← Retour à la bibliothèque

Surgissement d’un silence

Vivi BERNARD

C’était après mai 68, à l’époque où, naïvement, nous espérions une mutation pour le Tarn. Nous étions désireux aussi en vacances de nous échapper de la maison familiale. Nous avions eu un coup de cœur pour cette ferme cévenole : Roqueblanque. Deux hectares de prairies en pente l’entouraient sur l’arrière en amphithéâtre. La vieille voisine y gardait les moutons. En face de notre « petit bien rural » (comme mentionné sur l’acte notarié) des collines sauvages couvertes de bois sombres où des multitudes de chemins forestiers s’entrelaçaient, des landes gagnées par les bruyères. Nous pouvions accéder à Roqueblanque en voiture. Après le gros pin parasol et avant la boucle en épingle à cheveux, l’arrêt s’imposait : sur un piton aux flancs déchirés de rochers abrupts et que dominaient de tous côtés de hauts plateaux monotones, le prieuré d’Ambialet surgissait ! Il nous était si cher… Après le virage, nous passions devant le vieux poulailler, l’atelier, la grange avant d’arriver à la maison d’habitation. La route s’arrêtait là.  La bâtisse était solide, en pierre du pays. Un petit escalier de schiste conduisait à la porte d’entrée. En contrebas, un espace herbeux, plat où nous accrochions nos hamacs aux troncs des vieux pommiers. De nombreux amis de passage nous y retrouvaient. Nous parlions de nos projets immédiats : toits de tuiles canal ou de schiste à revoir, volets de bois à changer.

Ce soir-là, après le dîner et le retrait des invités pour la nuit, je me retrouvai seule. C’était l’été. Des bouffées d’air m’apportaient des effluves enivrants de seringat. On entendait frémir la cime des houx immenses. Sous la pression du souffle, les brindilles se soulevaient légèrement à mes pieds. La porte de la resserre restée ouverte tapait de temps en temps. Stridulations des grillons dans la prairie voisine. Sur le faîte du toit, un frôlement d’oiseau. Au-dessus du bassin, vibraient quelques libellules. Je percevais la caresse des pétales d’églantier à la surface de l’eau. Peu de murmures lointains, simplement le bruit d’une tronçonneuse qu’on arrête.

Soudain, tout parut se taire autour de moi, la végétation environnante comme étouffée. Silence grave dans les buis. Ce fut comme si une paralysie s’emparait de tout mon être. Sentiment de l’épaisseur de ce silence, de sa matérialité. Sentiment des étendues environnantes happées par ce même silence, sentiment d’espaces illimités. Sentiment du vaste qui envahit. J’étais confondue avec cette paix nocturne qui s’imposait. La nuit étant la matière même de cette paix. Et, confondue avec cette nuit compacte, mon corps et mon âme semblaient attendre de la protection. Attentive et bien vivante dans ce calme profond, je souhaitais vivement un apaisement. Le silence me confrontait à mon intériorité, je rencontrais la personne que j’étais vraiment. Je mesurai l’importance de ce moment d’éternité. Moment sacré. Dans ce silence capable d’embrasser l’invisible, je ne demandais rien de plus à l’instant présent que de m’intégrer à l’immensité de la Terre. Habiter ce silence devenait une jouvence. Calme intérieur, quiétude, plénitude. Silence qui immerge et qui comble. Silence religieux accordé au monde.

Soudain l’air sembla relâcher sa pression. Ce fut comme une remontée progressive de ma sensibilité, comme si elle se réveillait… Comme si le fait de non agir avait aiguisé la perception de toute chose. Un simple bruissement et le monde des branches tressaillit tel un sourd murmure. C’était comme si les choses revenaient me chercher. Les grillons reprenaient leur symphonie sous les étoiles. Crissements, craquements…Un jeune merle sorti on ne sait d’où souleva de son bec les feuilles de laurier puis sautilla vers les miettes de pain sur la terrasse. Même la mousse paraissait revivre. Me parvenaient les odeurs dont s’enveloppent d’habitude les soirs d’été. Un parfum d’herbe coupée s’insinuait dans le jardin, des senteurs mielleuses de tilleul taquinaient mes narines. Le vieux pressoir craquait. Je n’avais pas sommeil.

Les commentaires sont fermés !