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Un matin, confidences

Claude VUARCHEX

J’ouvre un œil. Son museau est tout contre ma joue. En me retournant, je provoque en lui un mouvement qui lui arrache un petit pleur. C’est sa façon de m’accueillir. Je le replace à côté de moi. Tout près. Sur l’oreiller. Son œil droit a du mal à rester en place, il pend un peu. La chaînette accrochée à son collier blanc a perdu sa couleur. Elle laisse un drôle de goût sur la langue. Nounours a déjà baroudé comme dit Maman. Il a connu d’autres lits. Celui de mon frère puis celui de ma sœur. Son poil est râpé. Mais cela n’empêche pas les sentiments. Il m’aime, moi aussi.

Le matin, je lui confie mes premières impressions. Nos relations ne sont pas les mêmes que le soir. Le soir, il est plutôt mon protecteur quand le double-rideau s’agite insensiblement dans l’obscurité. Double-rideau qui recèle au moins un brigand. Que j’entends respirer dans le coin le plus sombre. Qui fait craquer le parquet. Qui se manifeste bien entendu quand nous sommes seuls, à sa merci. Qui fait peser une lourde menace sur les occupants du lit. Qui n’attend qu’une occasion favorable pour se précipiter sur nous deux. A ce moment-là, je sais que je peux compter sur Nounours. Lorsque mon cœur bat plus fort, je me serre contre lui. Il me fixe de son œil valide d’un air de dire Ne crains rien, je suis là, il ne peut rien t’arriver. Nous nous endormons étroitement enlacés. Cachés par le montant du lit. Le matin, j’ai souvent la marque de la chaînette sur ma joue.

Davantage que le soir, le matin, c’est plutôt le ton de la confidence entre nous. Chacun confie sa peine, ses espoirs secrets. Nounours me raconte ses rêves, moi les miens. Je reconnais qu’il a la gentillesse de me laisser souvent la parole. Il ne s’impose pas, il m’écoute avec une attention sans faille. A son œil blessé, j’ai bien conscience qu’il compatit à mes chagrins. Son œil gauche s’anime lorsque je lui expose des projets d’escapade ou une coquinerie. Les ronflements issus de la chambre voisine enflent, s’impatientent, culminent avant de retrouver un niveau sonore raisonnable. Qu’est-ce qu’il y a Nounours ? T’es pas comme d’habitude. Je t’ai fait de la peine ? J’ai dit quelque chose de mal ? Tu sais, si je t’ai parlé de ton poil, c’est parce que je me fais du souci pour toi. Regarde, là sur le coin de ton museau, il n’y a plus de couleur, ça fait comme du drap blanc dessous. J’ai peur que ça soit douloureux.

Je l’observe attentivement. Je comprends avec son discret signe de tête que ce n’est pas ça. Il me regarde tout triste. Je sens qu’il veut me dire quelque chose, je ne sais pas quoi. Il n’ose pas. Parfois, il est comme ça, Nounours, il garde, il garde, mais c’est pas bon pour lui tout ça.  Finalement, en l’observant, je finis par me rendre compte. Le bout de laine. Bout de la laine de la veste que j’enfile l’hiver par-dessus mon pyjama, au lever. Il s’est glissé sous son œil blessé. Accroché au fil de fer qui maintient encore l’œil en difficulté. Je m’empresse de l’en débarrasser. Tout de suite, je sens que ça va mieux. Nounours en quelques secondes est changé. Plus détendu. Plus disponible. Il ne s’étend pas en remerciements, ce n’est pas son genre de parler à tort et à travers. Nounours prend la parole seulement quand c’est nécessaire. Pas de merci, mais d’un regard, nous nous comprenons. Nous continuons notre grasse matinée tandis que du bas parviennent des bruits de bols qu’on entrechoque, des bribes de conversations. Mes frère et sœur s’interpellent. Le ton monte. Intervention de Maman. Il ne faut pas faire de bruit, Papa dort. Il fait les trois-huit, il a travaillé cette nuit et s’est couché à six heures du matin. Nounours l’a compris, à aucun moment il n’élève la voix. Tu sais Nounours, il va falloir que je te quitte, j’ai faim. Tu n’as pas un gros appétit, je ne t’ai jamais vu petit-déjeuner. De toutes façons, tu n’as pas le droit de quitter le lit. A ce soir, Nounours, sois sage, je te raconterai.

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