« J’ai mal à mon enfance »

Joëlle ESSERTEL
J’arrive de loin, du pays de mon enfance. Je ne pensais pas prendre la route. Je vivais en pays libre. Pourtant, je n’ai pas eu le choix. Dans mon baluchon j’ai mis une poignée d’herbe fleurie, un pot de miel, une caresse et Rimbaud. Dans mon cœur, j’ai mis l’amour de mes parents et l’espoir d’une belle humanité. Je ne savais pas que je quittais un chemin sablonneux. Je ne savais pas que le poids qui parfois m’oppressait serait de plus en plus lourd. Pourquoi cette tristesse, petite maman si douce ? Est-ce la mort de ton frère bien aimé quand tu étais jeune fille ? Est-ce la peur de ce père devenu alcoolique au retour de la grande guerre ou sa mort brutale quand tu avais tout juste quinze ans ? Et toi père, tu n’avais aucune haine contre ceux qui t’avaient gardé prisonnier cinq longues années. Il n’y avait pas de mots sur vos meurtrissures. J’ai pris mon baluchon et suis partie sur la route. J’ai vite trébuché. Les cailloux roulaient sous mes pas. Mais dans mon sac l’herbe fleurie avait séché. Il suffisait que je hume son parfum pour retrouver des forces et poursuivre mon chemin. J’ai traversé maintes contrées. Le bruit des fers qu’on croisait était lointain. Il me blessait quand même. J’avais mal à mon enfance. Le chemin s’étrécissait et les ronces me griffaient. « Ah ! Un bon désherbant pour éliminer tout ça ! », entendais-je gronder. Je prenais une tige de noisetier et j’écartais les broussailles. Mais seule, j’avançais si peu. J’aurais voulu une horde de braves avec moi. Je me serais voulue Jeanne d’Arc avec une troupe à la pensée aiguisée. J’aurais voulu des mots pour seules armes. Des mots qui aiment, qui pleurent, qui espèrent, qui soignent, qui adoucissent, des mots qui éloignent le mal, qui éteignent le feu. Des mots qui embellissent l’humanité. J’ai mal à mon enfance. Je viens d’un pays lointain, mais je ne veux pas m’arrêter en chemin.

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