« Le journal »

Sylvette SIMON
Elle regarde par la fenêtre de son bureau. Les peupliers du parc voisin rayonnent comme de grands épis d’or. Les impatients qui ont été si lumineux sont rabougris. Elle songe : « C’est un peu comme mes rêves… Ils pâlissent un peu après avoir été brillants… » Une mésange s’abreuve dans une soucoupe. Elle aime son jardin et plus encore les minuscules vies qui l’animent : hérissons, moineaux, tourterelles, rouges-gorges. La jeune femme vient de fêter ses quarante-trois ans. Sa vie n’est ni insignifiante, ni follement intense. Le livre de ses jours est sage. Pas de page qui s’envole, ivre de pluie, de vent et de nuages. Qui s’envole et ne reviendra jamais. Qu’importe. Aujourd’hui, elle attend. En quête d’un appel, d’un signe, elle se retourne vers la pièce et la parcourt des yeux. La pièce regorge de bibelots chargés de souvenirs, de livres, de dossiers, de chemises, de papiers, de cahiers, de documents, de lettres aussi. La jeune femme a conservé tout son courrier depuis ses vingt ans environ. Impossible de jeter ces déclarations d’amitié ou d’amour. Même la plus courte, même la plus insignifiante. Sans conviction, elle songe un instant à déchirer ces pages, donc à faire disparaître un peu les auteurs. Après avoir chassé cette idée, l’envie lui prend de relire quelques missives de son mari. La clé du cadenas, cachée dans une jolie boîte en métal coloré ouvre le coffret de bois. Avec émotion, presque gênée, elle redécouvre les enveloppes blanches et carrées. Au verso, deux ou trois adresses d’Allemagne et de l’est de la France. Elle en lit une, deux, au hasard. Et sourit. Tout à coup, en atteignant le fond, elle aperçoit un cahier couvert de plastique épais, beige, décoré de caravelles. Elle ne le reconnaît pas tout de suite. Puis elle reste pétrifiée. Elle l’avait oublié. L’avait oublié au gré de ses déménagements. Avait oublié l’avoir écrit. En tremblant, elle extrait son journal d’adolescente de la cachette de bois et de papier. Il couvre les années 65, 66, 67. L’écriture est sans ratures, droite, sauf à la fin. Ses pensées d’alors, ses désirs, ses rêves, ses idéaux, ses peurs, sa vie de pensionnaire, lui sautent littéralement à la figure après tout ce temps. Violemment. L’adolescente qu’elle a été se reconstitue pièce à pièce, se coule entre les lignes écrites à l’encre noire et se redresse et grandit puis tente de se fondre dans son corps et son âme de quadragénaire, comme un enfant qui voudrait rejoindre le ventre de sa mère… Envoûtée, elle l’accueille humblement, avec grande tendresse, bouleversée par son âme, tourmentée et triste, si éloignée de celle qui l’habite aujourd’hui.

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