Claude VUARCHEX
« Qui rencontre un chat au matin d’un voyage ne peut rien présager de bon pour la journée », c’est ce que disait Papy Marcel quand il racontait que…
Mais oui, t’inquiète pas, on s’ra à l’heure, tu vas y aller à ton Egypte, l’aéroport n’est pas si loin qu’ça tout de même. Et toute la famille de se dépêcher. Enfin, la famille, c’est Papy Marcel tout seul, car il aime bien se parler à lui-même pour se déstresser. Donc, la voiture démarre en trombe, dès potron-minet. Rien d’anormal, si ce n’est un stop qui n’aurait jamais dû se trouver là et un feu qui, vertement, est passé à toute allure au rouge.
Ah oui ! Et puis il y a le chat aussi… Le chat ! Mais alors, un chat plutôt gonflé. Pas botté, le chat, mais culotté. Faut dire que Papy n’aime pas écraser les chats, ça lui est arrivé -pas très souvent, quand il est pressé ou qu’il veut éviter de freiner- ça fait un choc à l’avant, dessous le plancher et puis ça craque. Il aurait pu l’emporter en douce, car en Egypte, il était de bon ton à une certaine époque, de faire des momies avec ces petites bêtes-là, mais Papy Marcel est déjà bien chargé et… Bref, Papy Marcel, l’aime pas écraser les chats. Pourtant il est difficile de passer dans ces ruelles directement de 80 km/h au point mort, si je puis dire. Je ne veux pas vous faire languir plus longtemps, le chat ! Et bien celui-ci est indemne. Rien eu, le chat ! Par contre, Papy Marcel, c’est le lampadaire qu’il a eu. Enfin, heureusement qu’il avait la ceinture, il s’en tire avec un pneumothorax, le plancher orbital légèrement faussé, le nez un peu sanguinolant sur le volant, son bridge déchaussé. La voiture pas mal amochée, surtout à l’arrière droit. Papy Marcel descend sur la route en cahotant, redresse le pare-chocs, reprend la direction de l’aéroport. La main un tantinet écorchée, enduite de cambouis, mais rien de grave.
A l’aéroport, lors de l’enregistrement des bagages, il se fait un peu regarder de travers. L’homme derrière le guichet téléphone tout en regardant fixement Papy Marcel. Sa valise est mise de côté, pour des raisons de conformité, qu’ils disent. Mais Papy Marcel est sûr que c’est du parti pris, du délit de faciès, selon son expression. Soi-disant parce qu’il n’est rasé que de la veille. Toujours est-il que des personnes en uniforme arrivent, l’encadrent et lui demandent de l’accompagner. On se demande pourquoi, les cinquante-six paquets de farine bio que Papy Marcel emporte pour son frère posent moult problèmes. Pour de la vulgaire farine, il reste en interrogatoire plusieurs heures dans une petite salle à part dans l’aéroport. Evidemment, il rate son avion et Tonton Fernand qui l’attend au Caire se fait un sang d’encre. Il n’est pas à l’aise avec sa valise pleine de billets.
Pour en revenir à Papy Marcel, il ne peut même pas partir du tout car les policiers ont pitié de son état et lui disent Venez avec nous, on va vous soigner, nous ! Vous et votre farine, on va vous cuisiner. Finalement, ils se prennent d’affection pour lui, et Papy Marcel va faire des économies d’eau, de gaz et d’électricité pendant cinq ans, trois mois, deux jours, en raison de son âge qu’ils lui disent. Ils le gardent bien au chaud, c’est aussi leur expression.
Quand Papy revient chez lui, même qu’ils l’accompagnent. Car sa voiture ne pouvait pas rester tout ce temps sur le parking de l’aéroport, et puis elle était un peu abîmée et ça craint car il y a toujours des gens mal intentionnés… Bref, ils avaient emmené sa R16. Quand Papy Marcel revient chez lui, on lui offre, pour lui tenir compagnie, un joli petit chat tout noir. Eh ben devinez quoi ? Papy Marcel n’en veut pas. Sous prétexte, qu’avec les chats -je cite- il est devenu rancuneux.