Ni ni car

Vivi BERNARD

Ni la sonnerie du réveil ni la réalisation de choses difficiles ni une rencontre inattendue ni une performance sportive ni la concrétisation de travaux ni une visite-surprise ni un échange furtif ni des tartines grillées ni l’accomplissement d’une corvée ni l’oubli d’un ami ni l’abondance du repas ni une réussite sur soi-même ni le non-aboutissement d’un projet ni la prise de conscience de l’intemporel ni la luminosité du soir ni le roucoulement de deux tourterelles ni le merle sur la haie

Car le mal est trop profond

Ni le mal-être du chat ni la promesse non tenue ni les moments difficiles ni ce qui pèse ni le geste attentionné ni la magnificence des pivoines arbustives ni les grappes odorantes de la glycine ni la senteur des genêts sauvages ni l’attention d’un ami ni la présence familière ni la lecture qui absorbé ni les pensées venant d’ailleurs ni la hampe d’orchidée offerte à la voisine ni les bons résultats d’analyses ni l’originalité de la photo ni les précautions prises

Car la solitude est trop lourde

Ni la découverte d’un lieu classé ni le soutien d’un ami, ni l’invitation chaleureuse à un brunch ni la générosité d’une amie ni la variété  des programmes ni la perspective d’un voyage ni l’initiative récompensée ni l’accueil chaleureux ni le journal des gratitudes ni la curiosité du monde ni les essais infructueux ni les tentatives maladroites ni l’inquiétude en informatique ni ni les bons résultats dans un domaine particulier ni les efforts accomplis ni les séparations d’êtres chers ni les invitations spontanées ni les résolutions tenues

Car la vie est ingrate

Surgissement d’un silence

Vivi BERNARD

C’était après mai 68, à l’époque où, naïvement, nous espérions une mutation pour le Tarn. Nous étions désireux aussi en vacances de nous échapper de la maison familiale. Nous avions eu un coup de cœur pour cette ferme cévenole : Roqueblanque. Deux hectares de prairies en pente l’entouraient sur l’arrière en amphithéâtre. La vieille voisine y gardait les moutons. En face de notre « petit bien rural » (comme mentionné sur l’acte notarié) des collines sauvages couvertes de bois sombres où des multitudes de chemins forestiers s’entrelaçaient, des landes gagnées par les bruyères. Nous pouvions accéder à Roqueblanque en voiture. Après le gros pin parasol et avant la boucle en épingle à cheveux, l’arrêt s’imposait : sur un piton aux flancs déchirés de rochers abrupts et que dominaient de tous côtés de hauts plateaux monotones, le prieuré d’Ambialet surgissait ! Il nous était si cher… Après le virage, nous passions devant le vieux poulailler, l’atelier, la grange avant d’arriver à la maison d’habitation. La route s’arrêtait là.  La bâtisse était solide, en pierre du pays. Un petit escalier de schiste conduisait à la porte d’entrée. En contrebas, un espace herbeux, plat où nous accrochions nos hamacs aux troncs des vieux pommiers. De nombreux amis de passage nous y retrouvaient. Nous parlions de nos projets immédiats : toits de tuiles canal ou de schiste à revoir, volets de bois à changer.

Ce soir-là, après le dîner et le retrait des invités pour la nuit, je me retrouvai seule. C’était l’été. Des bouffées d’air m’apportaient des effluves enivrants de seringat. On entendait frémir la cime des houx immenses. Sous la pression du souffle, les brindilles se soulevaient légèrement à mes pieds. La porte de la resserre restée ouverte tapait de temps en temps. Stridulations des grillons dans la prairie voisine. Sur le faîte du toit, un frôlement d’oiseau. Au-dessus du bassin, vibraient quelques libellules. Je percevais la caresse des pétales d’églantier à la surface de l’eau. Peu de murmures lointains, simplement le bruit d’une tronçonneuse qu’on arrête.

Soudain, tout parut se taire autour de moi, la végétation environnante comme étouffée. Silence grave dans les buis. Ce fut comme si une paralysie s’emparait de tout mon être. Sentiment de l’épaisseur de ce silence, de sa matérialité. Sentiment des étendues environnantes happées par ce même silence, sentiment d’espaces illimités. Sentiment du vaste qui envahit. J’étais confondue avec cette paix nocturne qui s’imposait. La nuit étant la matière même de cette paix. Et, confondue avec cette nuit compacte, mon corps et mon âme semblaient attendre de la protection. Attentive et bien vivante dans ce calme profond, je souhaitais vivement un apaisement. Le silence me confrontait à mon intériorité, je rencontrais la personne que j’étais vraiment. Je mesurai l’importance de ce moment d’éternité. Moment sacré. Dans ce silence capable d’embrasser l’invisible, je ne demandais rien de plus à l’instant présent que de m’intégrer à l’immensité de la Terre. Habiter ce silence devenait une jouvence. Calme intérieur, quiétude, plénitude. Silence qui immerge et qui comble. Silence religieux accordé au monde.

Soudain l’air sembla relâcher sa pression. Ce fut comme une remontée progressive de ma sensibilité, comme si elle se réveillait… Comme si le fait de non agir avait aiguisé la perception de toute chose. Un simple bruissement et le monde des branches tressaillit tel un sourd murmure. C’était comme si les choses revenaient me chercher. Les grillons reprenaient leur symphonie sous les étoiles. Crissements, craquements…Un jeune merle sorti on ne sait d’où souleva de son bec les feuilles de laurier puis sautilla vers les miettes de pain sur la terrasse. Même la mousse paraissait revivre. Me parvenaient les odeurs dont s’enveloppent d’habitude les soirs d’été. Un parfum d’herbe coupée s’insinuait dans le jardin, des senteurs mielleuses de tilleul taquinaient mes narines. Le vieux pressoir craquait. Je n’avais pas sommeil.

Pluies

Vivi BERNARD

Ô pluies drues du printemps, pluies de métal, éclatez des nuages gris fer et lavez les lambeaux de ciel bleu, sortez enfin de vos longues querelles. Buvez le printemps dans les lilas aux violets divers. Apportez-nous leur odeur mouillée.

N’éternisez pas trop le petit « plop » de la gouttière  dans le baquet de zinc au grenier.

Ô toi, pluie de mai, pleine de froid aigre, épargne les semis et les plantations.

Ô pluie de juin, épargne aussi de quelques heures les foins fraîchement coupés. Attends qu’ils soient chargés sur la charrette et rentrés dans la grange. Épargne aussi les moissons, le blé mûr à point essentiel à la fermière pour sa survie.

Ô douce pluie d’été, feutre les bruits, irise les lumières,  rends les verts plus tendres et les fleurs plus éclatantes. Apporte-nous l’odeur de cette verdure amère comme la soie du coquelicot chiffonnée entre nos doigts. Ne lézarde que par quelques gouttes  sur le pare-brise des voitures.

Ô pluie sur la peau écorchée d’un sol trop sec, exhale cette odeur particulière de la terre et infiltre ce pétrichor par le sang des pierres. Imbibe généreusement les racines des plantes.

Ô pluies de novembre, crevez en poches d’eau sur les champs d’herbes sauvages, déchaînez-vous en bourrasques emprisonnées trop longtemps. Que ne nous en parviennent que vos râles lointains.

Ô pluies qui menez à la saison froide, ne tambourinez pas, ne martelez pas, ne fouettez pas les carreaux. Tombez sans force au cours du long hiver. Ne cognez plus en rafales de petites gouttes dures.

Cesse de tomber pluie fine, continue, qui enveloppe de brume le paysage environnant, gomme les collines à l’horizon, supprime toute vie à l’extérieur. Perle en gouttes d’espoir, deviens petite pluie bienfaitrice, riche en promesses de traces de nez d’enfants sur les vitres dégoulinant de buée.

Calme ta rage, pluie impétueuse qui ravine la cour de la ferme, qui malmène le caniveau à tel point qu’il n’arrive plus à capter le trop plein.

Bruine persistante sur les immensités de l’Aubrac, reste accrochée en gouttes qui perlent aux cynorhodons ou sur le rose fripé de la fleur d’églantine. Ferme ton voile opaque qui enfouit la draille dans l’immensité grise.

Avant, après

Denise SIBEUD

           Avant

Un coteau, inextricable, hostile, agressif avec ses ronces acérées, mordantes, elles rampent sur le sol et peuvent atteindre 5 à 6m de hauteur, elles enlacent les pieds des audacieux, quelques arbustes émergent, prunier sauvage duveteux, prunier épineux offrant leurs plosses, petits fruits violets, ronds, à déguster après les gelées, des acacias ruisselant de grappes de fleurs blanches, odorantes. Quelques passages dégagés par les chèvres des fermes voisines, la terre est piétinée, les buissons n’ont plus de baies. En haut du coteau, une plateforme avec des traces de fondations ébauchées puis abandonnées. Ce terrain est très accessible car il longe le tracé ( promis ) de la future route sur 30m environ avant de s’en éloigner en descendant et qu’il est orienté plein sud. Une seconde plateforme à mi-chemin, naturelle semble-t-il, bosselée, occupée par des cyprès, un sorbier, plusieurs acacias très gros et des herbes hautes, royaume des rampants, vipères et autres serpents, un peu inquiétants. Ensuite la pente s’adoucit, l’horizon s’élargit, le village apparaît au loin, s’étendant jusqu’au pied de la colline en face, parsemée de rares maisons. Dans la partie la plus basse, un pré à l’herbe grasse ayant servi de pâture, il accueille quelquefois des hordes de chevreuils, de sangliers fouillant profondément le sol avec leur groin, occasionnant des trous assez profonds et dangereux. Et, au loin, à l’ouest le Pilat, à l’est, en étirant le cou, le Mont Blanc.

           Après

Les vignes ont disparu, la route s’appellera bientôt « avenue Michet-Edouard Leclerc » enfin peut-être. Disparues les vaches laitières, les chèvres, remplacées par des chevaux se morfondant en attendant les cavaliers. Des deux côtés de la montée, une trentaine de maisons, des opulentes, des discrètes, différentes les unes des autres et non alignées, entourées de pelouses plus ou moins fleuries, tondues régulièrement surtout le samedi, gratifiées pour la plupart d’une piscine, sécurisées souvent par un portail électrique et une alarme. La taille des terrains a diminué  (inflation oblige). Au moins deux voitures par famille, circulation importante à laquelle s’ajoute celle des camions dont les dépôts se situent dans la zone industrielle côté nord. Eclairage public conséquent au grand dam du club d’astronomie installé au centre culturel et sportif, en bas du coteau, dont l’observation des étoiles est pénalisée par cette trop grande clarté. Depuis peu, le long de la route qui conduit au village, un skate-park est installé, il se remplit dès que la cloche des écoles a sonné la sortie. En 50 ans, les arbres ont poussé, leur feuillage estompe les maisons un peu trop près, atténue les sons. Les deux fermes ont disparu, les bâtiments réhabilités en appartements. La ville a éliminé la campagne. La population du village est passée de 1200 à 4300 habitants. Notre maison domine cet environnement. La nuit la colline « d’en face » scintille de mille lumières, au sommet, le château d’eau monte la garde en clignotant. Peu de circulation dans la soirée, un silence propice au scrabble sur la terrasse, au loin, le ronronnement des voitures sur l’autoroute du Soleil. Et toujours, le Pilat à l’ouest et le Mont Blanc à l’est.

La belle et le journaliste

Yves LELEU

 La belle et le journaliste

M’enfuir sur la Mary Stuart, c’est ce que j’ai trouvé de mieux pour me sortir d’un pétrin dans lequel j’ai foncé tête baissée. Au bout du compte, ça n’a rien arrangé du tout.

Après deux jours de mer, un gros temps menace de troubler la tranquillité qui est de mise depuis notre départ de Gênes. Le grain débute juste après le coucher du soleil. Un fort roulis berce les marins aguerris attablés dans la cantine du cargo et éreinte les terriens de mon acabit. Je termine mon repas, une compote de conserve, avec une nausée rampante qui guette l’heure de sa pleine expression. Je me lève, saluant l’équipage et demande la permission de me retirer. Le capitaine du Mary Stuart, un Malouin débonnaire, enfin c’est l’impression qu’il me donnait jusque-là, m’en dissuade en me proposant une partie d’échec assortie d’un conseil sibyllin de vieux loup de mer, choisir entre le fou et le cavalier est le meilleur remède contre le mal de mer. Je l’avais décelé perspicace car il me semble qu’il avait deviné le véritable motif de mon embarquement de dernière minute à bord de ce vieux cargo de la marine marchande. J’ai entrevu dans son regard, une lueur malicieuse lorsque j’avais jeté dans la brise matinale du port oui, j’ai envie de voir du pays, essayant de cacher maladroitement qu’il était temps pour moi de décamper.

Ça fait deux ans que j’accumule des documents compromettant sur un dignitaire italien soupçonné d’avoir demandé de l’aide à une puissance étrangère pour financer sa campagne victorieuse. Je me suis mis dans la tête de fissurer le sentiment d’impunité de nos élites concernant leurs manœuvres frauduleuses incessantes pour garder le pouvoir. J’ai rassemblé des preuves irréfutables sur leurs collusions avec des bandits de la pire espèce, ceux-là même dont l’une des missions est de me faire la peau. J’en ai pour preuve l’Audi noire qui a tenté de me renverser il y a trois jours sur la via Casilina ou le type dont je n’ai pas eu le temps de voir le visage qui m’a bousculé alors que le métro arrivait. Je n’ai eu la vie sauve que grâce à une femme qui m’a attrapé par le bras. Il est question pour moi de débarrasser le plancher discrètement en espérant que ma fuite passe inaperçue.

Le Mary Stuart que j’ai découvert ce matin présente une masse d’acier rouge et noire propre à me rassurer mais son âge visiblement avancé m’a fait hésiter sur la conduite à tenir dans mon rapport à sa vieille carcasse maintes fois repeinte. Il me rappelle le Ramona dans Coke en stock et je me souviens avoir pensé au capitaine Haddock pour me décider à franchir la passerelle avec ma grosse valise et faire taire mon appréhension de l’exil.

Peut-être que le capitaine du vieux cargo m’a laissé volontairement lui faire mat en vingt-deux coups. Il a une bonne grosse tête de nounours, des yeux rieurs et un nuage de cheveux blancs à peine domptés par sa casquette de capitaine. Je n’arrive pas à décider si je dois lui faire confiance. En tout cas, son conseil était le bon. Je me suis concentré sur la partie d’échec et j’ai oublié le roulis pendant que mon corps, mon cerveau et le liquide de mon oreille interne s’y habituaient. Je regagne donc ma cabine sur deux jambes fermes supportant un estomac stable. J’arpente souplement les coursives et le couloir pour retrouver le numéro 66 sur une porte en fer crème et grumeleuse. Je me sens tout de suite chez moi dans la cabine passager du cargo qui file à présent vingt-huit nœuds, avec Valparaiso en point de mire. Le capitaine m’a informé de ce détail en me donnant le bonsoir.

J’apprécie le volume réduit de mon domicile provisoire que je peux saturer de ma présence. Les parois métalliques sont masquées sur trois côtés par du lambris de bois sombre. La portion de coque, percée du hublot standard, est peinte en jaune ciré breton. Le lit étroit, métallique est boulonné au sol et recouvert d’une couverture écossaise des plus classiques. Je me déshabille, passe le pyjama dont je me sers pour la première fois. Je m’allonge bien vite en prenant soin dans chacun de mes gestes, comme me l’a conseillé le commandant, de continuer à danser avec le bateau toujours fier dans la tempête. Je finis par m’endormir sans trop de difficulté, rattrapé par instant par les soucis que je mets tant d’énergie à fuir.

Il me semble que nous sommes au milieu de la nuit lorsque des coups sourds contre la coque me tirent du sommeil. Je me réveille brutalement, me demandant si j’ai rêvé. Une série de coups retentit encore dans la structure, suivi du feulement d’une tuyère qui fait diablement penser à un hélicoptère. Curieusement, le Mary Stuart est à présent parfaitement immobile. La tempête n’est plus qu’un souvenir. J’allume la méchante applique au-dessus de ma tête, je m’extirpe de ma couchette et enfile ma robe de chambre. En ouvrant la porte de la cabine je suis saisi par le calme inquiétant des coursives. Les moteurs diesel sont à l’arrêt et aucune des activités routinières de l’équipage ne sont perceptibles.

Je décide d’explorer le navire en parcourant les couloirs faiblement éclairés par les veilleuses. Alors que je m’aventure en robe de chambre dans une partie méconnue du cargo, je crois entendre de la musique. Très faible au début, je me laisse guider par le volume sonore qui augmente au fur et à mesure que je chemine vers la proue. Mon cœur bat la chamade et je scanne en permanence autour de moi.

Ça y est je suis devant la porte musicale. Je frappe doucement sur le panneau métallique. Une voix féminine me dit d’entrer. Je pousse délicatement la porte et je découvre une belle femme, au cheveux longs bruns et lisses, installée dans un fauteuil club en cuir tabac. Elle me sourit et j’entends sa voix flûtée :

 Bonsoir Fabrizio, je vous attendais

Je dois me rendre à l’évidence, j’ai rendez-vous avec Bianca Belladone, la compagne du dignitaire incriminé. Mon émotion est grande face à cette femme magnifique alors que nous sommes seuls au milieu de l’océan.

La cabine est bien plus spacieuse que la mienne et décorée avec goût. Du bois précieux, de l’accastillage en laiton comme dans les capitaineries de luxe. Il y flotte une senteur délicate de parfum de femme, peut-être La Vie Est belle de Lancôme. Cela doit être la cabine du capitaine. Bianca est habillée d’une tenue gilet/jupe longue en laine écrue. Un carré Hermès cache son cou à la grâce légendaire. Un autre fauteuil club semble attendre un occupant. Bianca confirme mon intuition d’un gracieux geste de la main et me propose un verre. Au point où j’en suis autant adopter les codes des puissants et voir ce qu’on a à me proposer.

Vous devez-vous en douter, mon mari est très en colère contre vous, Fabrizio. Je vous prie de croire que ses colères sont mémorables

Son regard se brouille un instant puis elle se reprend.

Vous savez beaucoup trop de choses sur lui et ça le chagrine. Moi, je n’aime pas quand il est chagrin donc je me suis portée volontaire pour vous parler. De plus, je vous trouve très séduisant avec cette mèche rebelle que vous tentez sans succès de dompter. Et cette robe de chambre vous va très bien

Je lui dis que je la trouve charmante et je la remercie de son compliment. Je m’excuse pour ma tenue. Je lui demande pourquoi le bateau est à l’arrêt.

Oui, vous avez remarqué. C’est vrai que vous êtes journaliste. C’est un beau métier journaliste sauf si on fouine trop dans les affaires des autres

Je lui dis que c’est un peu ça le métier de journaliste, fouiner dans les affaires des autres.

 Bon d’accord vous avez sans doute raison. Le bateau est à l’arrêt parce qu’on a fait évacuer l’équipage

Je lui en demande la raison.

Parce que j’avais besoin de parler tranquillement avec vous

Je lui demande pourquoi l’équipage a accepté de quitter le navire.

Mais parce que le bureau antiterroriste leur a demandé de le faire

Je lui demande s’il y a des terroristes à bord.

Mais oui, il y en a un et c’est vous.

Je lui demande si c’est une blague.

 Pour moi, mon mari et le responsable de l’anti-terroriste, c’en est une. Mais le capitaine, l’équipage et les membres du commando semblent convaincus que c’est sérieux. On leur a dit qu’on vous soupçonnait de travailler pour le compte du Hamas et que vous vous apprêtiez à détourner le bateau vers New York pour le faire sauter dans le port avec la valise d’explosifs que vous avez embarquée. Le capitaine a accédé à notre demande parce nous lui avons rendu service par le passé. Il se sent aussi en faute de n’avoir pas fait fouiller vos bagages

Je lui demande si elle est certaine qu’ils ont gobé ce bobard grossier.

Moi je trouve que vous avez la tête de l’emploi

Je lui rappelle qu’on appelle ça un délit de faciès.

 Ne soyez pas susceptible, ce n’est qu’une mise en scène

Je m‘étonne de l’ampleur des moyens mobilisés juste pour me parler

Mon mari a des amis dans la police qui ne peuvent rien lui refuser et je voulais m’assurer que mon offre vous conviendrait

Je lui dis que c’est une façon bien élégante de nommer la contrainte dans laquelle je suis placé. Elle me gratifie d’un regard enjôleur.

Allez Fabrizio, je suis certaine que nous allons bien nous entendre

Comment donner du sens à ces messages contradictoires ?

Tant d’affabilité alors que ma vie est dans la balance. J’ai souvent été fasciné par les femmes vénéneuses. Ça m’a déjà joué des tours alors je vais rester prudent. Il est clair que je ne suis pas en position de force. Je suis même en danger. C’est d’ailleurs la raison de ma fuite ratée sur ce cargo. J’annonce à Bianca que je suis disposé à entendre sa proposition.

Vous allez dire à la presse que ce dossier contre mon époux est un montage juste destiné à lui nuire. Vous avez voulu vous débarrasser d’un rival car vous êtes amoureux de moi. Un geste de bravoure pour prouver que vous pouvez le remplacer à mes côtés. L’attrait des femmes pour les hommes de pouvoir. Vous savez ce qu’on dit de moi. Et puis vous êtes nettement plus séduisant que mon pauvre Marcello, alors les gens croiront cette version

Je lui dis qu’elle se donne le beau rôle dans ce roman de gare.

Ne vous inquiétez pas pour moi, je me fais très bien à l’idée d’être un support de fantasme pour beaucoup d’hommes. Le marché est simple, Fabrizio. Soit, vous acceptez ce scénario et perdez votre crédibilité de journaliste, soit, vous perdez la vie

Je lui demande ce qu’ils ont imaginé pour ma disparition.

Quoi de plus romantique que de se jeter d’un bateau en pleine mer par dépit amoureux. Les lecteurs et surtout les lectrices de Gente vont adorer votre fin tragique

Je me passe la main dans les cheveux pour rejeter ma mèche en arrière. J’ai la tentation de lui dire que je la trouve ignoble mais ce n’est pas si facile de dire ça à une femme comme elle. Elle a vraiment des yeux magnifiques. Je la regarde. Je pèse le pour et le contre. Elle se laisse regarder avec un petit sourire en coin. Je sens bien qu’il y a quelque chose qui cloche. Une ombre dans son regard. Ce carré Hermès a quelque chose d’anachronique avec le reste, comme une faute de goût. Je lui dis que je préfère bien sûr rester en vie tout en acceptant mon déshonneur professionnel. Elle sait très bien que je cherche surtout à gagner du temps.

L’hélicoptère, un énorme porteur longue distance, ramène l’équipage à bord. J’entends l’officier du commando informer le capitaine que les explosifs ont été neutralisés. Le Malouin remercie et l’officier s’excuse pour le dérangement. Tous les deux m’adressent un regard plein de reproches et de défiance. Je monte dans l’hélico sous bonne garde. Bianca est aussi du voyage. Elle ne décrochera pas un mot jusqu’à l’atterrissage.

A notre arrivée à l’aérodrome militaire de Rome, je suis placé en garde à vue sans doute pour justifier tout ce déploiement de moyens policiers et donner probablement le change aux hommes de rang qui ont réalisé l’opération. Au moment où l’escorte me prend en charge sur le tarmac, je croise le regard de Bianca et il m’a bien semblé qu’elle m’adressait un clin d’œil étrangement complice.

On m’emmène en voiture banalisée au siège du renseignement italien. Normal puisque je suis soupçonné de menées terroristes. Arrivé sur place, on me déleste de mon portefeuille, de mon téléphone et de ma ceinture. J’hérite pour la nuit d’une cellule plutôt correcte avec un bon matelas, une petite table, deux chaises coque plastique marron et une petite fenêtre à barreaux. Je fais une mauvaise nuit peuplée de femmes à corps de cobra et de pluie de dollars. Je me réveille au petit matin, me demandant un instant ce que je fais là. On me laisse seul toute la journée, totalement isolé sans pouvoir prévenir personne. J’entends des bruits de pas étouffés et la rumeur de la ville au loin. Je passe le temps en lisant des exemplaires de Gente qui traînent sur la table en me rongeant les ongles. Je n’ai rien bu et rien mangé depuis la nuit dernière.

Le soleil est en train de disparaître sur Rome, du moins à ce que je distingue par la petite fenêtre, lorsqu’un homme en civil se fait ouvrir la porte et vient s’asseoir sur la deuxième chaise. Il dit appartenir au bureau des investigations et m’informe que l’enquête est en cours, que pour l’instant il ne peut rien me dire de plus. On frappe à la porte. Il se lève pour ouvrir au planton qui porte un plateau garni d’un verre d’eau et d’un sandwich. Ces deux ont l’air de bien se connaître car mon interlocuteur lui dit merci Henri et à moi en se levant, je vous laisse, on se retrouve plus tard. Je ne le reverrai jamais. Les deux hommes se retirent me laissant face à ce qui me manquait le plus, à boire et à manger. Je dévore mon sandwich au thon/salade/œuf dur et je bois une gorgée d’eau toutes les trois bouchées pour faire durer. Après, il y a comme un blanc.

Lorsque j’ouvre les yeux à nouveau, je suis dans une chambre médicalisée. Vert pâle réglementaire et mobilier métallique de base du service public. La seule explication est de la drogue dans mon verre d’eau. Je devais être surveillé car la porte s’ouvre rapidement sur un homme en blouse blanche, à la toison poivre et sel se présente comme le médecin Major de l’hôpital militaire. Avec un sourire métallique il m’explique que j’ai eu un malaise, que j’ai été transporté ici où j’ai passé la nuit en observation. Fausse alerte, probablement une syncope émotionnelle. Maintenant tout va bien, je vais pouvoir sortir. Il me dit qu’en tant qu’officier il est habilité à me dire que je suis libre et qu’aucune charge n‘est retenue contre moi. Cette mascarade de procédure ne laisse rien présager de bon.

Je me retrouve seul devant l’hôpital et me mets en quête d’un taxi lorsque mon téléphone, que je trouve dans la poche de ma veste avec mon portefeuille, sonne. Je décroche. C’est Bianca qui m’informe d’une voix neutre qu’elle est désolée de m’annoncer qu’on m’a installé une capsule connectée de poison létal qui peut donc être actionnée à distance à la moindre tentative de révélation du pacte conclu sur le bateau. Elle me prévient que la capsule est indétectable et que je ne trouverai pas de cicatrice. Je vous donnerai bientôt de nouvelles instructions. Elle coupe brutalement la communication et me laisse en totale sidération. Je range machinalement mon téléphone dans la poche intérieure de ma veste et je cherche à reprendre pied. J’ai un gros coup de fatigue et je suis en sueur.

Je suis passé devant un petit square ceinturé d’arbustes tandis que je cherchais une station de taxi. Les jambes flageolantes j’y retourne et j’y entre en poussant le portillon monté sur charnière à ressorts qui le fait battre comme une porte de saloon. Je me sens dans un western dans le rôle du cowboy solitaire face à une horde de desperados. Dans ce petit square désert, je me tâte de partout à la recherche d’une douleur inédite. J’inspecte la peau de mon ventre à la recherche d’une cicatrice. Comme annoncé, je ne trouve rien. La capsule c’est info ou intox ? Je me laisse choir sur le banc à lattes pour tenter de faire le point. Les coudes sur les cuisses, je pose ma tête dans les mains pour retrouver des sensations concrètes et familières. Mes mains sentent le désinfectant et j’imagine la carrière ratée du chirurgien qui en arrive à faire ce genre de sale boulot : ouvrir un être humain pour y placer un poison mortel. Enfin rien ne dit qu’il n’est pas du Mossad ou de la CIA et qu’il a des raisons professionnelles de vouloir ma mort. Je savais qu’avec cette enquête, je m’attaquais à un gros poisson mais ces gens n’ont pas de limite pour continuer à prospérer. Tous les coups sont donc permis et ma vie ne semble tenir qu’à un fil, peut-être même qu’à un coup de fil. Je me calme progressivement en respirant profondément comme me l’a enseigné mon coach de pleine conscience et je recommence à pouvoir penser.

Une jeune maman entre dans le square avec un petit garçon blond aux yeux bleus d’environ trois ans. Probablement son fils vu la façon dont elle le couve du regard. Le petit me jette un coup d’œil suspicieux. Je lui fais un sourire et il me le rend. La maman me considère aussi. Échange de sourires. Le petit pénètre dans le bac à sable et se met à creuser. La maman s’installe sur l’autre banc et je ne la vois plus que de profil et si je tourne la tête. Une brise légère pousse son parfum fleuri jusqu’à ma narine. Je revois les belles de nuit qui poussent sur la terrasse de mes parents et ça me fait du bien.

Donc mon premier objectif : ne pas mourir. Si cette histoire de capsule connectée est réelle, je suis géolocalisé en permanence et je pense qu’ils peuvent m’écouter même si mon téléphone est éteint. Si je me débarrasse de mon téléphone, je suis sûr que cela ne va pas leur plaire car ils ne pourraient plus me joindre. Pour rester en vie, je dois aussi parler à la presse dans les meilleurs délais. Probablement avant ou juste après la prochaine audition du dignitaire par le procureur de la république en charge de l’affaire. Si je m’approche du procureur pour tout balancer, je meurs dans la seconde. Il va falloir que j’obéisse en espérant trouver une faille dans leur piège.

Le petit garçon tente de creuser un tunnel pour faire passer sa Tesla blanche dedans mais le tunnel s’effondre toujours avant. Alors, il fait comme si le tunnel était là et fait passer la voiture au bout de son bras à travers le monticule de sable en faisant un bruit de moteur avec sa bouche. Pour lui, c’est gagné et il reprend la voiture avec l’autre main et continue son périple avec la certitude qu’il y avait bien un tunnel. C’est ce genre de subterfuge auquel je dois penser. Faire croire que je fais une chose et en réalité en faire une autre.

Je suis maintenant assez calme pour rentrer à nouveau dans l’action. Je me lève du banc ce qui attire l’attention de la maman et du fils. Je fais un petit signe de la main au garçon et un sourire à la jeune femme. Je sors du square et me dirige vers la prochaine station de métro. Il est onze heures. C’est le bon moment pour passer au Journal. Trente minutes plus tard, je pénètre dans la rédaction. Mon binôme est devant la machine à café. Il se tourne vers moi. A son regard, je vois qu’il a compris qu’il y a un problème. L’air détaché, il me dit.

 T’étais passé où ? On t’a pas vu depuis deux jours. On se faisait du souci.

Pendant qu’il me parle, je lui fais passer le message que j’ai rédigé dans le métro sur un tract A5 au verso vierge.

Je suis en danger de mort. Je suis surveillé par audio en permanence. Attention à ce que tu dis. Je dois annoncer à la télé que notre enquête est bidonnée pour rester en vie.

Il me fait un signe de tête signifiant qu’il voit très bien la situation. J’avais parlé avec lui de l’Audi et de la tentative de meurtre dans le métro mais pas de mon projet d’exil.

 J’ai eu un coup de fatigue et j’avais besoin de m’isoler. J’aurais pu prévenir mais j’ai commencé par dormir vingt-quatre heures et après je ne pouvais plus parler à personne alors j’ai attendu que ça aille mieux. Désolé vieux.

Pas de problème. Ça se conçoit très bien avec la pression qu’on subit depuis des mois.

Yannick est un vrai professionnel, intègre et méticuleux. En plus c’est un ami et il a compris comment on doit jouer la partie.

Je crois que ce serait une bonne idée de faire un plateau télé de grande écoute pour préparer l’opinion aux conséquences de l’audition chez le procureur. On pourrait donner notre version des faits et avoir un coup d’avance.

Je lui confirme la pertinence de sa proposition. Il a compris que nous sommes en train d’informer nos amis que j’exécute leur plan et qu’ainsi j’espère que la pression va diminuer pour tout le monde.

Yannick se met en relation avec la RAI 1 et obtient le vingt heures pour le soir de l’audition chez le procureur qui à lieu à quatorze heures. Une fois mon invitation officialisée, je suis sûr que le clan adverse est au courant.

Cinq jours avant mon passage à l’antenne, Bianca m’appelle pour me dire qu’elle confirmera à la presse que j’ai tenté de la séduire et qu’elle m’a éconduit. Il y aura une page dans Gente, le grand hebdo des célébrités. Enfin, une grande photo d’elle et dix lignes de texte.

La rédaction de mon journal continue de travailler comme d’habitude car seul Yannick est au courant de ma périlleuse situation. On prépare mon intervention au vingt heures dans notre ligne d’attaque habituelle, des faits, des documents certifiés authentiques et des analyses approfondies.

J’ai rendez-vous à dix-neuf heures le mardi dans la tour de la RAI, Viale Mazzini au nord du Vatican. Yannick m’accompagne pour me soutenir dans ce que nous avons prévu de faire. On me fait entrer en direct sur le plateau à 20h05 où Alberto Matano m’accueille très cordialement. Je m’assois en face de lui

 Fabrizio Soldi, bonsoir. Vous êtes journaliste à IrpiMedia et vous enquêtez depuis onze ans sur le financement présumé de la campagne de Marcello Piezzo par le gouvernement libyen de l’époque. Avez-vous apporté de nouveaux éléments au procureur qui auditionnait l’ex-président aujourd’hui et connaissez-vous la raison de sa mise en garde à vue ?

Bonsoir. Merci d’avoir accepté de me recevoir. Oui, j‘ai des révélations à faire qui vont sans doute vous surprendre. Je tiens à préciser que tout ce que je vais dire ici ce soir a été communiqué au parquet national financier et au procureur qui ont jugé opportun de garder Monsieur Piezzo et Madame Belladone. Il y a dix jours, j’ai rencontré Madame Belladone avec qui j’ai passé un accord assez stupéfiant. Je devais annoncer que notre enquête était un complot monté de toutes pièces pour anéantir Marcello Piezzo afin de prendre sa place auprès de Madame Belladone dont je serais épris. Bien sûr tout cela est faux et assez pitoyable au regard de mon engagement professionnel au service de la probité. Selon l’accord conclu avec Madame Belladone, ce que je suis en train de dire signe mon arrêt de mort car on m’a hospitalisé après m’avoir endormi et une capsule de poison connectée a été placée quelque part dans mon corps. Si je n’étais pas en direct et si les juges n’étaient pas au courant de cette singulière manière de négocier, je serais probablement en train d’agoniser sous vos yeux et…

Le journaliste me coupe carrément la parole

Tout ceci dépasse l’entendement. Merci Monsieur Soldi de ces nouveaux éléments. Nous comptons sur vous bien sûr pour nous informer de la suite de cet incroyable rebondissement.

Le journaliste enchaîne

Nous passons à présent au sujet suivant qui est le débat sur le voile à la chambre des députés.

Alberto Matano est plein cadre. La production de la chaîne a visiblement été prise de court par mes révélations et mon temps d’antenne a été raboté. Bien sûr, j’ai été contraint de taire à la production ce que j’avais prévu de dire pour sauver ma peau et j’espère que les téléspectateurs l’ont compris. C’est le moment pour moi de quitter le studio. Je retrouve Yannick en coulisse et nous rejoignons au pas de course une porte de service où m’attend une voiture banalisée qui doit m’acheminer vers l’hôpital Gemelli. Il s’agit de localiser et d’extraire cette capsule avant que l’idée vienne à quelqu’un de l’actionner. Deux carabiniers sont à mes côtés en permanence.

Je suis pris en charge par un médecin qui m’a vu à la télé et me remercie de mon courage. C’est un grand bonhomme grisonnant qui me fait penser à un ancien premier ministre français, Dominique de Villepin. Le verbe haut et la belle allure. Il me dit de sa voix chaude on va vous tirer de là, je lui réponds c’est pas de refus et on se sourit.

On commence tout de suite par le scanner. Il a fallu s’y reprendre à quatre fois. Le passage couché sur le dos n’a rien donné, ni celui allongé sur le ventre où j’ai commencé à espérer qu’ils avaient bluffé. J’ai fait un passage sur le flanc droit, toujours rien de suspect. Et enfin sur le flanc gauche, le radiologue a décelé une petite tache juste sous le foie. Ouf, on va me débarrasser de cette saleté. Le bloc était fin prêt. L’opération a duré une heure pour extraire avec d’infinies précautions une capsule grosse comme une lentille. Son contenu a été immédiatement envoyé au laboratoire qui a donné les résultats au moment où j’émergeais en salle de réveil. Les deux carabiniers en faction devant ma porte ont laissé passer mon de Villepin préféré, arborant un sourire victorieux. Il me montre la photo de la capsule sur son téléphone. C’est effectivement une lentille corail couleur chair avec une sorte de minuscule hameçon qui était accroché à la paroi du foie. Comme il s’y attendait, la capsule contenait cinq microgrammes de polonium 210 qui me donnaient une espérance de vie très limitée à l’instar de l’ex-agent secret Alexandre Litvinenko, empoisonné par Raspoutine.

J’ai envie de le prendre dans mes bras mais je me sens gauche, allongé sur mon lit à roulettes. J’arrive à lever mes bras et prends sa main dans les miennes. Je me mets à pleurer en relâchant toute la tension accumulée. Il reste là, avec son chaleureux sourire et il me dit :

Vous avez vraiment du cran, vous.

Merci Monsieur de Villepin.

Il n’y a pas de raison qu’on vous garde, ici. Dans trois heures, ces messieurs vont vous raccompagner et resteront en faction devant chez vous.

Je suis vraiment soulagé de retrouver mon vrai chez moi après ce périple insensé. Il aura eu le mérite de faire sortir le loup du bois et de me donner plus de latitude pour clore l’enquête. Yannick me rejoint à la maison avec un plateau de sushis. Le procureur a organisé une confrontation entre le couple Piezzo/Belladone et moi pour le lendemain dix heures. Nous préparons mon argumentaire avec mon fidèle collègue. Je le congédie à vingt-deux heures et je m’endors rapidement.

Le lendemain matin, les carabiniers m’emmènent pour la confrontation. Je ne parviendrai jamais jusqu’au bureau du procureur où je prévoyais de porter plainte pour tentative d’homicide.

Alors que nous remontons la via Pietralata, le carabinier qui est au volant signale que nous sommes suivis par un Hummer. A ce moment-là, un autre Hummer débouche d’une rue à droite et bloque le passage. Huit hommes, tout de noir vêtus et cagoulés jaillissent des véhicules, pointent leurs fusils d’assaut sur nous et nous crient de sortir dehors. Les carabiniers ont la sagesse de ne rien tenter. Probablement que cela leur a valu la vie sauve. Nous sortons les mains en l’air, tremblant de peur. Un grand gars s’approche de moi, me dit d’un ton rassurant de baisser les bras.

Venez avec nous. Il ne vous sera fait aucun mal. Nous avons juste besoin de vous pour témoigner dans l’affaire qui vous occupe depuis tant d’années.

La pression redescend. On m’installe dans le Hummer de devant et nous voilà partis à fond de train dans les rues encombrées. On se dirige vers la mer par l’A91 sans souci des limitations de vitesse. Tous les flashs ont crépité à notre passage. On arrive à l’aéroport Léonard de Vinci au bout de huit minutes. Le commando est maintenant tête nue et ils m’ont tout l’air d’être Libyens. Les véhicules pénètrent sur le tarmac, au pied d’un jet de vingt places dont les moteurs tournent déjà. Deux autres Hummer s’approchent. Huit hommes en descendent et le neuvième n’est autre que Marcello Piezzo affublé d’un chapeau à larges bords qui lui masque la moitié du visage. Il n’est visiblement pas content de sa situation. Il hausse les épaules convulsivement et est secoué de mouvements de tête réflexe. Entre la voiture et l’avion, il n’aura été à découvert que sept secondes et en partie dissimulé par un chapeau. Tout le monde embarque sans tarder mais sans précipitation histoire de ne pas trop se faire remarquer. Nous nous installons rapidement aux places qui nous sont assignées par celui qui semble être le chef du commando. Il s’agit sûrement de décoller avant que les autorités n’aient le temps de réagir. Le plan marche comme prévu. Mon interlocuteur s’est assis à côté de moi et m’informe que nous serons à Tripoli dans cinq heures et trente-cinq minutes et que je serai rentré chez moi le soir même. Il pointe le menton vers Monsieur Piezzo. Nous avons quelques affaires à régler avec ce Monsieur et le plus tôt sera le mieux. Au regard de la tournure que prend l’enquête il risque d’être indisponible pendant quelques temps. Nous avons dû prendre les devants. A midi l’équipage du bord nous sert un repas copieux avec une petite bouteille d’eau minérale chacun. Marcello Piezzo qui se trouve à trois sièges devant moi ne touche pas à son plateau. Il se contente de vider sa bouteille d’eau minérale. Mal lui en a pris puisque vingt minutes plus tard, il dort à poings fermés.

Le somnifère n’était pas dans la nourriture. Mon voisin de siège m’explique qu’on sera ainsi plus tranquille car il en a une dose pour huit heures de sommeil profond. Son affabilité me rassure. Il semble qu’à cet instant nos intérêts convergent. C’est une ambulance qui vient chercher notre endormi à sa descente d’avion sur un petit aérodrome privé à dans la banlieue ouest de Tripoli. Pas un nuage dans un ciel bleu liquide. L’air est doux et parfumé. L’ambulance se dirige vers l’est et les Mercedes noires qui nous attendaient partent à l’opposé.

Je suis emmené sur les hauteurs de la ville dans une somptueuse villa, au milieu d’un parc luxuriant embaumé par des parfums de fleurs enivrants. Les limousines cheminent au pas jusqu’au perron de la demeure d’un dignitaire libyen qui sort en personne de la maison pour m’accueillir.

Bonjour Monsieur Soldi. Je suis Oussama Hammad, l’un des chefs du double gouvernement libyen. Bienvenue dans mon humble demeure. Nous suivons les progrès de votre enquête depuis plusieurs années. Votre travail est stupéfiant de rigueur et d’intelligence.

Il me tend la main que je saisis.

Merci du compliment

C’est un homme massif qui porte un élégant costume bleu marine et la moustache. Il parle un français très châtié, presque sans accent.

Désolé d’avoir modifié votre emploi du temps mais vous êtes sans conteste la personne la mieux placée pour rendre compte des tractations que nous devons réaliser avec Monsieur Piezzo avant que sa liberté de se déplacer soit compromise. Vous pouvez circuler librement dans la maison et dans le parc mais vous n’êtes pas autorisé à téléphoner aussi je vous demande de remettre votre mobile à mon assistant.

Un homme au crâne rasé, en costume sombre très strict qui se tenait en retrait s’approche et me tend sa paume de main ouverte. Je lui remets mon smartphone en tordant la bouche.

Salem va vous conduire à votre chambre où vous pourrez vous reposer. Nous nous retrouvons à dix-huit heures dans la salle de réunion.

J’ai le temps de prendre une douche pour me détendre et c’est déjà l’heure de descendre au rez-de-chaussée où je retrouve Salem qui me conduit dans la salle en question. C’est un vaste salon à la décoration sobre et moderne avec une table rectangulaire couleur sable au milieu. De grandes baies vitrées donnent sur le parc que l’on distingue au travers des voilages. Il y a là mon hôte, le chef du gouvernement et trois officiers en uniforme, ostensiblement armés. Marcello Piezzo qui pénètre dans le salon accompagné de Salem proteste avec véhémence sur la façon dont il est traité. Oussama Hammad lui assure qu’il sera bien traité si lui-même fait preuve de sincérité. Les officiers renchérissent avec des hochements de tête entendus. Mon hôte m’invite à l’écart.

 Peut-être serez-vous amusé d’apprendre que pendant son sommeil, nous avons placé sous le foie de Monsieur Piezzo, une petite capsule connectée de polonium 210.

Je ne souhaite ça à personne, même à mon pire ennemi.

C’est tout à votre honneur, Monsieur Soldi, mais faire plier Monsieur Piezzo n’est pas une mince affaire, n’est-ce pas.

Qu’attendez-vous de moi exactement, Monsieur le Président ?

Juste regarder et écouter. Je ne vous donnerai pas de preuve matérielle de cette entrevue informelle pour ne pas risquer d’incident diplomatique. Mais je sais que votre parole a du poids en Italie et il me semble que cela suffira pour que justice soit rendue.

Nous prenons place autour de la table. Salem installe l’ex-président devant un ordinateur portable. Le chef du gouvernement libyen prend la parole.

Monsieur Piezzo, l’État Libyen a tenu ses engagements en rendant possible votre élection en 2013. Vous avez reçu cinquante millions d’euros pour votre campagne mais vous n’avez pas accompli votre part du contrat en permettant à la Libye d’être reconnue par la communauté internationale. Vous avez finalement déclenché une guerre injuste et fait assassiner notre guide pour tenter d’effacer le pacte de corruption que vous avez passé avec lui. En raison de ce revirement insensé vous allez devoir rembourser l’État Libyen. Nous exigeons le versement de cinquante millions en vous faisant grâce du prix du préjudice de la guerre que vous avez infligé à notre beau pays.

Marcello Piezzo blêmit et aboie.

C’est hors de question et où voulez-vous que je trouve cinquante millions ?

Nous faisons confiance à votre habileté légendaire à lever des fonds. Nous vous proposons un échéancier raisonnable au regard de votre fortune et de votre patrimoine. Vous avez, à présent, une heure pour transférer deux millions sur le compte qui apparaît sur votre écran puis vous verserez quatre millions le dix de chaque mois pendant un an. Cela vous permettra de prendre vos dispositions.

Comment comptez-vous faire pour m’y contraindre ?

 Eh bien nous avons employé la même méthode que vous avez réservée à Monsieur Soldi, ici présent.

Je lui adresse un salut complice même si je désapprouve le procédé. Il est blanc comme un linge car il vient de comprendre pourquoi il a été endormi dans l’avion. Monsieur Hammad reprend.

Vous serez sanctionné à partir du deuxième défaut de versement. Dans un an vous pourrez faire extraire la capsule mais si vous tentez de l’ôter avant ce terme vous devrez en assumer les conséquences.

Vous êtes un monstre, quelle indignité !

Je comprends votre désarroi. Vous n’avez pas l’habitude d’endosser le rôle du perdant. Concernant la monstruosité vous n’avez, il me semble, rien à nous envier. L’avantage des régimes autoritaires c’est qu’ils n’ont pas besoin de se déguiser en démocratie. Alors que vous, vous passez beaucoup d’énergie à mentir. Allez, mettez-vous au travail, s’il vous plaît.

Une fois n’est pas coutume, Monsieur Piezzo s’exécute et commence à pianoter comme s’il s’était préparé à cette éventualité. Salem attablé devant un autre portable confirme après trente minutes le virement des deux millions d’euros. La réunion prend fin.

Monsieur Hammad, me remercie de ma présence et comme promis nous confie à Salem pour rejoindre l’aéroport privé. Il me dit simplement que mes articles sont fidèles à la réalité et qu’il espère que je ferai bon usage des preuves que j’ai eues sous les yeux de la trahison de mon compatriote.

L’ambiance dans l’avion est plutôt étrange. Je me suis installé à l’avant en face de la porte et M Piezzo est presque au fond. Nous sommes en tout cinq dans l‘appareil avec le pilote, le copilote et un steward. Aucun Libyen n’est du voyage. En bavardant avec le steward, il m’explique avec une pointe de fierté que l’avion et son équipage est affrété par LunaJets, le numéro un de la location de jets privés. L’avion a été loué pour la journée et il est heureux de rentrer chez lui, à Rome.

Le ciel s’embrase derrière le hublot pendant que le soleil disparaît à l’horizon. On nous sert un repas gastronomique, poulet aux morilles et charlotte aux fraises d’un très bon niveau. Je mange tout ça d’un bon appétit et il me semble que mon compagnon de voyage fait de même. Une fois que le steward a débarrassé et disparu à l’avant, j’entends des pas feutrés qui progressent vers moi.

Monsieur Piezzo me demande poliment si cela me dérange que nous bavardions un moment. Il semble tendu mais pas vraiment abattu. Je suis surpris de son initiative car nous ne sommes clairement pas dans le même camp et je suis face à un homme qui a menacé ma vie. Je ne suis pas non plus complètement étonné vue notre promiscuité dans cet avion vide. Je lui fais signe de prendre place juste de l’autre côté de l’allée qui nous sépare. Il installe son corps nerveux dans le fauteuil en cuir blanc. On pourrait croire que nous sommes juste deux copains qui passent un moment agréable dans un cocon préservé.

Monsieur Soldi, je tiens à vous présenter mes excuses pour le polonium 210. Je vous ai mis dans une position, celle que je vis actuellement, qui est très désagréable. Voyez, nous avons finalement pas mal de points communs avec la ténacité, la détermination et j’ai une certaine admiration pour votre foi en la justice. Malheureusement, le monde est une jungle et la vie est un combat avec des vainqueurs et des vaincus. Personnellement, je n’ai rien contre vous. Vous m’avez attaqué, je me suis défendu. Aujourd’hui, j’étais le perdant mais je suis quelqu’un qui n’abandonne jamais.

Votre sollicitude me va droit au cœur Monsieur le Président. Puisque nous en sommes aux confidences, je dois dire que je suis impressionné par votre sang-froid alors que votre vie est entre les mains de vos adversaires. Il y a une chose qui nous différencie clairement. Vous vous battez pour être le gagnant, moi je défends une certaine idée de comment faire société dans laquelle tous les coups ne sont pas permis.

 L’idéalisme est une belle chose mais le réel s’en moque. Bianca me dit parfois que je manque de hauteur de vue mais elle préfère tout de même être avec les vainqueurs. Ne le prenez pas mal.

J’ai eu l’occasion de constater son engagement à vos côtés lors de mon escapade maritime. Monsieur Piezzo, ce fut un plaisir. Je vais profiter du reste du voyage pour me reposer. J’imagine que pour nous la journée n’est pas finie.

Vous avez raison. Le plaisir était partagé.

Il retourne au fond de l’avion sans se faire prier.

Incroyable, moi Fabrizio Soldi, j’ai congédié l’ex-président de la république italienne. Il faudra que je m’en rappelle les jours où je doute de moi. Après cet entretien surréaliste, je dors jusqu’à ce que l’appareil amorce la descente vers Léonard de Vinci. Il est une heure du matin. Nous sommes attendus sur le tarmac par quatre policiers en civil. Le plan de vol de l’avion n’avait pas de secret pour eux. L’air est frais et la nuit étoilée. On entend les réacteurs d’un avion sur le départ qui rugit avec application. L’inspecteur nous montre le mandat de dépôt émanant du procureur et ajoute On préfère vous garder au chaud en attendant de comprendre ce qui se passe. Sur le mandat, il est noté qu’on nous suspecte d’intelligence avec une puissance étrangère. A deux heures du matin, je retrouve ma cellule au siège du renseignement, pas très loin de celle de mon compagnon de voyage. Le lendemain matin, à dix heures, on se retrouve enfin chez le procureur pour la confrontation avec le couple.

Le procureur nous demande d’exposer notre version de l’affaire qui nous oppose sans oublier le voyage à Tripoli et indique que nous parlerons chacun à notre tour dans cet ordre : Monsieur Soldi, Monsieur Piezzo, Madame Belladone.

J’énonce ce que j’avais prévu de dire la veille à la même heure.

J’accuse ces deux personnes de tentative d’homicide à trois reprises sur ma personne et notamment par empoisonnement au polonium 210, d’enlèvement, de chantage, de subordination de témoin dans le cadre de mon enquête sur le pacte de corruption avec le gouvernement libyen. Concernant l’allée et retour à Tripoli, j’ai été invité, contre mon gré, par le président Hammad pour témoigner de la réalité du pacte de corruption.

 Monsieur Piezzo, que répondez-vous aux graves accusations de monsieur Soldi ?

Son sourire carnassier annonce la contre-attaque.

Ce sont des allégations sans fondement. Concernant l’accusation d’un soi-disant pacte de corruption, laissons la justice faire son travail. La cellule anti-terroriste soupçonne Monsieur Soldi d’intelligence avec la Libye et le Hamas. Il s’apprêtait à faire exploser une bombe dans le port de New York lorsqu’il a été intercepté par vos services sur le Marty Stuart. Je l’accuse d’avoir organisé mon enlèvement d’hier avec les forces libyennes pour m’extorquer cinquante millions sous la menace. Qui savait que je me rendais dans votre bureau hier sinon Monsieur Soldi ?

Madame, c’est à vous.

Mon mari est accusé à tort. Tout ça est une machination à visée politique.

Le procureur me donne la parole

Madame, vous ne vous rappelez pas m’avoir annoncé par téléphone qu’on m’avait implanté une capsule de polonium.

En aucune façon. Vous inventez des histoires à dormir debout.

Je souris. Leur défense semble plutôt fragile. Ils ont donc décidé de taire la présence de la capsule dans le corps de Monsieur Piezzo.

Le procureur nous congédie en nous interdisant de quitter Rome jusqu’à nouvel ordre. Le lendemain matin, la sonnerie de mon téléphone me réveille à huit heures

Bonjour Fabrizio, c’est Bianca. Marcello est mort m’annonce-t-elle d’une voix blanche

Comment ça mort ? Et pourquoi vous m’appelez, moi ?

Parce que je m’en veux terriblement du mal qu’on vous fait, Marcello et moi.

Comment est-il mort ?

Il a tenté cette nuit de faire extraire la capsule de polonium, mais elle a explosé. Il est mort en deux heures. Il se croyait indestructible.

Je suis désolé pour vous, Bianca, mais je ne comprends pas pourquoi vous me choisissez comme confident.

Parce que je vois que vous êtes un homme droit et que je n’ai personne à qui raconter ce que j’ai sur le cœur. En fait, je suis soulagée par la mort de Marcello.

D’accord, je vous écoute. Expliquez-moi ça.

Marcello est un homme violent. Il me terrorisait.

Je l’entends pleurer dans le téléphone

Il m’obligeait à faire toutes sortes de choses que je désapprouvais. Il me frappait lorsque je protestais. Je devais porter un foulard pour dissimuler des traces d’étranglement. Il faut me croire, Fabrizio.

J’ai des raisons de vous croire. Vous m’avez donné quelques signes que vous n’étiez pas totalement libre. Qu’est-ce que je peux faire pour vous ?

Cela me gêne de vous demander ça, mais accepteriez-vous de m’héberger ce soir. Je ne me vois pas être seule avec toute cette culpabilité.

Notre histoire avec Bianca avait très mal commencé. Elle s’est poursuivie sous de meilleurs auspices car nous nous sommes très bien entendus. Elle n’était pas vénéneuse, elle était prisonnière. Je l’ai aidée à construire sa défense avec une amie avocate. Le procureur a tenu compte de sa contribution déterminante pour clore cette affaire et elle est restée en liberté.

Détritus, dans la nature

Claude VUARCHEX

La splendeur du val

C’est un trou de verdure où chante une rivière

Accrochant follement aux herbes des haillons

d’argent, où s’amoncellent des bocaux de verre,

Les plastiques se querellent avec les cartons.

Dame poubelle toute de caoutchouc noir

Recèle mille trésors : boîtes et sachets,

Détritus divers, qui maraudent dans le soir.

Les papiers gras ne cherchent pas à se cacher.

Gentiment déposés, là, ils sont de la fête

Sous la brise câline, légers, ils volètent.

Nature, accorde-leur ta menue caresse.

Ces parfums exquis font frissonner nos narines,

Convoités sans répit, sur odeurs de latrines,

Par l’assemblée de mouches et taons en liesse.

Pardon Arthur

Courir

Claude VUARCHEX

Interclubs. Chambre d’appel. Retrait du dossard. Déjà là, la compétition commence. Les athlètes se jaugent du regard, revoient en pensée leurs confrontations précédentes. D’autres plaisantent, détendus en apparence. Fred enlève son pantalon de survêtement, assis sur la pelouse -ne pas crisper ses jambes en se dévêtant debout- chausse ses pointes, effectue plusieurs petites accélérations. Parfaire l’échauffement, faire monter le rythme cardiaque.

Réglage des starting-blocks. Moment calme, presque de recueillement. Il place un pied et demi d’écart entre les deux sabots, le droit devant et deux pieds derrière la ligne. Teste leur répondant.

Il a un bon couloir. Le 7. A l’extérieur, on est moins déporté par la vitesse, surtout avec des franchissements de haies, pour un grand gabarit. Du regard, il parcourt le tour de piste, visualise les obstacles successifs. Profondes expirations. Le concurrent le plus sérieux, Drevon, est au 8. Avec le décalage, il l’aura en point de mire. Ne pas rééditer le championnat du Rhône, où Fred n’a pas donné assez de rythme au départ, venant mourir sur les talons de Vonvon à l’arrivée. Des tranches de 13 foulées jusqu’à la fin de la première ligne droite, il peut les tenir, mais il faut pour cela changer de pied d’appel à chaque fois, et sa technique actuelle ne le lui permet pas encore pour des interclubs. Non, positiver. Chasser toutes ces pensées négatives. Il courra en 14 foulées, avec son habituel pied d’appel pour chaque haie. Pour l’instant, il est plus à l’aise comme ça. La première haie est à 45 mètres, il n’a que ce but immédiat à gérer. Le starter s’écarte. « A vos marques ! ». Quelques pulsations en plus. Fred souffle à fond, secoue ses bras, ses jambes, se place derrière ses starting-blocks. Chaque athlète s’installe. Un long couloir se déroule devant lui. Silence total. Profondes expirations. Tête relâchée. Derrière ses pieds, il teste une forte pression sur les sabots, prêt à les repousser violemment, prêt à bondir. Arc-bouté, tête relâchée, doigts posés derrière la ligne. Muscles frémissants. « Prêts ! ». Ce n’est pas une question, c’est un ordre. Le bassin se soulève, haut sur ses bras tendus, dos plat. Déséquilibre à l’extrême. Son être, bandé, est sous tension. Immobilité totale nécessaire. Chaque fibre figée, en attente. Toute explosivité contenue. Tout en restant relâché. Le sang bat à ses tempes. A l’affût de la fraction de seconde fatidique. Coup de feu libérateur. Huit concurrents se ruent dans leur couloir, expulsant avec force l’air de leurs poumons. Pour les premières foulées, ne pas se relever trop vite, profiter de la poussée oblique. En même temps qu’il se propulse sur ses jambes, Fred jette violemment son coude droit vers l’avant donnant ainsi plus de dynamisme à la montée de la jambe gauche et la première foulée. Il s’élance, alliant vélocité et puissance. Il se sent bien. Souffle souffle souffle. Sur trois temps rapides. Dès les premières foulées, il gagne un demi-mètre, un mètre sur Drevon. Le décalage ? Mais aussi son départ. Rapide. Attaque de la première haie. Il a lancé la jambe bien droite, la deuxième passe sur le côté, genou et jambe relevés à l’équerre. « Allez Fred ! » C’est son frère venu sur le bord de piste. Il a amorcé le franchissement avant Drevon qui est encore au-dessus de la haie alors que lui-même touche le sol. A peine l’obstacle franchi, ne pas s’écraser, rester haut, ramener vivement la jambe d’esquive pour dynamiser la réception et reprendre le rythme. Ligne opposée. Ses pieds vont chercher la piste loin devant, la repoussent derrière avec le maximum de puissance. Le torse maintenu sans trop se désaxer. Les épaules roulent, les coudes partent en propulsion puis en traction, avant-bras relâchés. Epaules, coudes, poignets, mains, tout en cherchant le maximum de relâchement, puisent l’espace loin devant pour le repousser loin derrière. Ne pas se crisper. Même le visage. Les joues participent à l’expulsion violente de l’air. Les yeux exorbités fixés sur son couloir, devant. Drevon le précède encore, passe la haie suivante, aérien. Il sent son poursuivant qui se rapproche et résiste, le souffle rauque. Fred repousse la piste loin derrière. Rester relâché. A l’amorce du virage un martèlement saccadé, des expirations rapides, comme incontrôlées, presque affolées sur la gauche de Fred. Dudu, le petit Dudu produit son effort maintenant, il le sent juste derrière lui, tout proche. Avec son gabarit, à l’aise dans les courbes. Ah non, Dudu, tu n’as jamais devancé Fred, ce n’est quand même pas pour aujourd’hui. Depuis quelques secondes, Fred souffle souffle sur deux temps. Ses jambes sont plus lourdes. Mais elles n’ont pas encore livré tout leur potentiel. Ne pas se crisper. Il souffle, souffle à fond, les yeux grand ouverts, avides de ce tartan rouge. Tire sur ses bras, rame davantage dans l’air, ne se désunit pas. Il a avalé Drevon. Sortie de virage. Des cris, des encouragements se mêlent. Souvent Fred se dit que pour lui, le 400 est fini à ce moment car il n’a plus à cogiter pour la dernière ligne droite, il sait qu’il doit donner tout ce qui lui reste. A fond. Dudu est à sa hauteur, les autres plus loin derrière. Fred arrive trop près de l’avant-dernière haie, piétine et doit relancer. Quelques fractions de secondes pour recoordonner bras et jambes et Dudu est passé. Comme dans un brouillard, les cris des spectateurs qui exultent bourdonnent à ses oreilles. S’il gagne, Fred apporte les points nécessaires à son club pour distancer l’ASC. Fred, souffle court, poitrine en feu, revient. Tous deux franchissent la dernière haie ensemble. La vitesse de pointe devrait parler sur les derniers quarante mètres. Mais la fluidité des premiers mètres a disparu. Fred essaie d’allonger sa foulée. Les jambes sont lourdes. Oublient toute docilité. Les genoux rechignent à monter. Il ne contrôle plus sa respiration. Fini le souffle sur deux temps. Fini, le relâchement. Il serre les dents. Son corps ne lui appartient plus, il a cessé d’être soumis. Quelque chose en lui le porte encore. Il dodeline de la tête, pioche, yeux hagards, bouche grande ouverte pour avaler à la fois les derniers mètres, les chronométreurs sur les échelons de leur estrade, le public en face de la ligne. Dans un cassé du corps, il franchit la ligne d’arrivée le premier. Titube. Pantin désarticulé, démantibulé, dont on coupe le fil, il s’écroule sur le tartan qu’il mouille de sa sueur. Il s’abandonne. Ses tempes tambourinent. Gorge asséchée. Goût de sang dans la bouche. Souffle rugueux. Poitrine agitée de soubresauts. Sa respiration, après quelques secondes, peu à peu se calme, s’apaise, se modère, se régularise tandis qu’il reprend possession de son corps, tandis qu’il reprend conscience de ce qui l’entoure. Il se relève pour une étreinte amicale avec son rival.

Rouge

Claude VUARCHEX

A cause de la couleur rouge des persiennes, de la couleur rouge des ferrures. Odeur pénétrante de peinture. Dans le feuillage des platanes, des moineaux se chipotent. En salopette bleue, béret noir vissé sur la tête, d’un va et vient rapide et précis, Auguste redonne une jeunesse aux volets. Lèvres pincées par moments, menton légèrement relevé, regard s’insinuant au-dessous de ses doubles foyers, pinceau tenu en porte-plume, il applique une deuxième couche de Valentine. Derrière lui, la grande allée qui s’étire jusqu’au haut portail vert à claire-voie. Rouges, les dahlias et bégonias qui alternent avec muguet et rosiers aux fragrances variées sous la rigoureuse mais bienveillante autorité des buis. Buis que la grande cisaille chaque année taille à coups secs au carré.

La grande allée où inlassablement, un garçonnet tente avec naïveté de courir plus vite que son aîné de six ans. Où ce même gamin, chevilles écorchées, mollets maculés de cambouis après moult échecs, parvient en zigzaguant à pédaler plus de dix mètres sur la vieille bicyclette paternelle.

La grande allée longée par un talus verdoyant à l’opposé des buis, où dominent deux arbres imposants : un poirier et un cerisier. Rouges, les boules qui illuminent ce dernier, rouges offrandes craquantes sous la dent pour humecter le palais de leur chair sucrée. Chaque année, le cerisier héberge une haute échelle où juché à la cime, Auguste emplit son panier. Rouge, son contenu. Rouges, les lèvres du môme qui virevolte parmi les branches basses. Rouges aussi les taches sur sa chemise.

Le haut du talus est prolongé par un coteau verdoyant pourvoyeur de luzerne fraîche ou de foin odorant pour les lapins. Swatch… swatch… ressasse la faux dans un mouvement d’un tiers de cercle, animée par les mains d’Auguste qui descend pas à pas dans la pente. Arc-bouté, il laisse aller devant lui la fine et longue lame en liberté surveillée. Bras gauche replié, l’autre tendu, dans une rotation du bassin, son corps se vrille puis se délie sans forcer dans un mouvement facile, huilé, inexorable. Twiiing tann, twiiing tann reprend de temps à autre la pierre à aiguiser. D’un aller-retour bref et autoritaire, le long de l’acier tenu près du corps, elle redonne à la lame une vigueur nouvelle. Pierre à aiguiser replongée entre chaque action dans le coffin, corne de vache accrochée à la ceinture du faucheur. La luzerne pour produire un bon foin doit être retournée en maniant la fourche avec précaution pour éviter de dépouiller les tiges des feuilles sèches, le chaud soleil se charge du reste.

Rouges, à saisir avec délicatesse, les perles accrochées en menues grappes aux groseillers non loin d’ici.

Rouge-carmin, les fragiles framboises que l’on cueille sans les meurtrir, qui fondent sur la langue.

L’Angélus sonne au clocher tout proche, signal pour ramasser les outils épars, la veste, signal pour rentrer. Tout le monde ne rentre pas. Un gamin de sept ou huit ans gambade à la tombée de la nuit dans la luzerne malgré l’interdit de coucher l’herbe. Son jeu est de happer en plein vol les hannetons lourdauds aux pattes crochues qui gratouillent les mains, de les déposer dans une haute boîte en fer. Etrange concert de vrombissements de crissements, de crépitements métalliques, de craquotements, de pattes qui crabotent, s’accrochent, s’agrippent, se crispent, pattes crochues qui écrivent des messages secrets.

Rouge-vermillon, les fraises des bois à la saveur subtile et sucrée, petits bonbons en contrebas des buis -qui parfument les environs proches- dans la terre brune du potager. A quelques mètres encore, cette terre brune du potager que l’on retourne chaque année à la triandine. Terre brune, fraîche, d’où s’échappent des lombrics dodus, indignés d’être ainsi dérangés. La poussée du pied sur la bêche est ponctuée de lancers des pierres importunes. Elles se retrouvent en petits tas dans le fond du jardin contre le mur d’enceinte. On déroule le cordeau au printemps pour délimiter les diverses planches. Haricots, pois, carottes, aubergines, courgettes, tomates, et d’autres légumes encore. Haricots et petits pois que l’on ramasse, en temps voulu, les jambes écartées au-dessus de la rangée, échine courbée, fouillant le plant, prélevant ceux qui atteignent la maturité.

Haricots et petits pois que l’on retrouve avec Hélène dans la cour ombragée par les platanes sur le banc de bois. Haricots que l’on effile par brèves saccades répétitives. Petits pois que l’on écosse en glissant le pouce à l’intérieur de la gousse que l’on déboutonne sans égard après avoir tiré sur l’attache. Les grains débaroulent dans les casseroles dont on compare fièrement les contenus obtenus. Les gousses dépouillées feront le régal des lapins. Rouges, les tomates dont le chef de famille s’enorgueillit en pesant ou exhibant les plus beaux spécimens devant les voisins.

Pour un peu, j’oublie les patates… Dans le coteau, les patates ! Déjà pour les planter, le gamin est muni d’une baguette qui matérialise l’écart entre les plants. Courbé avec le père qui trace le sillon au bigot, le môme prélève dans un panier les pommes de terre coupées en morceaux porteurs d’un ou plusieurs germes. Il les dispose dans la raie aussitôt rebouchée par l’habile pioche à deux cornes. L’arrachage n’est pas plus reposant pour l’échine. Le bigot ne doit pas pénétrer le sol à l’esbrouffe mais se fier aux fanes et à l’écart laissé lors de la plantation sous peine de percer une patate plus ventrue que les autres. La longue colonne de pommes de terre ainsi exhumées sera ramassée dans des paniers vidés ensuite dans des sacs -sacs de petites différenciés des sacs des grosses- qui seront acheminés à dos d’homme -ou d’un gamin qui veut montrer ses forces juvéniles- jusqu’à la cave. Où, étalées, elles devront être dégermées pendant l’hiver. Certaines années, il faut surveiller les fanes et faire la chasse aux doryphores, legs des bateaux venus des Etats-Unis. Ces diables de bestioles laissent une teinte orangée dans les mains. Les poules en raffolent.

C’est une époque où tous les produits du jardin sont consommés -ou offerts aux voisins- frais ou en conserve. Hélène logeant les haricots dans les bocaux en verre, lesquels bocaux sont entassés, entourés de linges dans la grande lessiveuse d’eau mise à bouillir sur le gaz. Les haricots, tomates ne sont pas les seuls à être stérilisés, les fruits subissent le même sort. S’ensuivent les mises en garde rituelles au moment du lever de couvercle. Les bocaux Le Parfait -manquer ses conservations avec un nom pareil serait une faute- se présentent, enturbannés de tissus fumants, dans toute leur splendeur. Ils demandent toutefois quelques minutes de recueillement avant d’être manipulés avec délicatesse. Leur destination sera la cave jusqu’à la minute où ils réapparaîtront sur la table hivernale. Le chef de maison maintiendra fermement le Parfait élu, ouvrira la guignochette du couvercle, tirera sur la languette du caoutchouc orange, s’y reprendra parfois à plusieurs reprises, aura même peut-être recours à un coin de sa serviette. Sous le rouge de l’effort final, le pschhhh libérateur, accompagné du Aaaaaah de satisfaction générale, permettra de soulever le couvercle de verre cerclé de fer.

C’est une époque où jeter du pain serait un blasphème. Où l’opinel du chef de famille en début de repas, sort de la poche de poitrine de la salopette bleue, s’ouvre dans un clac de suffisance, découpe les tranches de pain. Incomplètement. Pour que chacun détache sa portion au moment où le pain lui est présenté. Où l’on ne commet jamais l’impair de quitter la table sans avoir fini son pain. Où l’on finit ce qui est dans son assiette, on « l’essuie » avec son pain avant de prendre « du » plat suivant. Où le pain, le repas terminé, regagne, plié dans un torchon le gros tiroir de la table. Où le pain trop rassis est humidifié et repasse au four. Où le pain en excès est réemployé avec quelques œufs en pain perdu. Une époque où à table les enfants ne s’avisent pas de couper la parole à un adulte.

C’est une époque où on allume la radio au moment du repas. Le fidèle poste de radio installé sur sa table dans l’angle de la cuisine. L’écran sur lequel on peut lire toutes les stations des grandes ondes, petites ondes et ondes courtes. Fenêtre surmontée du tissu ocre qui vibre parfois, animé par le haut-parleur qu’il protège. Son transformateur en bakélyte noire situé au-dessous voisinant avec le fil d’antenne déployé. On allume la radio pour les informations de Jean Grandmougin, et après La famille Duraton, juste avant le Radio crochet ou le Quitte ou double présentés par Marcel Fort ou le Vingt-et-Un de Zappy Max. Alors, c’est souvent la lutte pour le café. C’est à celui des enfants -petite bousculade, chamaillerie- qui s’empare du moulin. Le cale entre ses genoux, entrouvre le demi-cercle en fer pour loger les grains dans le réservoir et celui-ci à peine fermé, d’activer la manivelle comme un fou comme si la vibration du moulin en bois, le bruit des grains broyés était une récompense. Certains mercredis soir (pas d’école le jeudi) les enfants ayant droit à un coucher plus tardif, nous allons chez les voisins regarder La Piste aux étoiles à la télévision.

C’est une époque où peu de familles possèdent une voiture, où beaucoup prennent le train de 7h07 pour travailler à Saint-Fons ou Lyon. Une époque où la petite gare laisse échapper à 17h43 ou 19h22 un flot de « travailleurs » qui remontent la pente sac sur l’épaule ou sac à main chargé en longs défilés bruyants et animés. Une époque où les gens se rencontrent, prennent le temps de se parler. Une époque où les gens ne poursuivent pas leur ombre.                  

À hauteur d’enfant

Claude VUARCHEX

Noirs et blancs. Les blancs jouent et gagnent. Phrase que répète souvent Auguste à l’entame d’une partie. Celui qui a les blancs commence. Il avance le premier d’une ribambelle de pions qui se tiennent à carreau, alignés sagement en quatre lignes de cinq, prêts à subir les incivilités des adversaires de couleur opposée qui attendent en face. Chacun campant sur les cases noires du quadrillage. Mon père a la réputation d’être redoutable au jeu de dames. Jamais il ne me laisse gagner. Mon but est de le battre un jour. Il feint d’être en difficulté, mais à peine ai-je pris, triomphant, un pion -je subodore une éventuelle négligence de sa part- qu’aussitôt sa main bondit de gauche et de droite, zigzague, traverse tout le damier, Dame !  Tu vois, ils ne te servent à rien, les pions que tu laisses au fond, il faut boucher les trous. Au fil des mois et des parties, ses chevauchées s’avèrent moins fantastiques, l’opposition prend corps, je serre les lignes. Je me teste un jour avec mon frère, mon aîné de six ans, mais celui-ci ne veut pas prendre mon pion alors qu’il est obligé. Il nie le piège tendu, refuse le combat, abandonnant la partie. Maintenant Auguste s’accorde davantage de temps avant de jouer, sa main est moins bondissante, il dit moins souvent Dame ! Chaque confrontation est dorénavant disputée, indécise, le plus ancien est moins souvent victorieux. Le « qui perd gagne », le « loup et l’agneau » n’ont plus de secret pour moi. Chaque moment de jeu de mon père est ponctué d’un soupir, d’une longue réflexion. Il repousse son béret sur l’arrière, passe la main devant son visage d’un air soucieux, lève la tête pour scruter une fois encore le damier par le bas de ses double-foyers, me regarde Oh ! Mais tu vois loin, toi… Ces paroles me gonflent de fierté.

Rouge. Ravissant. Chance pour nous, Maman sait cuisiner, faire des conserves, s’occuper du linge, tricoter, coudre, rapiécer entre autres choses. Elle m’a concocté un splendide maillot de bain. Cette année, nous sommes invités à la Mer. Rouge, le maillot. Rouge moucheté de blanc. Ravissant. Essayage. Ravissant. Oui, il me va parfaitement. A  ra  vir. Je m’imagine affrontant les vagues. Attention, tu n’iras pas trop loin, la mer peut t’emporter. Bien sûr que je serai prudent.

La Mer. A peine arrivé, je galope dans le sable vers la Grande Bleue, méconnaissant les règles élémentaires du plagiste. Attentiontuenvoiespleindesablesurlesgens ! Trop tard. L’eau est froide, les vagues m’impressionnent. Dis donc toi, le cachet d’aspirine, t’es taillé comme un athlète. T’es sûr que t’as pas des côtes en trop, me lance un bronzé qui se relève, éclaboussé par le sable collé sur sa crème. Une vague en profite pour m’asperger. Respiration coupée. Bouche ouverte. Yeux écarquillés. Sable fuyant entre mes orteils épatés. Maillot de bain alourdi qui bâille désespérément. L’élastique fait ce qu’il peut pour soutenir le poids de l’eau. J’ai une poche pleine d’eau qui pendouille entre mes jambes. Mon joli maillot de bain tricoté avec de la belle laine rouge mouchetée de blanc est mouillé. Logique. La ceinture, ça va, ça tient, même si elle me cisaille un peu la taille. Mais mon maillot est bigrement lourd, imprégné d’eau. Mon zigouigoui a soudainement plus de place qu’il ne lui en faut -surtout avec la fraîcheur de l’eau- car le maillot est irrésistiblement attiré vers le bas. Le retour vers le parasol se fait jambes plus écartées qu’à l’ordinaire. La laine mouillée, ça frotte. Après quelques allers et retours, mer-parasol jambes écartées, lèvres violettes, claquant des dents, je vois par un signe qu’il est temps de regagner le logis. Le trajet ne se fait pas aisément. La laine mouillée, ça frotte entre les cuisses. Le zigouigoui n’est pas en difficulté. Mais la laine mouillée, ça frotte vraiment entre les cuisses. La laine mouillée, ça racle les cuisses. La laine mouillée, ça irrite. Beaucoup. Surtout avec le sel de la mer. Ça irrite très beaucoup. La laine mouillée ça cuit entre les cuisses. Ah ben oui, en effet, tes petites cuisses de grenouille, elles sont toutes rouges, faudra mettre de la pommade à la maison. Il n’est pas aisé le retour au logis. Moi qui d’habitude marche facilement, je traîne derrière, je me fais houspiller. La laine mouillée, ça irrite beaucoup. Ça cuit. A l’arrivée, la pommade qu’on me met dessus, ça cuit encore plus.

Coude gauche fiché dans la table, poignet enfoncé dans la joue, la main droite reste inactive. Je n’entretiens aucune sympathie pour les assiettes creuses. Je sais bien qu’elles donnent asile à de vulgaires bouillons ou autres soupes. Liquides fumants généralement trop chauds pour hasarder son nez au-dessus, puis trop froids pour avoir attendu. Aujourd’hui, comble du raffinement, soupe aux vermicelles !

Soupe aux vermicelles. Cuillère. Bouche. Je ne suis pas bon en maths, j’ai entendu mon frère parler d’équation. Celle-ci me semble impossible. A se mouvoir ma main droite se résout. Elle remue lentement, sans complaisance, cette chose liquide de moins en moins chaudasse. J’en dirige un quart de cuillérée vers ma bouche. Je l’approche de mes lèvres avec toute la répugnance qu’elle mérite. J’imagine déjà les dégâts que peut provoquer la mini-becquée de cette mixture sur ma langue, contre mon palais. Le haut-le-cœur ne tarde pas, serviette en secours contre la bouche, cuillère relâchée prestement avec indignation. Alors, cette soupe ?! On s’impatiente dans mon dos. Nouvelle tentative, nouvel essai de trajet assiette-cuillère-bouche avec le même chargement que précédemment. La chose s’insinue entre mes lèvres pincées, peine à se diluer dans une salive guère compréhensive avant de faire effraction dans un malheureux gosier peu hospitalier. Cette minute écoulée vaut bien une grimace et un beurk de réprobation. Elle vaut également un bruit de chaise à côté de la mienne. L’apparition de ma mère près de moi. Tout près. Elle vaut également un passage intempestif de la cuillère dans une autre main. Changement de rythme. Visiblement plus énergique. Trajet assiette-cuillère-bouche plus direct, sans mathématique. Chaque cuillère bien pleine. La première est pour… Distribution à tous les personnages connus de près ou de loin. Membres de la famille. Voisins. Copains. Tout un petit monde est réquisitionné pendant que cette satanée cuillère vient entrechoquer mes incisives à une cadence effrénée. Non content, avant de déglutir, d’entendre énumérer, d’ingurgiter des gorgées adressées à des personnes pour lesquelles je n’ai parfois aucune empathie particulière, il me faut aussi filtrer les vermicelles et mâchouiller prestement ces intrus propulsés sans ménagement qui font irruption et bouchonnent contre ma luette. La gardienne de la soupe est inflexible. Si tu savais toutes les bonnes choses que j’ai mises dedans, Tu vas voir la lune au fond de l’assiette, Ça fait grandir sans parler du coup du train qui entre dans le tunnel, surtout contenant du vermicelle, cela me paraît de la grosse ficelle.

Un matin, confidences

Claude VUARCHEX

J’ouvre un œil. Son museau est tout contre ma joue. En me retournant, je provoque en lui un mouvement qui lui arrache un petit pleur. C’est sa façon de m’accueillir. Je le replace à côté de moi. Tout près. Sur l’oreiller. Son œil droit a du mal à rester en place, il pend un peu. La chaînette accrochée à son collier blanc a perdu sa couleur. Elle laisse un drôle de goût sur la langue. Nounours a déjà baroudé comme dit Maman. Il a connu d’autres lits. Celui de mon frère puis celui de ma sœur. Son poil est râpé. Mais cela n’empêche pas les sentiments. Il m’aime, moi aussi.

Le matin, je lui confie mes premières impressions. Nos relations ne sont pas les mêmes que le soir. Le soir, il est plutôt mon protecteur quand le double-rideau s’agite insensiblement dans l’obscurité. Double-rideau qui recèle au moins un brigand. Que j’entends respirer dans le coin le plus sombre. Qui fait craquer le parquet. Qui se manifeste bien entendu quand nous sommes seuls, à sa merci. Qui fait peser une lourde menace sur les occupants du lit. Qui n’attend qu’une occasion favorable pour se précipiter sur nous deux. A ce moment-là, je sais que je peux compter sur Nounours. Lorsque mon cœur bat plus fort, je me serre contre lui. Il me fixe de son œil valide d’un air de dire Ne crains rien, je suis là, il ne peut rien t’arriver. Nous nous endormons étroitement enlacés. Cachés par le montant du lit. Le matin, j’ai souvent la marque de la chaînette sur ma joue.

Davantage que le soir, le matin, c’est plutôt le ton de la confidence entre nous. Chacun confie sa peine, ses espoirs secrets. Nounours me raconte ses rêves, moi les miens. Je reconnais qu’il a la gentillesse de me laisser souvent la parole. Il ne s’impose pas, il m’écoute avec une attention sans faille. A son œil blessé, j’ai bien conscience qu’il compatit à mes chagrins. Son œil gauche s’anime lorsque je lui expose des projets d’escapade ou une coquinerie. Les ronflements issus de la chambre voisine enflent, s’impatientent, culminent avant de retrouver un niveau sonore raisonnable. Qu’est-ce qu’il y a Nounours ? T’es pas comme d’habitude. Je t’ai fait de la peine ? J’ai dit quelque chose de mal ? Tu sais, si je t’ai parlé de ton poil, c’est parce que je me fais du souci pour toi. Regarde, là sur le coin de ton museau, il n’y a plus de couleur, ça fait comme du drap blanc dessous. J’ai peur que ça soit douloureux.

Je l’observe attentivement. Je comprends avec son discret signe de tête que ce n’est pas ça. Il me regarde tout triste. Je sens qu’il veut me dire quelque chose, je ne sais pas quoi. Il n’ose pas. Parfois, il est comme ça, Nounours, il garde, il garde, mais c’est pas bon pour lui tout ça.  Finalement, en l’observant, je finis par me rendre compte. Le bout de laine. Bout de la laine de la veste que j’enfile l’hiver par-dessus mon pyjama, au lever. Il s’est glissé sous son œil blessé. Accroché au fil de fer qui maintient encore l’œil en difficulté. Je m’empresse de l’en débarrasser. Tout de suite, je sens que ça va mieux. Nounours en quelques secondes est changé. Plus détendu. Plus disponible. Il ne s’étend pas en remerciements, ce n’est pas son genre de parler à tort et à travers. Nounours prend la parole seulement quand c’est nécessaire. Pas de merci, mais d’un regard, nous nous comprenons. Nous continuons notre grasse matinée tandis que du bas parviennent des bruits de bols qu’on entrechoque, des bribes de conversations. Mes frère et sœur s’interpellent. Le ton monte. Intervention de Maman. Il ne faut pas faire de bruit, Papa dort. Il fait les trois-huit, il a travaillé cette nuit et s’est couché à six heures du matin. Nounours l’a compris, à aucun moment il n’élève la voix. Tu sais Nounours, il va falloir que je te quitte, j’ai faim. Tu n’as pas un gros appétit, je ne t’ai jamais vu petit-déjeuner. De toutes façons, tu n’as pas le droit de quitter le lit. A ce soir, Nounours, sois sage, je te raconterai.