Sa voix

Claude VUARCHEX

Sa voix cajoleuse qui réconforte après un gros chagrin et cherche une histoire drôle.

Sa voix du regret de ne pas avoir fait d’études et d’en subir les conséquences.

Sa voix moralisatrice. Voix que l’on entend infailliblement lorsque le frère aîné rapporte des notes peu flatteuses. Voix qui rappelle le bienfait des études.

Sa voix soucieuse et préoccupée. La voix du petit carnet noir à élastique, celui des comptes lorsqu’il évoque les dépenses notées et datées scrupuleusement de sa petite écriture fine. Voix généralement matinale quand les enfants ne sont pas levés et qu’il n’est pas encore parti travailler.

Sa voix calme et apaisée de retour « au pays » se mêlant à celle son frère et son neveu alors que femmes et enfants sont déjà couchés. Voix qui ne sont pas chuchotées mais qui par leur côté rassurant bercent les enfants qui s’endorment dans la grande chambre commune, le poêle.

Sa voix bizarre qui sonne faux lorsqu’il parle en patois de la Yaute avec ses frères. Voix qui paraît décalée avec une accentuation différente de celle des autochtones. Les enfants rient en disant qu’il a perdu l’accent. A moins que ces enfants soient rétifs à une voix inhabituelle qui ne produit pas son accentuation coutumière. A un certain âge, on ne comprend pas toujours ce besoin de reproduire la musique de sa jeunesse.

Sa voix qui n’articule pas, voix qui produit des sons qui enflent puis qui retombent dans un tumulte rocailleux, voix qui enfle, enfle, se déchire, reste en suspens. Ménageant le suspense d’un discours inaudible, peu musical. Puis qui retombe dans un abysse plus profond que les précédents. Silencieuse un moment. Avant de s’élancer gaillardement dans un nouveau ronflement.

Sa voix amusée ou consternée quand il rapporte des anecdotes vécues à la gare de Perrache. Curé voyeur dans les toilettes « c’est le diable qui m’a tenté » ou un voyageur poignard planté dans le dos, poursuivi par un autre et s’affalant dans le commissariat, une jeune fille qui se fait couper les jambes sous un train ou le passage du groupe anglais les Béatleu en transit pour un concert…

Sa voix furibarde lorsqu’il arrive un soir fort tard du travail après avoir crevé en mobylette. Jour malencontreux où ses enfants avaient prévu des déguisements pour l’accueillir, déguisements qu’ils vont s’empresser d’escamoter.

Sa voix du juron, voix explosive lorsqu’il se blesse en bricolant ou n’aboutit pas pleinement au travail précis qu’il s’était fixé.

Sa voix sans reproche appuyé -mais tout de même- voix étouffée et pincée par l’intrusion de trois ou quatre petits clous entre les lèvres serrées, voix qui fait remarquer que l’enfant marche en traînant trop les pieds, voix qui souligne, tranchet à l’appui, qu’il faut ressemeler les chaussures plus que la normale.

Sa voix indignée voire révoltée « Ben oui, ils augmentent les salaires en pourcentages, ce qui fait que ce sont encore les gros qui sont favorisés, ils en profitent toujours plus que les petits . Ah ! Il fait pas bon être petit ».

Sa voix satisfaite, faussement soulagée entendue souvent, à l’adresse de la cuisinière en sortant de table « Ah, c’est encore pas aujourd’hui qu’on sortira de table avec la faim !… ». Ce qui n’avait pas toujours été le cas dans sa jeunesse.

Sa voix de reproche pour un crayon mal taillé. Sa voix de reproche pour un travail ni fait ni à faire.

Sa voix abattue et angoissée à l’annonce du redoublement du grand frère, qui a pour conséquence la perte du droit aux bourses scolaires.

Sa voix étouffée par le rire strident et impossible à contenir au-dessus de la table de ping-pong lorsque sa belle-fille, victime d’un smash victorieux, l’a traitée d’un explosif salaud ! suivi d’un catastrophé Oh Papy ! Pardon Papy ! J’voulais pas dire ça ! 

Sa voix triste lorsqu’il évoque « sa pauvre mère » décédée lorsqu’il était encore jeune.

Sa voix exacerbée par l’absence de la mobylette pour aller au travail, voix qui promet un châtiment que l’on n’ose imaginer pour le grand frère qui a emprunté le seul moyen de locomotion familial, voix qui gonfle, qui effraie…  et qui se calme et devient sereine, sans reproche excessif lorsque le grand frère est de retour.

Sa voix admirative lorsqu’elle évoque la dextérité du voisin bricoleur de génie aux mains en or.

Sa voix aigüe alternant rires et bavardages inaudibles mêlant notes de ténor, de baryton et de basse lorsqu’il s’adresse, penchée au-dessus du berceau à sa petite-fille.

Sa voix qui chante rarement -faux- mais réconfortante car elle dénote une gaieté spontanée.

Sa voix inquiète du jour où un incendie de broussaille a léché le toit de la maison de la fille partie en vacances. Voix sèche et impuissante. Voix qui restera dans ma mémoire. Partant moi-même pour une quinzaine, c’est la dernière fois que je l’entendais. Peut-être par voix indirecte, celle des messages sur ondes radio, par lesquelles on a cherché à me joindre, cette voix m’a cherché sans me trouver. Peut-être ai-je ressenti cette voix malgré tout puisque j’ai abrégé mon absence.

Papy Marcel et le chat

Claude VUARCHEX

« Qui rencontre un chat au matin d’un voyage ne peut rien présager de bon pour la journée », c’est ce que disait Papy Marcel quand il racontait que…

Mais oui, t’inquiète pas, on s’ra à l’heure, tu vas y aller à ton Egypte, l’aéroport n’est pas si loin qu’ça tout de même. Et toute la famille de se dépêcher. Enfin, la famille, c’est Papy Marcel tout seul, car il aime bien se parler à lui-même pour se déstresser. Donc, la voiture démarre en trombe, dès potron-minet. Rien d’anormal, si ce n’est un stop qui n’aurait jamais dû se trouver là et un feu qui, vertement, est passé à toute allure au rouge.

Ah oui ! Et puis il y a le chat aussi… Le chat ! Mais alors, un chat plutôt gonflé. Pas botté, le chat, mais culotté. Faut dire que Papy n’aime pas écraser les chats, ça lui est arrivé -pas très souvent, quand il est pressé ou qu’il veut éviter de freiner- ça fait un choc à l’avant, dessous le plancher et puis ça craque. Il aurait pu l’emporter en douce, car en Egypte, il était de bon ton à une certaine époque, de faire des momies avec ces petites bêtes-là, mais Papy Marcel est déjà bien chargé et… Bref, Papy Marcel, l’aime pas écraser les chats. Pourtant il est difficile de passer dans ces ruelles directement de 80 km/h au point mort, si je puis dire. Je ne veux pas vous faire languir plus longtemps, le chat ! Et bien celui-ci est indemne. Rien eu, le chat ! Par contre, Papy Marcel, c’est le lampadaire qu’il a eu. Enfin, heureusement qu’il avait la ceinture, il s’en tire avec un pneumothorax, le plancher orbital légèrement faussé, le nez un peu sanguinolant sur le volant, son bridge déchaussé. La voiture pas mal amochée, surtout à l’arrière droit. Papy Marcel descend sur la route en cahotant, redresse le pare-chocs, reprend la direction de l’aéroport. La main un tantinet écorchée, enduite de cambouis, mais rien de grave.

A l’aéroport, lors de l’enregistrement des bagages, il se fait un peu regarder de travers. L’homme derrière le guichet téléphone tout en regardant fixement Papy Marcel. Sa valise est mise de côté, pour des raisons de conformité, qu’ils disent. Mais Papy Marcel est sûr que c’est du parti pris, du délit de faciès, selon son expression. Soi-disant parce qu’il n’est rasé que de la veille. Toujours est-il que des personnes en uniforme arrivent, l’encadrent et lui demandent de l’accompagner. On se demande pourquoi, les cinquante-six paquets de farine bio que Papy Marcel emporte pour son frère posent moult problèmes. Pour de la vulgaire farine, il reste en interrogatoire plusieurs heures dans une petite salle à part dans l’aéroport. Evidemment, il rate son avion et Tonton Fernand qui l’attend au Caire se fait un sang d’encre. Il n’est pas à l’aise avec sa valise pleine de billets.

Pour en revenir à Papy Marcel, il ne peut même pas partir du tout car les policiers ont pitié de son état et lui disent Venez avec nous, on va vous soigner, nous ! Vous et votre farine, on va vous cuisiner. Finalement, ils se prennent d’affection pour lui, et Papy Marcel va faire des économies d’eau, de gaz et d’électricité pendant cinq ans, trois mois, deux jours, en raison de son âge qu’ils lui disent. Ils le gardent bien au chaud, c’est aussi leur expression.

Quand Papy revient chez lui, même qu’ils l’accompagnent. Car sa voiture ne pouvait pas rester tout ce temps sur le parking de l’aéroport, et puis elle était un peu abîmée et ça craint car il y a toujours des gens mal intentionnés… Bref, ils avaient emmené sa R16. Quand Papy Marcel revient chez lui, on lui offre, pour lui tenir compagnie, un joli petit chat tout noir. Eh ben devinez quoi ? Papy Marcel n’en veut pas. Sous prétexte, qu’avec les chats -je cite- il est devenu rancuneux.

Épitaphes

Claude VUARCHEX

Comme toutes les grilles de cimetière, celle-ci grince. Chaque entrée est immanquablement signalée aux occupants des lieux. Ils dorment ? Non, ils sont seulement assoupis et attendent une visite. Si vous déambulez parmi les tombes, vous avez toutes les chances de surprendre quelques indiscrétions. Mais encore faut-il savoir tendre l’oreille et bien observer.

DUBOURG Julien 1990 – 2022 DUBOURG Annette née JORET 1995-2022 DUBOURG Adrien 2017-2022   Arrêtez de vous enguirlander tous les deux. Les lits superposés, ça ne vous réussit pas. On aurait dû prévoir et demander que je sois au milieu. Vous auriez pu faire la paix tout de même. Vous avez passé votre existence à guerroyer… Jamais, le drapeau blanc ? Si vous aviez pu garder votre calme ne serait-ce que pendant la durée du trajet en voiture sans en venir aux mains, peut-être que Papa aurait pu éviter le poids lourd d’en face. Pour la dernière fois, arrêtez ! Pensez aux voisins. J’en ai une pleine tête. Heureusement, avec l’état de mon crâne après la collision, ça rentre d’un côté et pour ressortir, il y a le choix.
PADINO Antonio 1952-2023       En ce qui concerne le costume Je n’en porte pas, de coutume. Quelle idée que cette pochette, Même assortie à la liquette ! D’habitude jamais de cravate Qui donne l’air d’un diplomate. Et d’avoir des souliers vernis Quand on est couché dans son nid ? Côté confort c’est pas la joie Je me sens plutôt à l’étroit Cerné par ces parois de bois Et je l’avoue, ça jette un froid. Tout près de moi ce tissu rose Je le reconnais, m’indispose, Cette odeur inhabituelle Qu’on peut penser cérémonielle. Je trouve vraiment ridicule Cette panne de ventricule. Plus inélégant et stupide, C’est mes mains croisées sur mon bide Serrant pieusement une croix. Je vous l’avoue ça jette un froid.  PASQUIER Serge 2012-2023   Comme on dit souvent quand on ne veut pas donner le vrai nom, j’étais différent. Je n’en faisais qu’à ma tête. Tout le monde disait d’ailleurs qu’elle était trop grosse et qu’y avait rien dedans. C’est pas grave. Tu sais, Maman, je me suis rendu compte que t’aimais pas les bisous, enfin, surtout les miens, au contraire de ceux de ma petite sœur. C’est pas grave. Elle est jolie, elle. Et pis, elle est intelligente. A l’école, les autres se moquent pas d’elle. Je l’aimais bien aussi ma petite sœur. J’ai compris que tu évitais qu’on me voie avec toi et surtout que je parle quand il y avait du monde. C’est pas grave. J’avais pas l’habitude que tu me fasses des gâteaux. Il était bon celui-là. Mais ce que tu as mis dedans, ça m’a fait mal au ventre. J’ai eu vraiment mal. Même après l’hôpital. C’est pas grave. Je t’aime quand même Maman. Quand tu pourras, j’aimerais que tu me rendes visite.  
  BELLERIVE Marthe 1932-2017   Au risque de déplaire aux grincheux, j’ai eu une belle vie. Lorsque mon mari m’a quitté un beau matin en me laissant jeune et en jeûne et juste un mot sur l’oreiller, j’ai cru que mon existence s’arrêtait. Finalement, le dicton un de perdu dix de retrouvés, c’est pas pour les chiens. Je ne me suis limitée à ce nombre et je ne m’en suis pas plus mal portée.      GARNIER Thomas 1930-2023 Prêtre à … de 1990 à 2023   Je connais une bonne partie de ceux qui partagent ce cimetière avec moi. Des jeunes et des moins jeunes. Croyez-moi, les anciens ne valent pas mieux que les jeunots. Une bonne partie, parce que voyez-vous certains sont païens ou quelque chose d’approchant. Parmi les pseudo-Chrétiens qui ont défilé dans mon confessionnal, j’en ai entendu des vertes et des pas mûres -l’adjectif ne concerne pas l’âge- aussi cela laisse augurer de ce que les non-Chrétiens peuvent avoir sur la conscience. Si vous avez un moment à perdre devant ma tombe, je peux vous en confier des savoureuses. Comment ? Le secret de la confession ? Sachez que dans l’au-delà je suis délivré de cette obligation. Tenez, par exemple, Marthe Bellerive… Oui oui, la tombe un peu plus à gauche, eh bien Marthe…  
  CAPO Fernande 1960-2003     La Marthe, dans son malheur, elle a mieux réussi que moi. Pourtant moi, j’étais pas portée sur la gaudriole. C’est mon homme qui m’a fait perdre la tête. J’en étais folle amoureuse. Ça n’avait pas trop mal démarré. Nous nous sommes connus sur un air de Chopin -Je vous expliquerai plus longuement si vous repassez- mais lui il avait un faible pour la chopine. Et ça a dégénéré. De plus en plus violent. Ma tête en a fait les frais.  Hubner Hans 1946-2022     Si vous voulez mon avis, échoir ici, je n’en suis pas triste outre mesure. C’est vrai, quoi, j’ai vécu, j’ai réalisé ce que je voulais ou pouvais faire, c’est une histoire qui se termine naturellement. Vivre plus longtemps ? Etre perclus de mille maux, être à la charge des autres ? Non. Ma petite crise cardiaque me convient tout à fait.  

Pensez à refermer la grille derrière vous -le grincement, c’est comme un aurevoir- après votre visite et n’hésitez pas à revenir les voir, vous n’êtes pas passés devant toutes les tombes et celles que vous avez côtoyées n’ont pas délivré tous leurs secrets.

Les coquelicots

Claude VUARCHEX

Jean, attention à ta vareuse blanche, le coquelicot ça tache.

Le gamin observe le bouquet qu’il a cueilli. Son chapeau de toile, blanc également, rejeté en arrière, il fait une moue étonnée, il n’avait pas pensé à cela. De part et d’autre du sentier, les herbes lui arrivent à la taille. Sa maman marche devant, une ombrelle bleu-pâle sur l’épaule, assortie à sa robe. Un peu plus loin, son ami Etienne le suit, lui-aussi avec sa mère. Ce ne sont pas ces quelques nuages qui parcourent le ciel qui vont lui gâcher cette belle journée. Tout à coup, il revient sur ses pas, remonte la pente inondée de coquelicots, et rejoint Etienne. Mots échangés, éclats de rires, course effrénée au travers des taches rouges. Sans pitié pour les habits. Le pinceau de l’artiste leur barre alors le passage. On ne part pas d’un tableau sans l’autorisation du peintre.

Monsieur Monet, ce sont des enfants, laissez-les s’amuser.

Le peintre, interpellé par la mère, la dévisage, réfléchit un instant, le pinceau en alerte. Ce n’était pas prévu ainsi. Certes, il lui est difficile de la contredire. Mais… ce n’était pas prévu comme cela. C’est sa peinture. Les personnages qui figurent à l’intérieur doivent y rester. Que deviendrait son tableau si ses créatures venaient à le déserter ?

Les enfants, profitant de cet instant de diversion, se dirigent à toutes jambes en direction du bord de toile. Plus loin, le bois d’Argenteuil recèle mille cachettes ou occasions de s’amuser.

Holà, les mômes ! Restez ici, vous n’avez pas le droit de quitter votre place, les gens ne comprendraient plus.

Ebahis, apeurés, ils s’arrêtent. Ils ont senti sur leur tête l’haleine chaude de Monsieur Claude.

Monsieur, on fait rien de mal, on va juste à côté, dans le bois.

Vous ne pouvez pas, le bois est un petit peu trop loin, il n’est pas peint.

Jeannot, ne t’éloigne pas, Monsieur Monet a raison et ça ne serait pas prudent.

Les gamins ne pipent pas mot, échangent un coup d’œil et sans crier gare, s’enfuient prestement. Ils franchissent la limite de la toile, s’accrochent à la bordure effrangée, enjambent le feston et contournent le tableau, côté verso. Ils reçoivent de plein fouet un grand coup d’air frais et vivifiant. Les deux mères courent l’une vers l’autre, désemparées et mortes d’inquiétude. Le peintre, incrédule, pose son pinceau sur le chevalet, attend. Jean et Etienne gambadent sur le châssis, parcourent le bois. Ils perçoivent dans le lointain la quinte de toux de l’artiste. Les cris de leurs deux mères au paroxysme de l’angoisse leur parviennent. Ils hésitent. L’appel du large est plus fort. Un monde étrange aux contours indéfinis s’offre à eux. Un univers qui n’est pas cadré, cela fait peur et attire en même temps. Redoutable et ô combien tentant. L’entreprise n’est pas facile. Pour prendre du champ au-delà de celui qu’ils viennent de quitter au recto, il leur faut suivre le bois en surplomb. En plaçant leurs pieds et mains en opposition entre bois et toile, ils parviennent à descendre jusqu’à mi-tableau. Un bruit de frottement doux. Des poils dépassent de la toile. Le pinceau les poursuit. Soucieux de réparer. De l’autre côté, parmi les coquelicots, les mères en détresse ont regagné leur place. Figées. Peut-être dans l’espoir que les enfants les retrouvent plus aisément. Dans le champ de coquelicots, deux espaces vides, silhouettes blanches, se découpent, se détachent. L’une près de la dame à l’ombrelle bleu-pâle et l’autre, un peu plus haut sur le sentier près de la dame en noir. Le pinceau se fait plus pressant. Il se rapproche. Les enfants se méfient de son air soyeux. Poils lissés, bien rangés. Ils le trouvent collet monté. Surtout, celui-ci n’accepte pas la discussion, il est capable de leur en faire voir de toutes les couleurs. Oint d’un bleu de cyan, une couleur d’un autre âge pour eux. Le pinceau, lui, s’est donné comme mission de rendre aux silhouettes blanches leur aspect précédent parmi les petites taches rouges. Comme c’était prévu. Les enfants sont maintenant proches du chevalet. Plus qu’un saut… Etienne se lance le premier. Au lieu de parvenir au bois, son atterrissage est plus doux, amorti par une matière souple. Les poils du pinceau. Intercepté en plein vol, reconduit penicillu militari dans le haut du sentier dans un des deux espaces vides. Au grand soulagement de la dame en noir. Jean n’a rien pu faire pour son ami. Désemparé, il n’abdique pas, arpentant un autre bois. Celui du Chevalet. Univers plus vaste mais selon ses plans, loin d’être un aboutissement. Un papillon – dit de réglage – s’envole à son approche, peut-être attiré par les coquelicots.

Mon enfant dit une voix qui se veut douce, ton sort est-il si détestable que tu veuilles te séparer de ta maman anxieuse de ta disparition ? Ton camarade t’attend pour cueillir des coquelicots et jouer.

Jean pris de remords ne sait que faire.

Agir sur le réel

Claude VUARCHEX

Trouver le pays enchanteur par excellence,

Quelque part près du Dniepr

Fleuve aux eaux cristallines.

Se rendre d’abord sur place

Là où l’air est plus vif,

Là où on ne se pose plus de questions,

Même celles qui concernent l’air,

Même celles qui concernent ces trainées,

Ces trainées qui sillonnent le ciel.

Se rendre sur place

De préférence à l’heure de la Diane,

Là où les profils perdent leur lourdeur,

Se rendre sur place

Là où les galbes s’affinent,

Là où les formes deviennent graciles.

Aviser un véhicule certes massif

Mais possédant ses qualités propres.

Peindre d’abord les chenillettes.

Choisir un vert tendre,

Elles ont perdu leur éclat,

Elles sont maculées de boue…

Ou d’une substance plus sombre,

D’un rouge sombre, limite grenat.

Sur ce vert tendre, accentuer la touche bucolique

Par quelques pousses d’un vert plus soutenu,

Vert olive par exemple.

Quelques pas de recul

Pour s’assurer que ces modestes apports

Prennent bonne tournure.

Souligner d’une pointe de rose

Le rebord supérieur de la jupette latérale.

Les puristes s’indigneront, mais

Une touche couleur saumon sur le bas de la jupette…

Et cette tourelle !

Un rien lui conférerait une certaine félinité,

Il suffit d’un peu de coquetterie,

Peut-être un peu de rouge pour faire ressortir l’ensemble ?

Non, quand même pas le rouge.

Un vert plus tranchant, un vert Véronèse

Prolongé sur des tiges qui s’enrouleraient autour du canon.

Et là… des coquelicots rouges.

Certes, le rouge est complémentaire du vert,

Mais j’ai peur que cela fasse tache.

Allons-y pour le rouge.

Et ces pointes un tantinet agressives ?

Voyez-vous ça, des mitrailleuses.

Mitrailleuse coaxiale, et…

Même le chef de char a sa petite mitrailleuse !

Vous m’en direz tant.

Je propose d’introduire dans ces pointes disgracieuses

Tout bonnement de gros dahlias,

Des orangés, ceux qui contiennent à parité des pétales roses.

Prêter l’oreille.

Venant de l’intérieur, des accents slaves.

Des accents qui ont leurs qualités propres.

Chanter alors une romance,

De celles qui adoucissent les morts.

Ah oui, avant de descendre, attention à la marche…

Et ce Z… Mais regardez ce Z.

Sur ce Z dont le contour belliqueux manque par trop d’élégance,

Repeindre un cœur blanc.

Un cœur blanc surmonté d’une blanche colombe.

Blanche colombe en passe de prendre son envol,

Qui finalement s’installe,

Consciente qu’elle ne risque rien, ici.

Vous pouvez aussi demander à cette colombe

De vous céder une plume.

Alors, vous pouvez signer sur le bas de la jupette.

Conte de Noël

Claude VUARCHEX

Silence ouaté. Le sol blanc arrivait à ses chevilles. La neige tombait sur son chapeau noir cabossé. La neige tombait. Le balai tenait bon, la pipe avait fière allure, l’écharpe blanchissait. La neige tombait. Ses yeux anthracite grand ouverts fixaient horrifiés la carotte gisant à ses pieds. Pourquoi avait-il fallu qu’il éternuât ? Comment pourrait-il dorénavant humer les arômes délicats venant d’en face ? Ces arômes qui lui parvenaient lorsque Ninette ouvrait sa porte ? Par bonheur, la fillette sortit. Aussitôt elle courut vers lui. Mais qu’as-tu donc fait de ton nez ? Et de venir en aide à Bonhomme. Alors ? C’est pas mieux comme ça ? La neige tombait, la petite rentra. De la fenêtre, elle lui fit un coucou, tristounette de le laisser seul sur cette place battue par le vent. Les lumières s’éteignirent, seule demeura allumée celle du lampadaire devant laquelle les flocons cessèrent de danser. Le froid se fit plus mordant. Lui, guettait la fenêtre où avait disparu la dernière lueur. Ninette était sur le point de s’endormir. Une pensée occupait son esprit. Elle se leva sans éclairer sa lampe de chevet. Guidée par la blancheur extérieure, elle se dirigea en chemise de nuit, vers la fenêtre. De son index, elle gratta le givre de la vitre. Elle souffla et la petite auréole s’élargit. De là, elle apercevait Bonhomme. Tout de suite, il se rendit compte qu’elle l’observait et agita légèrement son balai. Oh ! d’un rien. Mais elle le remarqua aussitôt et couverte d’une grande pèlerine, elle sortit et le rejoignit. Le vent balayait la place. Sa main prit la sienne. Bonhomme ne pouvait rester de glace, son cœur bien enfoui battait la chamade. Sans un mot, ils quittèrent la place dans le silence de la blanche nuit. Ne laissant aucune trace dans l’étendue blanche, tous deux l’effleurèrent. Ils parvinrent à un champ immense, blanc. Les reliefs étaient endormis. Au-delà de cette blancheur survolée, la forêt. Des arbres qui étiraient leurs hautes branches manchonnées de neige. L’air se radoucit. La neige s’invita de nouveau, non plus dans l’obscurité, mais dans un décor lumineux. Les flocons tantôt s’affairaient tantôt flânaient, jouant avec le jour, se cajolant dans leurs jeux, enjolivant le paysage. Ils étaient autant d’étoiles qui scintillaient encore après avoir touché le sol. Ninette ouvrait grands ses yeux. Bonhomme s’enfonça dans la forêt. Il connaissait le chemin. Des murmures, des gazouillis et de petits rires aigus dans le lointain. Ils arrivèrent à une clairière. Là, en un grand cercle, une multitude de bonshommes de neige -aucun aussi beau que Bonhomme- accompagnés de bambins. Bonhomme savait qu’ils étaient déjà là car les bonshommes de neige ne laissent aucune trace de leur passage et il n’y en avait pas une seule. Ils étaient venus, les uns coiffés de chapeaux de couleurs variées, les autres de bérets ou de casquettes, mais tous étaient couverts. Dans leurs yeux, tous noirs, on lisait le plaisir. Chacun se différenciait par son balai, soit qu’il était de jardin ou d’intérieur, soit dans la longueur ou le matériau du manche ou encore sa couleur. Il apparut tout de suite à Ninette que Bonhomme avait une audience certaine auprès de cette troupe. Les enfants, tout comme elle, ouvraient des quinquets émerveillés. Ils se tenaient tout proches de leur bonhomme. Bonhomme fit un clin d’œil à Ninette, lâcha sa main et vint seul au centre du cercle. Son balai devenu soudain plus court fut pour lui une baguette qui lui permit d’entonner un concert somptueux. Elle s’anima, l’air s’emplit de notes muettes, légères, à la fois douces, langoureuses et rythmées, porteuses de songeries et d’énergie. Au diapason, les flocons, lucioles virevoltantes, tournoyèrent, exécutèrent une danse suave, voluptueuse et folle, un ballet endiablé et harmonieux. Les arbres agitant leurs manchons blancs participaient à la fête. Bonshommes et bambins, suspendus à cette silencieuse mélodie, étaient subjugués par un tel spectacle. Bonhomme arrêta progressivement la fougue de son balai, les flocons calmèrent leur allégresse, la magie du moment se dissipa peu à peu. Les enfants émerveillés, larmes aux yeux, se rapprochèrent de leur bonhomme respectif. Tous finirent par se rassembler, pétales blancs auprès de Bonhomme. Une ronde sereine, puis des murmures, des paroles à voix basse, des rires étouffés, des embrassades furent échangés. Pour savoir ce qu’ils se dirent, il eût fallu le demander à Ninette ou Bonhomme. Il était l’heure de se disperser et de rentrer. La brise se radoucit. Chacun prit le chemin du retour. Ninette, fatiguée de ces émotions ne se souvint plus du retour. Avait-t-elle cheminé comme à l’aller ? Bonhomme l’avait-il portée ? Elle se souvint juste que pendant le trajet, Bonhomme lui souffla Regarde en étendant son balai vers l’angle du grand champ. A peine eut-elle le temps d’apercevoir un vieil homme à barbe blanche porteur d’une hotte qui partait au loin. Elle se réveilla dans son lit, au petit matin. Elle se souvenait juste du clin d’œil de Bonhomme et du balai agité au moment de la séparation. La pluie avait succédé à la neige, le foehn s’était chargé du reste. Contre le mur, dans une flaque, Papa ou Maman avaient déposé un balai. Sur la chaise, près de l’entrée, un vieux chapeau noir détrempé.                         

Sous-sols

Claude VUARCHEX

Des souvenirs enfantins à l’esprit, je descends à la cave. Très longtemps, j’ai redouté d’y aller. Obscurité. Quand il fallait descendre, je ne pensais qu’au moment de remonter, là, je tentais de fermer derrière moi une porte qui joignait déjà mal à cette époque, une fois tirée derrière moi, elle n’offrait aucune garantie de sécurité. Et d’escalader à toute allure les hautes marches de béton ébréchées jusqu’à ce que j’aie gagné l’étage supérieur, non sans avoir contrôlé que personne ne me suivait. Le faisceau de la lampe de poche troue l’obscurité, m’entraîne dans un escalier humide, étroit, aux marches inégales. Glouc glouc faible. A mesure que je descends, le glouc glouc s’amplifie. Au bas de l’escalier, après la porte de guingois, l’interrupteur est sur la droite. Sous sa soucoupe de fer émaillé, une ampoule diffuse une lumière souffreteuse. Le plafond se prolonge par une voûte d’une dizaine de mètres, sommairement maçonnée. Le fond de la cave est taillé dans le roc. Sur le rocher, perlent des gouttes jusqu’à une source. L’eau disparaît ensuite dans un tuyau ébréché. Les pierres du mur suintent, luisantes. Dans l’angle, sur des planches assemblées, des pommes de terre entassées. Patates qui doivent être dégermées. Certaines amaigries et ridées tendent des bras maigres, blancs, interminables. Au-dessus, sur une planche, une tomme de Savoie en cours d’affinage. La planche est suspendue au plafond au bout de deux fils de fer qui passent par deux goulots de bouteilles, évitant ainsi la visite de rongeurs indélicats. Tout proche, suspendu également, un garde-manger grillagé renferme d’autres fromages. A côté, posés sur deux chevrons parallèles, des tonneaux fermés par une bonde de liège entourée d’un tissu. Un robinet est fixé sur l’un d’eux. Tout près, un large bouteiller en fer où dorment des bouteilles sous une épaisse couche de poussière. Des toiles d’araignées les tiennent prisonnières. Toiles d’araignées défuntes qui voisinent avec d’autres toiles d’araignées bien vivantes, elles. A l’opposé, une cuve de deux mètres de haut et d’un diamètre équivalent. A côté, un pressoir impressionnant, contre l’une des deux petites fenêtres. Ces fenêtres encadrent la grande porte en bois à double battant qui donne sur une cour. Une vieille mobylette bleue flanquée de deux sacoches de cuir attend sagement sur sa béquille.

Mon regard est attiré par quelque chose de nouveau. Derrière les tonneaux, une trappe… Où peut-elle mener alors que nous sommes déjà en sous-sol ? Elle n’existait pas autrefois. Apparemment, il vaut mieux être bien chaussé et ne pas avoir peur de se salir. Le passage est étroit et argileux. Davantage un toboggan qu’un escalier. La main courante n’est pas de trop dans le noir. Un appel d’air. Des bruits de voix. La descente s’arrête. La roche… baisser la tête. J’arrive dans une salle ou une cave. Noire. Un grondement lointain, continu, entêtant. L’air est altéré. Lieu obscur sauf que des petites lumières. Des lumières qui bougent. Des faisceaux qui se croisent. Des épures de têtes fantomatiques. Des respirations. Des raclements de gorge. Une toux insistante. Plusieurs explosions violentes se répètent. Aussitôt, le sol tremble. Les parois tremblent. Des cris. Des respirations oppressées. Silence. Les lumières sont immobiles. Raclements de gorge. Derrière une lampe agitée, une petite voix aigrelette perce le temps suspendu, ne cesse d’égrener un chapelet de jérémiades jusqu’à ce qu’une voix mâle Elle va pas la fermer celle-là ? Nouveau silence. Pleurs de bébé. Paroles douces. D’apaisement. Les respirations reprennent un rythme plus normal, les lampes bougent à nouveau, des murmures s’élèvent. Pas tombé loin, celui-là ! La toux se fait plus insistante. On va tous y passer, je vous dis. Tu vas pas recommencer à nous les briser, toi ! Longue période de silences entrecoupés de murmures. Des reniflements, les souffles ne sont plus contenus, les conversations reprennent. L’abri revit, l’alerte est terminée. Ils ne reviendront pas cette nuit. Une petite porte s’ouvre, une clarté parvient. Un air vivifiant gagne la salle. Toutes les lucioles se dirigent vers l’extérieur. C’est fini, nous pouvons partir.

Je me dirige vers un angle où des toiles d’araignées sont agitées par un courant d’air. En les écartant, je découvre un passage à même le sol. C’est un fait qu’il ne faut pas être trop gros pour descendre là. Sur la droite, une petite marche taillée dans la pierre. Placer ses doigts jusqu’au fond et appuyer le dos. Mon ancêtre ramoneur aurait été à l’aise. Froid ? Oui, l’humidité. Le bruit ? C’est une rivière, on y arrive. Ma lampe commence à fatiguer, j’espère qu’elle tiendra. La rivière est d’une largeur surprenante. Une barque permet de continuer l’escapade. Une gigantesque salle. De magnifiques stalactites fistuleuses, frêles miroirs longilignes. Délicates bouches d’où perlent des paillettes de pierre. Transparences. Un plafond délicat et majestueux, symphonie de cristal. Quel chef d’orchestre ne rêverait de faire tinter de tels orgues ?  Des colonnes de nacre rappellent des glaçages dignes d’un pâtissier virtuose. Ma contemplation est interrompue par des mouvements ondulatoires dans l’eau. Des espèces de protées géants attirés par la lumière s’approchent du bord. Longues anguilles roses, protubérances en guise d’yeux. Ils ne voient rien, pourtant ils sont sensibles à la lumière. Cette espèce a développé une triple rangée de dents. Petites et nacrées. Leur nageoire dorsale, véritable lame de rasoir, brille comme du verre. Dans la barque, mieux vaut ne pas laisser traîner les mains dans l’eau. Certains protées viennent fouetter l’embarcation de leur queue.  Mon attention est davantage fixée sous mes pieds. En évitant de provoquer des remous, je pagaie. Escorté par les protées. Visiblement ils m’ont adopté, me témoignant une affection suspecte. Je veille à ne pas manifester d’agressivité à leur égard. Quelques squelettes désarticulés au fond de l’eau montrent que certains de mes prédécesseurs ont manqué de psychologie. Je ruisselle sous les innombrables gouttelettes issues des fistuleuses. En aval, quelques chauve-souris m’accueillent avec empressement. Apparentées aux desmodus draculae, pattes velues et ailes blanches. Hautement hématophages. Elles n’ont pas eu de visite depuis longtemps. Visiblement elles sont en manque. Elles tournoient au-dessus de moi. Leurs cris me sont étonnamment perceptibles. Les ultra-sons normalement trop aigus pour mes tympans, me parviennent, répercutés sur les parois. Je me bouche les oreilles et avance, porté par le courant. L’un des volatiles frôle imprudemment la surface de l’eau. Gerbe d’écume, violent remous, il est alors happé par un protée qui doit aussitôt défendre sa capture contre les convoitises de ses congénères dans des bouillonnements qui agitent la barque. Par bonheur, au méandre suivant, les chauves-souris se désintéressent de moi. Sur une stalagmite volumineuse, un groupe de protingouins se précipite à ma rencontre en grouinant. Roses, comme leurs ancêtres, allongés, mais dépourvus de leur appendice caudal remplacé par une patte. Deux autres pattes à l’avant, toutes munies de quatre doigts. Celle de l’arrière, préhensile, leur sert de gouvernail dans l’eau. Leur œil unique se déplace dans une orbite qui fait presque le tour de la tête. La paupière inférieure se lève ou s’abaisse selon les besoins de protection. Des protées, ils ont conservé la triple rangée de dents, celles-ci étant de plus grande dimension toutefois. Un méandre mort, derrière la stalagmite, une petite retenue, un bassin. Dans lequel des bestioles grouillantes, prisonnières, se débattent, piounent et sautent contre le bord de leur nasse. Pitance quadrupède. Qui ne semble d’ailleurs pas d’accord pour le mot pitance. Les protingouins plongent à ma rencontre avec des grouinements de convoitise et moultes marques d’hospitalité. Je performe aussitôt avec ma pagaie utile à la fois pour la propulsion et la dissuasion. Quatre doigts roses et gluants se posent sur la proue. Je leur assène un coup de rame. Malgré des hurlements de douleur, trois doigts non sectionnés s’agrippent toujours. Nouveau coup de rame. Cette fois, ils lâchent prise, mais aussitôt deux autres mains saisissent la pagaie. Je la fais tournoyer et râcle le bord de la barque. Grouinements de souffrance et de colère. Je leur échappe de justesse. Deux méandres plus loin, je parviens à une cavité circulaire. Je suis surpris par le calme soudain de la rivière et l’absence de vie. Silence absolu. Silence assourdissant. Les bruits sont absorbés. Mes gestes ne répercutent aucun son. Ma voix se perd. Dès qu’elles quittent l’intérieur de ma bouche, les ondes s’évaporent. Absence de vie, sauf que… Les parois ne se déplacent pas, non. Mais quand je les quitte du regard… Une espèce de mouvance. Imperceptiblement, les flancs de la cavité bougent. S’infléchissent. Se contractent. Se dilatent. Une sorte de respiration. Un halètement invisible. Plutôt une plainte. La cavité gémit silencieusement. Palpite. Pleure. S’anime dès que le regard se hasarde ailleurs. Les parois indiciblement se rapprochent. Ondulent. Le souffle d’une haleine. Parfois chaude. Fétide. Parfois glaciale. Exhalée par d’invisibles bouches. Des muqueuses inconnues. Des glaires verdâtres s’écoulent insensiblement d’orifices invisibles. Quelque chose ronge la barque par-dessous. Jetant mes dernières forces, je m’arc-boute sur la pagaie et me rue dans les remous qui précédent une suite de rapides. Le fond de la barque crisse, elle prend l’eau. Une lumière aveuglante. Un choc violent. Je suis projeté à l’avant. Forte douleur à la tête, mon crâne explose. Mes souvenirs s’arrêtent là. Je me réveille sur la berge, quelques centaines de mètres en aval de la rivière souterraine. Le pied droit atrocement mutilé, la jambe presque vidée de son sang, le reste du corps couvert de morsures et d’ecchymoses. Pourtant je ne ressens rien. Des cataplasmes d’algues en guise d’anesthésiant. Comment ai-je pu quitter la rivière ? Quelqu’un ou quelque chose m’a hissé sur la rive. Qui a pansé mes plaies ? Je ressens une grande fatigue. Les épreuves traversées et peut-être aussi la faim. Tout près de moi sont disposés du poisson séché, des fruits et une outre d’eau fraîche. A peine rassasié je m’endors profondément. Pour combien de temps ? Je ne saurai le dire. A mon réveil, mes yeux se portent immédiatement sur mon pied. Les phalanges atrophiées à ma sortie de l’eau ruissellent d’un onguent bleuâtre. Mais, inexplicablement, j’ai à nouveau cinq orteils. Les cicatrices qui balafraient mon corps sont à peine visibles. Avec des traces bleuâtres. Aucune douleur.

Personne d’autre que moi

Claude VUARCHEX

Je ne vous cache pas monsieur que l’opération que vous allez subir demain est une opération lourde. Si vous avez des messages importants à transmettre à vos proches, il faut le faire maintenant.

Dans la salle de réveil, je peine à distinguer au-delà de mes verres embués l’infirmière penchée au-dessus de moi, pourtant je n’ai pas de lunettes. Je vais vous faire une piqûre, monsieur, ça va vous aider. Au creux du bras gauche, douleur, je dois grimacer. Je n’arrive pas à piquer sur votre veine. Vous êtes gentil monsieur, je vous fais mal et vous ne dites rien. Je claque des dents. Je vous apporte une couverture chauffante. Léger mieux-être. Absence. Je ne sais combien de temps après, une poigne énergique se saisit du chariot, le tire. Le chariot pivote. Des néons défilent au-dessus de moi, je cligne un peu des yeux mais je m’en fous je suis loin. Une vague odeur de produit ménager ou d’éther, peu importe. Ascenseur. Silhouette bleue de mon pilote infirmier qui bricole un numéro d’étage. Des portes franchies. Encore des néons. L’un d’eux clignote. Une blouse blanche donne un semblant de renseignement à mon voiturier. Le chariot s’arrête. Moi aussi. Je plonge je ne sais trop où, mais j’y vais. Monsieur ? Ouvrez les yeux, monsieur. Voix féminine. Je reconnais l’atmosphère de ma chambre. Mes trois voisins ont l’air d’avoir des visites, des ombres autour des lits. Ouvrez les yeux monsieur, il ne faut pas dormir. Pourtant c’est confortable de dormir. J’ai l’impression d’être loin, de plus en plus loin. Il s’en va ! Il s’en va ! Prise de tension : mon bras gonfle, gonfle, avant de se dégonfler d’un coup… Un vent de panique souffle alors dans la chambre. Dans un brouillard ouaté, l’infirmière en chef fait évacuer sans ménagement les visiteurs en discussion près des autres lits ; deux ou peut-être trois de ses collègues arrivent à la rescousse et tirent énergiquement les rideaux sur les vitres du couloir.

Je me sens, léger, floconneux ; je n’ai pas spécialement mal, je suis même presque bien, pas vraiment présent, ni totalement absent. Je flotte, en spectateur de ce qui se passe autour de mon lit. Gardez les yeux ouverts, monsieur ! Ne vous endormez pas. L’infirmière penchée au-dessus de moi semble s’affoler. Moi, je suis paisible, étonnamment serein, je n’ai pas peur. Gardez les yeux ouverts ! Elle fait signe aux autres blouses blanches de s’activer. Et l’une de me parler très fort, l’autre de me faire une piqûre, une troisième d’arriver en trombe avec un chariot dont le contenu ne m’intéresse pas outre mesure et de faire tomber un ustensile Regardez-moi, monsieur ! Ne fermez pas les yeux ! Votre femme est là, juste à côté. Gardez les yeux ouverts ! Pourtant, c’est sympa de fermer les yeux, c’est reposant. Les tempes me serrent un peu, sinon, cette impression de légèreté n’est pas désagréable du tout.

Prise de tension. J’ai la vague impression que ce n’est pas la première fois… Mon bras gonfle, gonfle… Je me sens faiblard, détaché de toute cette agitation qui ne me concerne pas. Je n’ai pas peur.

La famille, entrez vite, mais pas pour longtemps. Comme dans un cadrage resserré et flou, je vois comme dans un tuyau. Au-dessus de moi, mon père, lunettes embuées, cueille une larme ; mon frère, regard fixe, serre les dents et contracte les muscles de ses joues ; ma chérie, tout à côté, pleure silencieusement dans son mouchoir. Je me fais la réflexion : Vu leur état, t’es moche, t’es mal barré. Je ne suis pas acteur, mais un spectateur détaché de cette tristesse. Je pense au ralenti, mais je n’ai pas d’émotion. Une infirmière les fait sortir, elle a l’air de les presser de la voix et vient bricoler un flacon au-dessus de ma tête. Je ne sais pas combien de temps je reste là, les yeux ouverts, sans rien voir, ni penser.

La suite est embrumée, mais j’ai peu à peu la sensation d’habiter mon corps, de reprendre place sur mon matelas, d’intégrer ma chambre. Je découvre mes voisins prostrés dans leur lit, qui ont l’air de m’épier et me dévisagent en silence. Ils ont le masque. Je me dis : Mec, tu plombes l’ambiance. J’ai un tantinet mal au bide. Le soir, je flotte de nouveau.

Je vous passe les détails, j’ai eu un bel enterrement. Ma chérie a beaucoup pleuré. J’aurais voulu la consoler ainsi que ma famille. J’espérais plus de monde à l’église. Dans l’ensemble les gens avaient l’air tristes. Mais pas tous. Il y en avait deux qui rigolaient. L’un d’eux, c’est un collègue de ma chérie. Il l’aimait bien avant qu’on se connaisse. Apparemment, il ne m’en a pas gardé rancune. D’ailleurs, c’est lui qui m’a invité à boire un pot chez son copain, juste avant que cette histoire de mal de bide commence. Je me rappelle, je l’avais plaisanté en lui disant d’arrêter de tripoter mon verre.

Vue de l’extérieur

Claude VUARCHEX

Vue de l’extérieur, la maison est gaie, calme, paisible, deux fillettes joupillent sur le gazon fraîchement tondu, de temps en temps la plus jeune vient à la fenêtre et interpelle sa mère en tapotant sur le carreau, la maison est calme, paisible et l’entrée de la Bentley noire jusque dans la cour ne trouble guère la tranquillité du voisinage, le père va au-devant du visiteur de stature imposante, en complet gris, la conversation qui s’engage, d’apparence cordiale au début, s’anime singulièrement, la mère, visiblement inquiète, arrive, en chaussons, à pas mesurés, s’approche, reste en retrait de son mari et, légèrement courbée, colle son épaule contre lui, attentive aux paroles du visiteur, le père se retourne vers elle, pose ses deux mains sur les coudes de son épouse, lui dit quelque chose comme pour la rassurer, celle-ci fait volte-face, et repart lentement à l’intérieur tandis que lui, après une profonde inspiration, reprend le dialogue avec l’homme au complet gris, passe ses doigts en peigne dans ses cheveux, se retourne, montre la maison, écarte les bras dans une gestuelle d’impuissance, l’homme en gris qui paraît maître du jeu, inflexible, sourit, puis impose le silence d’un simple geste de la main, et prend la parole, posément mais fermement, le front haut, presque avec un dédain amusé, et sans serrer la main du père remonte dans la Bentley, repart tranquillement, le père reste prostré, le regard longtemps tourné vers la voiture déjà disparue, puis, tête basse, rentre calmement chez lui, dans sa maison silencieuse, les jours passent et vue de l’extérieur, la maison reste calme, paisible, si ce n’est que la pelouse n’est plus depuis longtemps une pelouse mais a fait place à une friche, la bâche -sans doute destinée à protéger le salon de jardin- a chu, misérablement en vrac, et cela ne date pas d’hier car elle est recouverte d’une pellicule verdâtre, si ce n’est que les chaises du salon de jardin sont renversées, éparses, la porte qui apparemment donne sur un couloir d’entrée laissant entrevoir une clarté, une vie tranquille derrière des stores clos, une maison calme, paisible, qui abrite une famille paisible, sans histoire, si ce n’est que tous les jours, quelle que soit la position du soleil, les stores restent systématiquement clos malgré une vie qui semble se dérouler à l’intérieur, si ce n’est que les fillettes ne jouent plus jamais dans le jardin gagné par la broussaille, si ce n’est que chaque matin, la mère, très tôt, emmène furtivement les fillettes, si ce n’est que le père ne rentre plus que rarement, certaines nuits, dans cette maison aux volets toujours clos qui, vue de l’extérieur est calme, paisible. Sombre histoire…

Mains d’artiste

Claude VUARCHEX

Dans l’approche de la terre chamotée,

Elles ne savent ce que Tête a comploté.

Elles étudient, hésitent, tâtonnent, ânonnent,

Recherche de ce que Tête marmonne.

Comment peut-on aborder cette terre

D’apparence rétive et réfractaire ?

Les mains obéissent et parcourent l’argile

Pour l’amadouer, la rendre docile.

Puis, bientôt, elles échappent à tout contrôle,

Elles ont réalisé quel est leur rôle.

Avec la matière, elles ont pactisé,

Désir de la terre, sans cesse attisé.

Soif de conquêt’ d’une jadis rebelle.

Dynamiques pulsions quasi charnelles.

Tandis que Senestre maintient, esquisse,

Dextre façonne, effleure, caresse et glisse.

Et alors se terminent les préludes,

Séduite, envoûtée, se livre la prude.

Dans la parfaite harmonie gestuelle,

D’une magique symphonie visuelle,

Fascinantes, elles sont les deux ménestrels.