« Manière d’autoportrait »

Sylvie M.

Je suis blonde. Tout un programme….

Coiffée comme l’as de pique, horreur de passer des heures à m’apprêter devant un miroir. Un coup de sèche-cheveux, un coup de brosse et hop, me voilà présentable.

Je suis blonde aux yeux bleus. Aïe, quel cliché. Bleu gris quand le temps est humide, la douceur invite à la confidence. Bleu bleu dans les zones de haute pression et d’hygrométrie basse, l’énergie est au rendez-vous. Bleu avec des points dorés quand je ris, des poussières d’étoiles qui brillent dans les yeux et transpirent la joie. Bleu sombre des mers agitées quand je suis en colère ; peu d’aventuriers osent se confronter aux passes hivernales des Quarantièmes Rugissants… Pas besoin d’interroger mon humeur, il suffit de croiser mon regard. Il paraît que j’ai un regard d’aigle, perçant, magnétique.

Longtemps mon regard a été ma force de frappe, mon outil imparable de séduction. Mais quelle misère de constater que les ans pèsent sur mes paupières, étrécissant ce regard qui capte et fait passer tant de choses. Deux options : me résigner à vieillir au naturel, telle Charlotte Rampling et son regard de chat à l’affût. Il y a pire me direz-vous. Et vous aurez raison. Quelle icône splendide, même si ce célèbre regard en fente donne l’impression qu’elle a convoqué les caméras au saut du lit… Ou bien sacrifier à l’autel de l’éternelle jeunesse en recourant aux services lourdement monnayés d’un chirurgien qui, de son bistouri, me rendra un regard de biche. Quel dilemme….

Et en plus, pour ne pas être victime de maux de tête à jouer la coquette, il me faut porter ces lunettes synonymes de progrès et me trouver chanceuse : le trois en un, qui me permet, selon l’opticien (quel menteur) de voir avec précision de près, à moyenne distance et de loin. En réalité j’ai l’impression d’avoir un appareil photo sur le nez, qui tente sans toujours y parvenir une mise au point nette, obligeant nerf optique et cerveau à produire des efforts incessants, source de… maux de tête. Que vaut-il mieux : être élégante dans le flou permanent ou passe-partout avec quelques arrêts sur image nets ? Mon magazine féminin préféré montre bien Adriana Karembeu vantant les mérites de certaine marque de lunettes. Bien qu’il soit considéré comme la référence de la mode, je le soupçonne de collusion financière et de désinformation : en effet, la célèbre pin-up peut se payer le luxe de porter des lunettes et de rester jolie, elle. Et qu’on ne me prenne pas pour une idiote, jamais je n’ai vu de candidate à l’élection de Miss France portant des lunettes, ni même Claire Chazal ou Laurence Ferrari présentant le J.T. de 20 heures.

Mais revenons à ma dure réalité. C’est un comble quand le miroir grossissant (qui déjà ne masque aucun défaut de l’épiderme, le vil camarade) ne suffit plus pour me maquiller les yeux sans risquer le barbouillage. Je dois réussir la prouesse de poser ombre à paupière et mascara tout en portant mes lunettes de travers, assez près pour obtenir la précision du geste, assez loin pour que le pinceau ou la brosse puisse se déployer. Ceci faisant je tords les branches de mon précieux assistant, nuisant encore à la netteté des images. Heureusement, tout se passe à huis clos, la caméra cachée ne montrera pas le sanctuaire de beauté d’une quinquagénaire; vous me direz, le ridicule ne tue pas.

Et si, dans l’impatience encore juvénile de mon caractère (quelle injustice, tout n’a pas vieilli à la même allure), vite coiffée, vite maquillée, je replace ces lunettes sur mon nez pour filer à de plus importantes occupations après avoir enduit mes mains de crème hydratante, ça ne manque pas, plaf ! le mascara encore humide se colle aux carreaux. Me voilà en retard, obligée de laver ces fichues lunettes avec des mains grasses.

C’est alors que je rêve d’être un homme... à mille lieues de toutes ces considérations futiles et désespérantes. Vieillir en conservant féminité et glamour, voilà qui n’est pas vendeur dans mon magazine de mode. Il me faut donc, telle une combattante des temps modernes, me battre seule (nos mères et grands-mères ont-elles renoncé ou existe-t-il une omerta sur le sex-appeal des femmes mûres,  comme les appelle la presse féminine?). Il faut me résigner à ne plus lancer d’œillade coquine (et d’ailleurs c’est plus sage car si, en cédant à la parade de séduction, je ne porte pas mes lunettes, je risque de l’adresser à une autre personne qu’à celle visée ; imaginez la déconvenue une fois la vision nette retrouvée...).

Renoncer avec élégance à la jeunesse, quel viatique stupide. Grandir en sagesse : le lot de consolation des femmes qui y voient encore assez clair pour s’apercevoir que les hommes regardent celles qui ont vingt ans de moins…Mais enfin, mon œil bleu pétille bien encore un peu et, malgré la gymnastique incessante dont il a besoin pour mettre au point, il est encore capable d’observer deux ou trois choses dans son champ de vision. Et mes neurones, n’ayant pas encore trop subi les outrages du temps, sauront bien en faire profit et ainsi damer le pion aux yeux de velours des belles écervelées…

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