← Retour à la bibliothèque

Sous-sols

Claude VUARCHEX

Des souvenirs enfantins à l’esprit, je descends à la cave. Très longtemps, j’ai redouté d’y aller. Obscurité. Quand il fallait descendre, je ne pensais qu’au moment de remonter, là, je tentais de fermer derrière moi une porte qui joignait déjà mal à cette époque, une fois tirée derrière moi, elle n’offrait aucune garantie de sécurité. Et d’escalader à toute allure les hautes marches de béton ébréchées jusqu’à ce que j’aie gagné l’étage supérieur, non sans avoir contrôlé que personne ne me suivait. Le faisceau de la lampe de poche troue l’obscurité, m’entraîne dans un escalier humide, étroit, aux marches inégales. Glouc glouc faible. A mesure que je descends, le glouc glouc s’amplifie. Au bas de l’escalier, après la porte de guingois, l’interrupteur est sur la droite. Sous sa soucoupe de fer émaillé, une ampoule diffuse une lumière souffreteuse. Le plafond se prolonge par une voûte d’une dizaine de mètres, sommairement maçonnée. Le fond de la cave est taillé dans le roc. Sur le rocher, perlent des gouttes jusqu’à une source. L’eau disparaît ensuite dans un tuyau ébréché. Les pierres du mur suintent, luisantes. Dans l’angle, sur des planches assemblées, des pommes de terre entassées. Patates qui doivent être dégermées. Certaines amaigries et ridées tendent des bras maigres, blancs, interminables. Au-dessus, sur une planche, une tomme de Savoie en cours d’affinage. La planche est suspendue au plafond au bout de deux fils de fer qui passent par deux goulots de bouteilles, évitant ainsi la visite de rongeurs indélicats. Tout proche, suspendu également, un garde-manger grillagé renferme d’autres fromages. A côté, posés sur deux chevrons parallèles, des tonneaux fermés par une bonde de liège entourée d’un tissu. Un robinet est fixé sur l’un d’eux. Tout près, un large bouteiller en fer où dorment des bouteilles sous une épaisse couche de poussière. Des toiles d’araignées les tiennent prisonnières. Toiles d’araignées défuntes qui voisinent avec d’autres toiles d’araignées bien vivantes, elles. A l’opposé, une cuve de deux mètres de haut et d’un diamètre équivalent. A côté, un pressoir impressionnant, contre l’une des deux petites fenêtres. Ces fenêtres encadrent la grande porte en bois à double battant qui donne sur une cour. Une vieille mobylette bleue flanquée de deux sacoches de cuir attend sagement sur sa béquille.

Mon regard est attiré par quelque chose de nouveau. Derrière les tonneaux, une trappe… Où peut-elle mener alors que nous sommes déjà en sous-sol ? Elle n’existait pas autrefois. Apparemment, il vaut mieux être bien chaussé et ne pas avoir peur de se salir. Le passage est étroit et argileux. Davantage un toboggan qu’un escalier. La main courante n’est pas de trop dans le noir. Un appel d’air. Des bruits de voix. La descente s’arrête. La roche… baisser la tête. J’arrive dans une salle ou une cave. Noire. Un grondement lointain, continu, entêtant. L’air est altéré. Lieu obscur sauf que des petites lumières. Des lumières qui bougent. Des faisceaux qui se croisent. Des épures de têtes fantomatiques. Des respirations. Des raclements de gorge. Une toux insistante. Plusieurs explosions violentes se répètent. Aussitôt, le sol tremble. Les parois tremblent. Des cris. Des respirations oppressées. Silence. Les lumières sont immobiles. Raclements de gorge. Derrière une lampe agitée, une petite voix aigrelette perce le temps suspendu, ne cesse d’égrener un chapelet de jérémiades jusqu’à ce qu’une voix mâle Elle va pas la fermer celle-là ? Nouveau silence. Pleurs de bébé. Paroles douces. D’apaisement. Les respirations reprennent un rythme plus normal, les lampes bougent à nouveau, des murmures s’élèvent. Pas tombé loin, celui-là ! La toux se fait plus insistante. On va tous y passer, je vous dis. Tu vas pas recommencer à nous les briser, toi ! Longue période de silences entrecoupés de murmures. Des reniflements, les souffles ne sont plus contenus, les conversations reprennent. L’abri revit, l’alerte est terminée. Ils ne reviendront pas cette nuit. Une petite porte s’ouvre, une clarté parvient. Un air vivifiant gagne la salle. Toutes les lucioles se dirigent vers l’extérieur. C’est fini, nous pouvons partir.

Je me dirige vers un angle où des toiles d’araignées sont agitées par un courant d’air. En les écartant, je découvre un passage à même le sol. C’est un fait qu’il ne faut pas être trop gros pour descendre là. Sur la droite, une petite marche taillée dans la pierre. Placer ses doigts jusqu’au fond et appuyer le dos. Mon ancêtre ramoneur aurait été à l’aise. Froid ? Oui, l’humidité. Le bruit ? C’est une rivière, on y arrive. Ma lampe commence à fatiguer, j’espère qu’elle tiendra. La rivière est d’une largeur surprenante. Une barque permet de continuer l’escapade. Une gigantesque salle. De magnifiques stalactites fistuleuses, frêles miroirs longilignes. Délicates bouches d’où perlent des paillettes de pierre. Transparences. Un plafond délicat et majestueux, symphonie de cristal. Quel chef d’orchestre ne rêverait de faire tinter de tels orgues ?  Des colonnes de nacre rappellent des glaçages dignes d’un pâtissier virtuose. Ma contemplation est interrompue par des mouvements ondulatoires dans l’eau. Des espèces de protées géants attirés par la lumière s’approchent du bord. Longues anguilles roses, protubérances en guise d’yeux. Ils ne voient rien, pourtant ils sont sensibles à la lumière. Cette espèce a développé une triple rangée de dents. Petites et nacrées. Leur nageoire dorsale, véritable lame de rasoir, brille comme du verre. Dans la barque, mieux vaut ne pas laisser traîner les mains dans l’eau. Certains protées viennent fouetter l’embarcation de leur queue.  Mon attention est davantage fixée sous mes pieds. En évitant de provoquer des remous, je pagaie. Escorté par les protées. Visiblement ils m’ont adopté, me témoignant une affection suspecte. Je veille à ne pas manifester d’agressivité à leur égard. Quelques squelettes désarticulés au fond de l’eau montrent que certains de mes prédécesseurs ont manqué de psychologie. Je ruisselle sous les innombrables gouttelettes issues des fistuleuses. En aval, quelques chauve-souris m’accueillent avec empressement. Apparentées aux desmodus draculae, pattes velues et ailes blanches. Hautement hématophages. Elles n’ont pas eu de visite depuis longtemps. Visiblement elles sont en manque. Elles tournoient au-dessus de moi. Leurs cris me sont étonnamment perceptibles. Les ultra-sons normalement trop aigus pour mes tympans, me parviennent, répercutés sur les parois. Je me bouche les oreilles et avance, porté par le courant. L’un des volatiles frôle imprudemment la surface de l’eau. Gerbe d’écume, violent remous, il est alors happé par un protée qui doit aussitôt défendre sa capture contre les convoitises de ses congénères dans des bouillonnements qui agitent la barque. Par bonheur, au méandre suivant, les chauves-souris se désintéressent de moi. Sur une stalagmite volumineuse, un groupe de protingouins se précipite à ma rencontre en grouinant. Roses, comme leurs ancêtres, allongés, mais dépourvus de leur appendice caudal remplacé par une patte. Deux autres pattes à l’avant, toutes munies de quatre doigts. Celle de l’arrière, préhensile, leur sert de gouvernail dans l’eau. Leur œil unique se déplace dans une orbite qui fait presque le tour de la tête. La paupière inférieure se lève ou s’abaisse selon les besoins de protection. Des protées, ils ont conservé la triple rangée de dents, celles-ci étant de plus grande dimension toutefois. Un méandre mort, derrière la stalagmite, une petite retenue, un bassin. Dans lequel des bestioles grouillantes, prisonnières, se débattent, piounent et sautent contre le bord de leur nasse. Pitance quadrupède. Qui ne semble d’ailleurs pas d’accord pour le mot pitance. Les protingouins plongent à ma rencontre avec des grouinements de convoitise et moultes marques d’hospitalité. Je performe aussitôt avec ma pagaie utile à la fois pour la propulsion et la dissuasion. Quatre doigts roses et gluants se posent sur la proue. Je leur assène un coup de rame. Malgré des hurlements de douleur, trois doigts non sectionnés s’agrippent toujours. Nouveau coup de rame. Cette fois, ils lâchent prise, mais aussitôt deux autres mains saisissent la pagaie. Je la fais tournoyer et râcle le bord de la barque. Grouinements de souffrance et de colère. Je leur échappe de justesse. Deux méandres plus loin, je parviens à une cavité circulaire. Je suis surpris par le calme soudain de la rivière et l’absence de vie. Silence absolu. Silence assourdissant. Les bruits sont absorbés. Mes gestes ne répercutent aucun son. Ma voix se perd. Dès qu’elles quittent l’intérieur de ma bouche, les ondes s’évaporent. Absence de vie, sauf que… Les parois ne se déplacent pas, non. Mais quand je les quitte du regard… Une espèce de mouvance. Imperceptiblement, les flancs de la cavité bougent. S’infléchissent. Se contractent. Se dilatent. Une sorte de respiration. Un halètement invisible. Plutôt une plainte. La cavité gémit silencieusement. Palpite. Pleure. S’anime dès que le regard se hasarde ailleurs. Les parois indiciblement se rapprochent. Ondulent. Le souffle d’une haleine. Parfois chaude. Fétide. Parfois glaciale. Exhalée par d’invisibles bouches. Des muqueuses inconnues. Des glaires verdâtres s’écoulent insensiblement d’orifices invisibles. Quelque chose ronge la barque par-dessous. Jetant mes dernières forces, je m’arc-boute sur la pagaie et me rue dans les remous qui précédent une suite de rapides. Le fond de la barque crisse, elle prend l’eau. Une lumière aveuglante. Un choc violent. Je suis projeté à l’avant. Forte douleur à la tête, mon crâne explose. Mes souvenirs s’arrêtent là. Je me réveille sur la berge, quelques centaines de mètres en aval de la rivière souterraine. Le pied droit atrocement mutilé, la jambe presque vidée de son sang, le reste du corps couvert de morsures et d’ecchymoses. Pourtant je ne ressens rien. Des cataplasmes d’algues en guise d’anesthésiant. Comment ai-je pu quitter la rivière ? Quelqu’un ou quelque chose m’a hissé sur la rive. Qui a pansé mes plaies ? Je ressens une grande fatigue. Les épreuves traversées et peut-être aussi la faim. Tout près de moi sont disposés du poisson séché, des fruits et une outre d’eau fraîche. A peine rassasié je m’endors profondément. Pour combien de temps ? Je ne saurai le dire. A mon réveil, mes yeux se portent immédiatement sur mon pied. Les phalanges atrophiées à ma sortie de l’eau ruissellent d’un onguent bleuâtre. Mais, inexplicablement, j’ai à nouveau cinq orteils. Les cicatrices qui balafraient mon corps sont à peine visibles. Avec des traces bleuâtres. Aucune douleur.

Les commentaires sont fermés !