Yves LELEU
La belle et le journaliste
M’enfuir sur la Mary Stuart, c’est ce que j’ai trouvé de mieux pour me sortir d’un pétrin dans lequel j’ai foncé tête baissée. Au bout du compte, ça n’a rien arrangé du tout.
Après deux jours de mer, un gros temps menace de troubler la tranquillité qui est de mise depuis notre départ de Gênes. Le grain débute juste après le coucher du soleil. Un fort roulis berce les marins aguerris attablés dans la cantine du cargo et éreinte les terriens de mon acabit. Je termine mon repas, une compote de conserve, avec une nausée rampante qui guette l’heure de sa pleine expression. Je me lève, saluant l’équipage et demande la permission de me retirer. Le capitaine du Mary Stuart, un Malouin débonnaire, enfin c’est l’impression qu’il me donnait jusque-là, m’en dissuade en me proposant une partie d’échec assortie d’un conseil sibyllin de vieux loup de mer, choisir entre le fou et le cavalier est le meilleur remède contre le mal de mer. Je l’avais décelé perspicace car il me semble qu’il avait deviné le véritable motif de mon embarquement de dernière minute à bord de ce vieux cargo de la marine marchande. J’ai entrevu dans son regard, une lueur malicieuse lorsque j’avais jeté dans la brise matinale du port oui, j’ai envie de voir du pays, essayant de cacher maladroitement qu’il était temps pour moi de décamper.
Ça fait deux ans que j’accumule des documents compromettant sur un dignitaire italien soupçonné d’avoir demandé de l’aide à une puissance étrangère pour financer sa campagne victorieuse. Je me suis mis dans la tête de fissurer le sentiment d’impunité de nos élites concernant leurs manœuvres frauduleuses incessantes pour garder le pouvoir. J’ai rassemblé des preuves irréfutables sur leurs collusions avec des bandits de la pire espèce, ceux-là même dont l’une des missions est de me faire la peau. J’en ai pour preuve l’Audi noire qui a tenté de me renverser il y a trois jours sur la via Casilina ou le type dont je n’ai pas eu le temps de voir le visage qui m’a bousculé alors que le métro arrivait. Je n’ai eu la vie sauve que grâce à une femme qui m’a attrapé par le bras. Il est question pour moi de débarrasser le plancher discrètement en espérant que ma fuite passe inaperçue.
Le Mary Stuart que j’ai découvert ce matin présente une masse d’acier rouge et noire propre à me rassurer mais son âge visiblement avancé m’a fait hésiter sur la conduite à tenir dans mon rapport à sa vieille carcasse maintes fois repeinte. Il me rappelle le Ramona dans Coke en stock et je me souviens avoir pensé au capitaine Haddock pour me décider à franchir la passerelle avec ma grosse valise et faire taire mon appréhension de l’exil.
Peut-être que le capitaine du vieux cargo m’a laissé volontairement lui faire mat en vingt-deux coups. Il a une bonne grosse tête de nounours, des yeux rieurs et un nuage de cheveux blancs à peine domptés par sa casquette de capitaine. Je n’arrive pas à décider si je dois lui faire confiance. En tout cas, son conseil était le bon. Je me suis concentré sur la partie d’échec et j’ai oublié le roulis pendant que mon corps, mon cerveau et le liquide de mon oreille interne s’y habituaient. Je regagne donc ma cabine sur deux jambes fermes supportant un estomac stable. J’arpente souplement les coursives et le couloir pour retrouver le numéro 66 sur une porte en fer crème et grumeleuse. Je me sens tout de suite chez moi dans la cabine passager du cargo qui file à présent vingt-huit nœuds, avec Valparaiso en point de mire. Le capitaine m’a informé de ce détail en me donnant le bonsoir.
J’apprécie le volume réduit de mon domicile provisoire que je peux saturer de ma présence. Les parois métalliques sont masquées sur trois côtés par du lambris de bois sombre. La portion de coque, percée du hublot standard, est peinte en jaune ciré breton. Le lit étroit, métallique est boulonné au sol et recouvert d’une couverture écossaise des plus classiques. Je me déshabille, passe le pyjama dont je me sers pour la première fois. Je m’allonge bien vite en prenant soin dans chacun de mes gestes, comme me l’a conseillé le commandant, de continuer à danser avec le bateau toujours fier dans la tempête. Je finis par m’endormir sans trop de difficulté, rattrapé par instant par les soucis que je mets tant d’énergie à fuir.
Il me semble que nous sommes au milieu de la nuit lorsque des coups sourds contre la coque me tirent du sommeil. Je me réveille brutalement, me demandant si j’ai rêvé. Une série de coups retentit encore dans la structure, suivi du feulement d’une tuyère qui fait diablement penser à un hélicoptère. Curieusement, le Mary Stuart est à présent parfaitement immobile. La tempête n’est plus qu’un souvenir. J’allume la méchante applique au-dessus de ma tête, je m’extirpe de ma couchette et enfile ma robe de chambre. En ouvrant la porte de la cabine je suis saisi par le calme inquiétant des coursives. Les moteurs diesel sont à l’arrêt et aucune des activités routinières de l’équipage ne sont perceptibles.
Je décide d’explorer le navire en parcourant les couloirs faiblement éclairés par les veilleuses. Alors que je m’aventure en robe de chambre dans une partie méconnue du cargo, je crois entendre de la musique. Très faible au début, je me laisse guider par le volume sonore qui augmente au fur et à mesure que je chemine vers la proue. Mon cœur bat la chamade et je scanne en permanence autour de moi.
Ça y est je suis devant la porte musicale. Je frappe doucement sur le panneau métallique. Une voix féminine me dit d’entrer. Je pousse délicatement la porte et je découvre une belle femme, au cheveux longs bruns et lisses, installée dans un fauteuil club en cuir tabac. Elle me sourit et j’entends sa voix flûtée :
Bonsoir Fabrizio, je vous attendais
Je dois me rendre à l’évidence, j’ai rendez-vous avec Bianca Belladone, la compagne du dignitaire incriminé. Mon émotion est grande face à cette femme magnifique alors que nous sommes seuls au milieu de l’océan.
La cabine est bien plus spacieuse que la mienne et décorée avec goût. Du bois précieux, de l’accastillage en laiton comme dans les capitaineries de luxe. Il y flotte une senteur délicate de parfum de femme, peut-être La Vie Est belle de Lancôme. Cela doit être la cabine du capitaine. Bianca est habillée d’une tenue gilet/jupe longue en laine écrue. Un carré Hermès cache son cou à la grâce légendaire. Un autre fauteuil club semble attendre un occupant. Bianca confirme mon intuition d’un gracieux geste de la main et me propose un verre. Au point où j’en suis autant adopter les codes des puissants et voir ce qu’on a à me proposer.
Vous devez-vous en douter, mon mari est très en colère contre vous, Fabrizio. Je vous prie de croire que ses colères sont mémorables
Son regard se brouille un instant puis elle se reprend.
Vous savez beaucoup trop de choses sur lui et ça le chagrine. Moi, je n’aime pas quand il est chagrin donc je me suis portée volontaire pour vous parler. De plus, je vous trouve très séduisant avec cette mèche rebelle que vous tentez sans succès de dompter. Et cette robe de chambre vous va très bien
Je lui dis que je la trouve charmante et je la remercie de son compliment. Je m’excuse pour ma tenue. Je lui demande pourquoi le bateau est à l’arrêt.
Oui, vous avez remarqué. C’est vrai que vous êtes journaliste. C’est un beau métier journaliste sauf si on fouine trop dans les affaires des autres
Je lui dis que c’est un peu ça le métier de journaliste, fouiner dans les affaires des autres.
Bon d’accord vous avez sans doute raison. Le bateau est à l’arrêt parce qu’on a fait évacuer l’équipage
Je lui en demande la raison.
Parce que j’avais besoin de parler tranquillement avec vous
Je lui demande pourquoi l’équipage a accepté de quitter le navire.
Mais parce que le bureau antiterroriste leur a demandé de le faire
Je lui demande s’il y a des terroristes à bord.
Mais oui, il y en a un et c’est vous.
Je lui demande si c’est une blague.
Pour moi, mon mari et le responsable de l’anti-terroriste, c’en est une. Mais le capitaine, l’équipage et les membres du commando semblent convaincus que c’est sérieux. On leur a dit qu’on vous soupçonnait de travailler pour le compte du Hamas et que vous vous apprêtiez à détourner le bateau vers New York pour le faire sauter dans le port avec la valise d’explosifs que vous avez embarquée. Le capitaine a accédé à notre demande parce nous lui avons rendu service par le passé. Il se sent aussi en faute de n’avoir pas fait fouiller vos bagages
Je lui demande si elle est certaine qu’ils ont gobé ce bobard grossier.
Moi je trouve que vous avez la tête de l’emploi
Je lui rappelle qu’on appelle ça un délit de faciès.
Ne soyez pas susceptible, ce n’est qu’une mise en scène
Je m‘étonne de l’ampleur des moyens mobilisés juste pour me parler
Mon mari a des amis dans la police qui ne peuvent rien lui refuser et je voulais m’assurer que mon offre vous conviendrait
Je lui dis que c’est une façon bien élégante de nommer la contrainte dans laquelle je suis placé. Elle me gratifie d’un regard enjôleur.
Allez Fabrizio, je suis certaine que nous allons bien nous entendre
Comment donner du sens à ces messages contradictoires ?
Tant d’affabilité alors que ma vie est dans la balance. J’ai souvent été fasciné par les femmes vénéneuses. Ça m’a déjà joué des tours alors je vais rester prudent. Il est clair que je ne suis pas en position de force. Je suis même en danger. C’est d’ailleurs la raison de ma fuite ratée sur ce cargo. J’annonce à Bianca que je suis disposé à entendre sa proposition.
Vous allez dire à la presse que ce dossier contre mon époux est un montage juste destiné à lui nuire. Vous avez voulu vous débarrasser d’un rival car vous êtes amoureux de moi. Un geste de bravoure pour prouver que vous pouvez le remplacer à mes côtés. L’attrait des femmes pour les hommes de pouvoir. Vous savez ce qu’on dit de moi. Et puis vous êtes nettement plus séduisant que mon pauvre Marcello, alors les gens croiront cette version
Je lui dis qu’elle se donne le beau rôle dans ce roman de gare.
Ne vous inquiétez pas pour moi, je me fais très bien à l’idée d’être un support de fantasme pour beaucoup d’hommes. Le marché est simple, Fabrizio. Soit, vous acceptez ce scénario et perdez votre crédibilité de journaliste, soit, vous perdez la vie
Je lui demande ce qu’ils ont imaginé pour ma disparition.
Quoi de plus romantique que de se jeter d’un bateau en pleine mer par dépit amoureux. Les lecteurs et surtout les lectrices de Gente vont adorer votre fin tragique
Je me passe la main dans les cheveux pour rejeter ma mèche en arrière. J’ai la tentation de lui dire que je la trouve ignoble mais ce n’est pas si facile de dire ça à une femme comme elle. Elle a vraiment des yeux magnifiques. Je la regarde. Je pèse le pour et le contre. Elle se laisse regarder avec un petit sourire en coin. Je sens bien qu’il y a quelque chose qui cloche. Une ombre dans son regard. Ce carré Hermès a quelque chose d’anachronique avec le reste, comme une faute de goût. Je lui dis que je préfère bien sûr rester en vie tout en acceptant mon déshonneur professionnel. Elle sait très bien que je cherche surtout à gagner du temps.
L’hélicoptère, un énorme porteur longue distance, ramène l’équipage à bord. J’entends l’officier du commando informer le capitaine que les explosifs ont été neutralisés. Le Malouin remercie et l’officier s’excuse pour le dérangement. Tous les deux m’adressent un regard plein de reproches et de défiance. Je monte dans l’hélico sous bonne garde. Bianca est aussi du voyage. Elle ne décrochera pas un mot jusqu’à l’atterrissage.
A notre arrivée à l’aérodrome militaire de Rome, je suis placé en garde à vue sans doute pour justifier tout ce déploiement de moyens policiers et donner probablement le change aux hommes de rang qui ont réalisé l’opération. Au moment où l’escorte me prend en charge sur le tarmac, je croise le regard de Bianca et il m’a bien semblé qu’elle m’adressait un clin d’œil étrangement complice.
On m’emmène en voiture banalisée au siège du renseignement italien. Normal puisque je suis soupçonné de menées terroristes. Arrivé sur place, on me déleste de mon portefeuille, de mon téléphone et de ma ceinture. J’hérite pour la nuit d’une cellule plutôt correcte avec un bon matelas, une petite table, deux chaises coque plastique marron et une petite fenêtre à barreaux. Je fais une mauvaise nuit peuplée de femmes à corps de cobra et de pluie de dollars. Je me réveille au petit matin, me demandant un instant ce que je fais là. On me laisse seul toute la journée, totalement isolé sans pouvoir prévenir personne. J’entends des bruits de pas étouffés et la rumeur de la ville au loin. Je passe le temps en lisant des exemplaires de Gente qui traînent sur la table en me rongeant les ongles. Je n’ai rien bu et rien mangé depuis la nuit dernière.
Le soleil est en train de disparaître sur Rome, du moins à ce que je distingue par la petite fenêtre, lorsqu’un homme en civil se fait ouvrir la porte et vient s’asseoir sur la deuxième chaise. Il dit appartenir au bureau des investigations et m’informe que l’enquête est en cours, que pour l’instant il ne peut rien me dire de plus. On frappe à la porte. Il se lève pour ouvrir au planton qui porte un plateau garni d’un verre d’eau et d’un sandwich. Ces deux ont l’air de bien se connaître car mon interlocuteur lui dit merci Henri et à moi en se levant, je vous laisse, on se retrouve plus tard. Je ne le reverrai jamais. Les deux hommes se retirent me laissant face à ce qui me manquait le plus, à boire et à manger. Je dévore mon sandwich au thon/salade/œuf dur et je bois une gorgée d’eau toutes les trois bouchées pour faire durer. Après, il y a comme un blanc.
Lorsque j’ouvre les yeux à nouveau, je suis dans une chambre médicalisée. Vert pâle réglementaire et mobilier métallique de base du service public. La seule explication est de la drogue dans mon verre d’eau. Je devais être surveillé car la porte s’ouvre rapidement sur un homme en blouse blanche, à la toison poivre et sel se présente comme le médecin Major de l’hôpital militaire. Avec un sourire métallique il m’explique que j’ai eu un malaise, que j’ai été transporté ici où j’ai passé la nuit en observation. Fausse alerte, probablement une syncope émotionnelle. Maintenant tout va bien, je vais pouvoir sortir. Il me dit qu’en tant qu’officier il est habilité à me dire que je suis libre et qu’aucune charge n‘est retenue contre moi. Cette mascarade de procédure ne laisse rien présager de bon.
Je me retrouve seul devant l’hôpital et me mets en quête d’un taxi lorsque mon téléphone, que je trouve dans la poche de ma veste avec mon portefeuille, sonne. Je décroche. C’est Bianca qui m’informe d’une voix neutre qu’elle est désolée de m’annoncer qu’on m’a installé une capsule connectée de poison létal qui peut donc être actionnée à distance à la moindre tentative de révélation du pacte conclu sur le bateau. Elle me prévient que la capsule est indétectable et que je ne trouverai pas de cicatrice. Je vous donnerai bientôt de nouvelles instructions. Elle coupe brutalement la communication et me laisse en totale sidération. Je range machinalement mon téléphone dans la poche intérieure de ma veste et je cherche à reprendre pied. J’ai un gros coup de fatigue et je suis en sueur.
Je suis passé devant un petit square ceinturé d’arbustes tandis que je cherchais une station de taxi. Les jambes flageolantes j’y retourne et j’y entre en poussant le portillon monté sur charnière à ressorts qui le fait battre comme une porte de saloon. Je me sens dans un western dans le rôle du cowboy solitaire face à une horde de desperados. Dans ce petit square désert, je me tâte de partout à la recherche d’une douleur inédite. J’inspecte la peau de mon ventre à la recherche d’une cicatrice. Comme annoncé, je ne trouve rien. La capsule c’est info ou intox ? Je me laisse choir sur le banc à lattes pour tenter de faire le point. Les coudes sur les cuisses, je pose ma tête dans les mains pour retrouver des sensations concrètes et familières. Mes mains sentent le désinfectant et j’imagine la carrière ratée du chirurgien qui en arrive à faire ce genre de sale boulot : ouvrir un être humain pour y placer un poison mortel. Enfin rien ne dit qu’il n’est pas du Mossad ou de la CIA et qu’il a des raisons professionnelles de vouloir ma mort. Je savais qu’avec cette enquête, je m’attaquais à un gros poisson mais ces gens n’ont pas de limite pour continuer à prospérer. Tous les coups sont donc permis et ma vie ne semble tenir qu’à un fil, peut-être même qu’à un coup de fil. Je me calme progressivement en respirant profondément comme me l’a enseigné mon coach de pleine conscience et je recommence à pouvoir penser.
Une jeune maman entre dans le square avec un petit garçon blond aux yeux bleus d’environ trois ans. Probablement son fils vu la façon dont elle le couve du regard. Le petit me jette un coup d’œil suspicieux. Je lui fais un sourire et il me le rend. La maman me considère aussi. Échange de sourires. Le petit pénètre dans le bac à sable et se met à creuser. La maman s’installe sur l’autre banc et je ne la vois plus que de profil et si je tourne la tête. Une brise légère pousse son parfum fleuri jusqu’à ma narine. Je revois les belles de nuit qui poussent sur la terrasse de mes parents et ça me fait du bien.
Donc mon premier objectif : ne pas mourir. Si cette histoire de capsule connectée est réelle, je suis géolocalisé en permanence et je pense qu’ils peuvent m’écouter même si mon téléphone est éteint. Si je me débarrasse de mon téléphone, je suis sûr que cela ne va pas leur plaire car ils ne pourraient plus me joindre. Pour rester en vie, je dois aussi parler à la presse dans les meilleurs délais. Probablement avant ou juste après la prochaine audition du dignitaire par le procureur de la république en charge de l’affaire. Si je m’approche du procureur pour tout balancer, je meurs dans la seconde. Il va falloir que j’obéisse en espérant trouver une faille dans leur piège.
Le petit garçon tente de creuser un tunnel pour faire passer sa Tesla blanche dedans mais le tunnel s’effondre toujours avant. Alors, il fait comme si le tunnel était là et fait passer la voiture au bout de son bras à travers le monticule de sable en faisant un bruit de moteur avec sa bouche. Pour lui, c’est gagné et il reprend la voiture avec l’autre main et continue son périple avec la certitude qu’il y avait bien un tunnel. C’est ce genre de subterfuge auquel je dois penser. Faire croire que je fais une chose et en réalité en faire une autre.
Je suis maintenant assez calme pour rentrer à nouveau dans l’action. Je me lève du banc ce qui attire l’attention de la maman et du fils. Je fais un petit signe de la main au garçon et un sourire à la jeune femme. Je sors du square et me dirige vers la prochaine station de métro. Il est onze heures. C’est le bon moment pour passer au Journal. Trente minutes plus tard, je pénètre dans la rédaction. Mon binôme est devant la machine à café. Il se tourne vers moi. A son regard, je vois qu’il a compris qu’il y a un problème. L’air détaché, il me dit.
T’étais passé où ? On t’a pas vu depuis deux jours. On se faisait du souci.
Pendant qu’il me parle, je lui fais passer le message que j’ai rédigé dans le métro sur un tract A5 au verso vierge.
Je suis en danger de mort. Je suis surveillé par audio en permanence. Attention à ce que tu dis. Je dois annoncer à la télé que notre enquête est bidonnée pour rester en vie.
Il me fait un signe de tête signifiant qu’il voit très bien la situation. J’avais parlé avec lui de l’Audi et de la tentative de meurtre dans le métro mais pas de mon projet d’exil.
J’ai eu un coup de fatigue et j’avais besoin de m’isoler. J’aurais pu prévenir mais j’ai commencé par dormir vingt-quatre heures et après je ne pouvais plus parler à personne alors j’ai attendu que ça aille mieux. Désolé vieux.
Pas de problème. Ça se conçoit très bien avec la pression qu’on subit depuis des mois.
Yannick est un vrai professionnel, intègre et méticuleux. En plus c’est un ami et il a compris comment on doit jouer la partie.
Je crois que ce serait une bonne idée de faire un plateau télé de grande écoute pour préparer l’opinion aux conséquences de l’audition chez le procureur. On pourrait donner notre version des faits et avoir un coup d’avance.
Je lui confirme la pertinence de sa proposition. Il a compris que nous sommes en train d’informer nos amis que j’exécute leur plan et qu’ainsi j’espère que la pression va diminuer pour tout le monde.
Yannick se met en relation avec la RAI 1 et obtient le vingt heures pour le soir de l’audition chez le procureur qui à lieu à quatorze heures. Une fois mon invitation officialisée, je suis sûr que le clan adverse est au courant.
Cinq jours avant mon passage à l’antenne, Bianca m’appelle pour me dire qu’elle confirmera à la presse que j’ai tenté de la séduire et qu’elle m’a éconduit. Il y aura une page dans Gente, le grand hebdo des célébrités. Enfin, une grande photo d’elle et dix lignes de texte.
La rédaction de mon journal continue de travailler comme d’habitude car seul Yannick est au courant de ma périlleuse situation. On prépare mon intervention au vingt heures dans notre ligne d’attaque habituelle, des faits, des documents certifiés authentiques et des analyses approfondies.
J’ai rendez-vous à dix-neuf heures le mardi dans la tour de la RAI, Viale Mazzini au nord du Vatican. Yannick m’accompagne pour me soutenir dans ce que nous avons prévu de faire. On me fait entrer en direct sur le plateau à 20h05 où Alberto Matano m’accueille très cordialement. Je m’assois en face de lui
Fabrizio Soldi, bonsoir. Vous êtes journaliste à IrpiMedia et vous enquêtez depuis onze ans sur le financement présumé de la campagne de Marcello Piezzo par le gouvernement libyen de l’époque. Avez-vous apporté de nouveaux éléments au procureur qui auditionnait l’ex-président aujourd’hui et connaissez-vous la raison de sa mise en garde à vue ?
Bonsoir. Merci d’avoir accepté de me recevoir. Oui, j‘ai des révélations à faire qui vont sans doute vous surprendre. Je tiens à préciser que tout ce que je vais dire ici ce soir a été communiqué au parquet national financier et au procureur qui ont jugé opportun de garder Monsieur Piezzo et Madame Belladone. Il y a dix jours, j’ai rencontré Madame Belladone avec qui j’ai passé un accord assez stupéfiant. Je devais annoncer que notre enquête était un complot monté de toutes pièces pour anéantir Marcello Piezzo afin de prendre sa place auprès de Madame Belladone dont je serais épris. Bien sûr tout cela est faux et assez pitoyable au regard de mon engagement professionnel au service de la probité. Selon l’accord conclu avec Madame Belladone, ce que je suis en train de dire signe mon arrêt de mort car on m’a hospitalisé après m’avoir endormi et une capsule de poison connectée a été placée quelque part dans mon corps. Si je n’étais pas en direct et si les juges n’étaient pas au courant de cette singulière manière de négocier, je serais probablement en train d’agoniser sous vos yeux et…
Le journaliste me coupe carrément la parole
Tout ceci dépasse l’entendement. Merci Monsieur Soldi de ces nouveaux éléments. Nous comptons sur vous bien sûr pour nous informer de la suite de cet incroyable rebondissement.
Le journaliste enchaîne
Nous passons à présent au sujet suivant qui est le débat sur le voile à la chambre des députés.
Alberto Matano est plein cadre. La production de la chaîne a visiblement été prise de court par mes révélations et mon temps d’antenne a été raboté. Bien sûr, j’ai été contraint de taire à la production ce que j’avais prévu de dire pour sauver ma peau et j’espère que les téléspectateurs l’ont compris. C’est le moment pour moi de quitter le studio. Je retrouve Yannick en coulisse et nous rejoignons au pas de course une porte de service où m’attend une voiture banalisée qui doit m’acheminer vers l’hôpital Gemelli. Il s’agit de localiser et d’extraire cette capsule avant que l’idée vienne à quelqu’un de l’actionner. Deux carabiniers sont à mes côtés en permanence.
Je suis pris en charge par un médecin qui m’a vu à la télé et me remercie de mon courage. C’est un grand bonhomme grisonnant qui me fait penser à un ancien premier ministre français, Dominique de Villepin. Le verbe haut et la belle allure. Il me dit de sa voix chaude on va vous tirer de là, je lui réponds c’est pas de refus et on se sourit.
On commence tout de suite par le scanner. Il a fallu s’y reprendre à quatre fois. Le passage couché sur le dos n’a rien donné, ni celui allongé sur le ventre où j’ai commencé à espérer qu’ils avaient bluffé. J’ai fait un passage sur le flanc droit, toujours rien de suspect. Et enfin sur le flanc gauche, le radiologue a décelé une petite tache juste sous le foie. Ouf, on va me débarrasser de cette saleté. Le bloc était fin prêt. L’opération a duré une heure pour extraire avec d’infinies précautions une capsule grosse comme une lentille. Son contenu a été immédiatement envoyé au laboratoire qui a donné les résultats au moment où j’émergeais en salle de réveil. Les deux carabiniers en faction devant ma porte ont laissé passer mon de Villepin préféré, arborant un sourire victorieux. Il me montre la photo de la capsule sur son téléphone. C’est effectivement une lentille corail couleur chair avec une sorte de minuscule hameçon qui était accroché à la paroi du foie. Comme il s’y attendait, la capsule contenait cinq microgrammes de polonium 210 qui me donnaient une espérance de vie très limitée à l’instar de l’ex-agent secret Alexandre Litvinenko, empoisonné par Raspoutine.
J’ai envie de le prendre dans mes bras mais je me sens gauche, allongé sur mon lit à roulettes. J’arrive à lever mes bras et prends sa main dans les miennes. Je me mets à pleurer en relâchant toute la tension accumulée. Il reste là, avec son chaleureux sourire et il me dit :
Vous avez vraiment du cran, vous.
Merci Monsieur de Villepin.
Il n’y a pas de raison qu’on vous garde, ici. Dans trois heures, ces messieurs vont vous raccompagner et resteront en faction devant chez vous.
Je suis vraiment soulagé de retrouver mon vrai chez moi après ce périple insensé. Il aura eu le mérite de faire sortir le loup du bois et de me donner plus de latitude pour clore l’enquête. Yannick me rejoint à la maison avec un plateau de sushis. Le procureur a organisé une confrontation entre le couple Piezzo/Belladone et moi pour le lendemain dix heures. Nous préparons mon argumentaire avec mon fidèle collègue. Je le congédie à vingt-deux heures et je m’endors rapidement.
Le lendemain matin, les carabiniers m’emmènent pour la confrontation. Je ne parviendrai jamais jusqu’au bureau du procureur où je prévoyais de porter plainte pour tentative d’homicide.
Alors que nous remontons la via Pietralata, le carabinier qui est au volant signale que nous sommes suivis par un Hummer. A ce moment-là, un autre Hummer débouche d’une rue à droite et bloque le passage. Huit hommes, tout de noir vêtus et cagoulés jaillissent des véhicules, pointent leurs fusils d’assaut sur nous et nous crient de sortir dehors. Les carabiniers ont la sagesse de ne rien tenter. Probablement que cela leur a valu la vie sauve. Nous sortons les mains en l’air, tremblant de peur. Un grand gars s’approche de moi, me dit d’un ton rassurant de baisser les bras.
Venez avec nous. Il ne vous sera fait aucun mal. Nous avons juste besoin de vous pour témoigner dans l’affaire qui vous occupe depuis tant d’années.
La pression redescend. On m’installe dans le Hummer de devant et nous voilà partis à fond de train dans les rues encombrées. On se dirige vers la mer par l’A91 sans souci des limitations de vitesse. Tous les flashs ont crépité à notre passage. On arrive à l’aéroport Léonard de Vinci au bout de huit minutes. Le commando est maintenant tête nue et ils m’ont tout l’air d’être Libyens. Les véhicules pénètrent sur le tarmac, au pied d’un jet de vingt places dont les moteurs tournent déjà. Deux autres Hummer s’approchent. Huit hommes en descendent et le neuvième n’est autre que Marcello Piezzo affublé d’un chapeau à larges bords qui lui masque la moitié du visage. Il n’est visiblement pas content de sa situation. Il hausse les épaules convulsivement et est secoué de mouvements de tête réflexe. Entre la voiture et l’avion, il n’aura été à découvert que sept secondes et en partie dissimulé par un chapeau. Tout le monde embarque sans tarder mais sans précipitation histoire de ne pas trop se faire remarquer. Nous nous installons rapidement aux places qui nous sont assignées par celui qui semble être le chef du commando. Il s’agit sûrement de décoller avant que les autorités n’aient le temps de réagir. Le plan marche comme prévu. Mon interlocuteur s’est assis à côté de moi et m’informe que nous serons à Tripoli dans cinq heures et trente-cinq minutes et que je serai rentré chez moi le soir même. Il pointe le menton vers Monsieur Piezzo. Nous avons quelques affaires à régler avec ce Monsieur et le plus tôt sera le mieux. Au regard de la tournure que prend l’enquête il risque d’être indisponible pendant quelques temps. Nous avons dû prendre les devants. A midi l’équipage du bord nous sert un repas copieux avec une petite bouteille d’eau minérale chacun. Marcello Piezzo qui se trouve à trois sièges devant moi ne touche pas à son plateau. Il se contente de vider sa bouteille d’eau minérale. Mal lui en a pris puisque vingt minutes plus tard, il dort à poings fermés.
Le somnifère n’était pas dans la nourriture. Mon voisin de siège m’explique qu’on sera ainsi plus tranquille car il en a une dose pour huit heures de sommeil profond. Son affabilité me rassure. Il semble qu’à cet instant nos intérêts convergent. C’est une ambulance qui vient chercher notre endormi à sa descente d’avion sur un petit aérodrome privé à dans la banlieue ouest de Tripoli. Pas un nuage dans un ciel bleu liquide. L’air est doux et parfumé. L’ambulance se dirige vers l’est et les Mercedes noires qui nous attendaient partent à l’opposé.
Je suis emmené sur les hauteurs de la ville dans une somptueuse villa, au milieu d’un parc luxuriant embaumé par des parfums de fleurs enivrants. Les limousines cheminent au pas jusqu’au perron de la demeure d’un dignitaire libyen qui sort en personne de la maison pour m’accueillir.
Bonjour Monsieur Soldi. Je suis Oussama Hammad, l’un des chefs du double gouvernement libyen. Bienvenue dans mon humble demeure. Nous suivons les progrès de votre enquête depuis plusieurs années. Votre travail est stupéfiant de rigueur et d’intelligence.
Il me tend la main que je saisis.
Merci du compliment
C’est un homme massif qui porte un élégant costume bleu marine et la moustache. Il parle un français très châtié, presque sans accent.
Désolé d’avoir modifié votre emploi du temps mais vous êtes sans conteste la personne la mieux placée pour rendre compte des tractations que nous devons réaliser avec Monsieur Piezzo avant que sa liberté de se déplacer soit compromise. Vous pouvez circuler librement dans la maison et dans le parc mais vous n’êtes pas autorisé à téléphoner aussi je vous demande de remettre votre mobile à mon assistant.
Un homme au crâne rasé, en costume sombre très strict qui se tenait en retrait s’approche et me tend sa paume de main ouverte. Je lui remets mon smartphone en tordant la bouche.
Salem va vous conduire à votre chambre où vous pourrez vous reposer. Nous nous retrouvons à dix-huit heures dans la salle de réunion.
J’ai le temps de prendre une douche pour me détendre et c’est déjà l’heure de descendre au rez-de-chaussée où je retrouve Salem qui me conduit dans la salle en question. C’est un vaste salon à la décoration sobre et moderne avec une table rectangulaire couleur sable au milieu. De grandes baies vitrées donnent sur le parc que l’on distingue au travers des voilages. Il y a là mon hôte, le chef du gouvernement et trois officiers en uniforme, ostensiblement armés. Marcello Piezzo qui pénètre dans le salon accompagné de Salem proteste avec véhémence sur la façon dont il est traité. Oussama Hammad lui assure qu’il sera bien traité si lui-même fait preuve de sincérité. Les officiers renchérissent avec des hochements de tête entendus. Mon hôte m’invite à l’écart.
Peut-être serez-vous amusé d’apprendre que pendant son sommeil, nous avons placé sous le foie de Monsieur Piezzo, une petite capsule connectée de polonium 210.
Je ne souhaite ça à personne, même à mon pire ennemi.
C’est tout à votre honneur, Monsieur Soldi, mais faire plier Monsieur Piezzo n’est pas une mince affaire, n’est-ce pas.
Qu’attendez-vous de moi exactement, Monsieur le Président ?
Juste regarder et écouter. Je ne vous donnerai pas de preuve matérielle de cette entrevue informelle pour ne pas risquer d’incident diplomatique. Mais je sais que votre parole a du poids en Italie et il me semble que cela suffira pour que justice soit rendue.
Nous prenons place autour de la table. Salem installe l’ex-président devant un ordinateur portable. Le chef du gouvernement libyen prend la parole.
Monsieur Piezzo, l’État Libyen a tenu ses engagements en rendant possible votre élection en 2013. Vous avez reçu cinquante millions d’euros pour votre campagne mais vous n’avez pas accompli votre part du contrat en permettant à la Libye d’être reconnue par la communauté internationale. Vous avez finalement déclenché une guerre injuste et fait assassiner notre guide pour tenter d’effacer le pacte de corruption que vous avez passé avec lui. En raison de ce revirement insensé vous allez devoir rembourser l’État Libyen. Nous exigeons le versement de cinquante millions en vous faisant grâce du prix du préjudice de la guerre que vous avez infligé à notre beau pays.
Marcello Piezzo blêmit et aboie.
C’est hors de question et où voulez-vous que je trouve cinquante millions ?
Nous faisons confiance à votre habileté légendaire à lever des fonds. Nous vous proposons un échéancier raisonnable au regard de votre fortune et de votre patrimoine. Vous avez, à présent, une heure pour transférer deux millions sur le compte qui apparaît sur votre écran puis vous verserez quatre millions le dix de chaque mois pendant un an. Cela vous permettra de prendre vos dispositions.
Comment comptez-vous faire pour m’y contraindre ?
Eh bien nous avons employé la même méthode que vous avez réservée à Monsieur Soldi, ici présent.
Je lui adresse un salut complice même si je désapprouve le procédé. Il est blanc comme un linge car il vient de comprendre pourquoi il a été endormi dans l’avion. Monsieur Hammad reprend.
Vous serez sanctionné à partir du deuxième défaut de versement. Dans un an vous pourrez faire extraire la capsule mais si vous tentez de l’ôter avant ce terme vous devrez en assumer les conséquences.
Vous êtes un monstre, quelle indignité !
Je comprends votre désarroi. Vous n’avez pas l’habitude d’endosser le rôle du perdant. Concernant la monstruosité vous n’avez, il me semble, rien à nous envier. L’avantage des régimes autoritaires c’est qu’ils n’ont pas besoin de se déguiser en démocratie. Alors que vous, vous passez beaucoup d’énergie à mentir. Allez, mettez-vous au travail, s’il vous plaît.
Une fois n’est pas coutume, Monsieur Piezzo s’exécute et commence à pianoter comme s’il s’était préparé à cette éventualité. Salem attablé devant un autre portable confirme après trente minutes le virement des deux millions d’euros. La réunion prend fin.
Monsieur Hammad, me remercie de ma présence et comme promis nous confie à Salem pour rejoindre l’aéroport privé. Il me dit simplement que mes articles sont fidèles à la réalité et qu’il espère que je ferai bon usage des preuves que j’ai eues sous les yeux de la trahison de mon compatriote.
L’ambiance dans l’avion est plutôt étrange. Je me suis installé à l’avant en face de la porte et M Piezzo est presque au fond. Nous sommes en tout cinq dans l‘appareil avec le pilote, le copilote et un steward. Aucun Libyen n’est du voyage. En bavardant avec le steward, il m’explique avec une pointe de fierté que l’avion et son équipage est affrété par LunaJets, le numéro un de la location de jets privés. L’avion a été loué pour la journée et il est heureux de rentrer chez lui, à Rome.
Le ciel s’embrase derrière le hublot pendant que le soleil disparaît à l’horizon. On nous sert un repas gastronomique, poulet aux morilles et charlotte aux fraises d’un très bon niveau. Je mange tout ça d’un bon appétit et il me semble que mon compagnon de voyage fait de même. Une fois que le steward a débarrassé et disparu à l’avant, j’entends des pas feutrés qui progressent vers moi.
Monsieur Piezzo me demande poliment si cela me dérange que nous bavardions un moment. Il semble tendu mais pas vraiment abattu. Je suis surpris de son initiative car nous ne sommes clairement pas dans le même camp et je suis face à un homme qui a menacé ma vie. Je ne suis pas non plus complètement étonné vue notre promiscuité dans cet avion vide. Je lui fais signe de prendre place juste de l’autre côté de l’allée qui nous sépare. Il installe son corps nerveux dans le fauteuil en cuir blanc. On pourrait croire que nous sommes juste deux copains qui passent un moment agréable dans un cocon préservé.
Monsieur Soldi, je tiens à vous présenter mes excuses pour le polonium 210. Je vous ai mis dans une position, celle que je vis actuellement, qui est très désagréable. Voyez, nous avons finalement pas mal de points communs avec la ténacité, la détermination et j’ai une certaine admiration pour votre foi en la justice. Malheureusement, le monde est une jungle et la vie est un combat avec des vainqueurs et des vaincus. Personnellement, je n’ai rien contre vous. Vous m’avez attaqué, je me suis défendu. Aujourd’hui, j’étais le perdant mais je suis quelqu’un qui n’abandonne jamais.
Votre sollicitude me va droit au cœur Monsieur le Président. Puisque nous en sommes aux confidences, je dois dire que je suis impressionné par votre sang-froid alors que votre vie est entre les mains de vos adversaires. Il y a une chose qui nous différencie clairement. Vous vous battez pour être le gagnant, moi je défends une certaine idée de comment faire société dans laquelle tous les coups ne sont pas permis.
L’idéalisme est une belle chose mais le réel s’en moque. Bianca me dit parfois que je manque de hauteur de vue mais elle préfère tout de même être avec les vainqueurs. Ne le prenez pas mal.
J’ai eu l’occasion de constater son engagement à vos côtés lors de mon escapade maritime. Monsieur Piezzo, ce fut un plaisir. Je vais profiter du reste du voyage pour me reposer. J’imagine que pour nous la journée n’est pas finie.
Vous avez raison. Le plaisir était partagé.
Il retourne au fond de l’avion sans se faire prier.
Incroyable, moi Fabrizio Soldi, j’ai congédié l’ex-président de la république italienne. Il faudra que je m’en rappelle les jours où je doute de moi. Après cet entretien surréaliste, je dors jusqu’à ce que l’appareil amorce la descente vers Léonard de Vinci. Il est une heure du matin. Nous sommes attendus sur le tarmac par quatre policiers en civil. Le plan de vol de l’avion n’avait pas de secret pour eux. L’air est frais et la nuit étoilée. On entend les réacteurs d’un avion sur le départ qui rugit avec application. L’inspecteur nous montre le mandat de dépôt émanant du procureur et ajoute On préfère vous garder au chaud en attendant de comprendre ce qui se passe. Sur le mandat, il est noté qu’on nous suspecte d’intelligence avec une puissance étrangère. A deux heures du matin, je retrouve ma cellule au siège du renseignement, pas très loin de celle de mon compagnon de voyage. Le lendemain matin, à dix heures, on se retrouve enfin chez le procureur pour la confrontation avec le couple.
Le procureur nous demande d’exposer notre version de l’affaire qui nous oppose sans oublier le voyage à Tripoli et indique que nous parlerons chacun à notre tour dans cet ordre : Monsieur Soldi, Monsieur Piezzo, Madame Belladone.
J’énonce ce que j’avais prévu de dire la veille à la même heure.
J’accuse ces deux personnes de tentative d’homicide à trois reprises sur ma personne et notamment par empoisonnement au polonium 210, d’enlèvement, de chantage, de subordination de témoin dans le cadre de mon enquête sur le pacte de corruption avec le gouvernement libyen. Concernant l’allée et retour à Tripoli, j’ai été invité, contre mon gré, par le président Hammad pour témoigner de la réalité du pacte de corruption.
Monsieur Piezzo, que répondez-vous aux graves accusations de monsieur Soldi ?
Son sourire carnassier annonce la contre-attaque.
Ce sont des allégations sans fondement. Concernant l’accusation d’un soi-disant pacte de corruption, laissons la justice faire son travail. La cellule anti-terroriste soupçonne Monsieur Soldi d’intelligence avec la Libye et le Hamas. Il s’apprêtait à faire exploser une bombe dans le port de New York lorsqu’il a été intercepté par vos services sur le Marty Stuart. Je l’accuse d’avoir organisé mon enlèvement d’hier avec les forces libyennes pour m’extorquer cinquante millions sous la menace. Qui savait que je me rendais dans votre bureau hier sinon Monsieur Soldi ?
Madame, c’est à vous.
Mon mari est accusé à tort. Tout ça est une machination à visée politique.
Le procureur me donne la parole
Madame, vous ne vous rappelez pas m’avoir annoncé par téléphone qu’on m’avait implanté une capsule de polonium.
En aucune façon. Vous inventez des histoires à dormir debout.
Je souris. Leur défense semble plutôt fragile. Ils ont donc décidé de taire la présence de la capsule dans le corps de Monsieur Piezzo.
Le procureur nous congédie en nous interdisant de quitter Rome jusqu’à nouvel ordre. Le lendemain matin, la sonnerie de mon téléphone me réveille à huit heures
Bonjour Fabrizio, c’est Bianca. Marcello est mort m’annonce-t-elle d’une voix blanche
Comment ça mort ? Et pourquoi vous m’appelez, moi ?
Parce que je m’en veux terriblement du mal qu’on vous fait, Marcello et moi.
Comment est-il mort ?
Il a tenté cette nuit de faire extraire la capsule de polonium, mais elle a explosé. Il est mort en deux heures. Il se croyait indestructible.
Je suis désolé pour vous, Bianca, mais je ne comprends pas pourquoi vous me choisissez comme confident.
Parce que je vois que vous êtes un homme droit et que je n’ai personne à qui raconter ce que j’ai sur le cœur. En fait, je suis soulagée par la mort de Marcello.
D’accord, je vous écoute. Expliquez-moi ça.
Marcello est un homme violent. Il me terrorisait.
Je l’entends pleurer dans le téléphone
Il m’obligeait à faire toutes sortes de choses que je désapprouvais. Il me frappait lorsque je protestais. Je devais porter un foulard pour dissimuler des traces d’étranglement. Il faut me croire, Fabrizio.
J’ai des raisons de vous croire. Vous m’avez donné quelques signes que vous n’étiez pas totalement libre. Qu’est-ce que je peux faire pour vous ?
Cela me gêne de vous demander ça, mais accepteriez-vous de m’héberger ce soir. Je ne me vois pas être seule avec toute cette culpabilité.
Notre histoire avec Bianca avait très mal commencé. Elle s’est poursuivie sous de meilleurs auspices car nous nous sommes très bien entendus. Elle n’était pas vénéneuse, elle était prisonnière. Je l’ai aidée à construire sa défense avec une amie avocate. Le procureur a tenu compte de sa contribution déterminante pour clore cette affaire et elle est restée en liberté.