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Courir

Claude VUARCHEX

Interclubs. Chambre d’appel. Retrait du dossard. Déjà là, la compétition commence. Les athlètes se jaugent du regard, revoient en pensée leurs confrontations précédentes. D’autres plaisantent, détendus en apparence. Fred enlève son pantalon de survêtement, assis sur la pelouse -ne pas crisper ses jambes en se dévêtant debout- chausse ses pointes, effectue plusieurs petites accélérations. Parfaire l’échauffement, faire monter le rythme cardiaque.

Réglage des starting-blocks. Moment calme, presque de recueillement. Il place un pied et demi d’écart entre les deux sabots, le droit devant et deux pieds derrière la ligne. Teste leur répondant.

Il a un bon couloir. Le 7. A l’extérieur, on est moins déporté par la vitesse, surtout avec des franchissements de haies, pour un grand gabarit. Du regard, il parcourt le tour de piste, visualise les obstacles successifs. Profondes expirations. Le concurrent le plus sérieux, Drevon, est au 8. Avec le décalage, il l’aura en point de mire. Ne pas rééditer le championnat du Rhône, où Fred n’a pas donné assez de rythme au départ, venant mourir sur les talons de Vonvon à l’arrivée. Des tranches de 13 foulées jusqu’à la fin de la première ligne droite, il peut les tenir, mais il faut pour cela changer de pied d’appel à chaque fois, et sa technique actuelle ne le lui permet pas encore pour des interclubs. Non, positiver. Chasser toutes ces pensées négatives. Il courra en 14 foulées, avec son habituel pied d’appel pour chaque haie. Pour l’instant, il est plus à l’aise comme ça. La première haie est à 45 mètres, il n’a que ce but immédiat à gérer. Le starter s’écarte. « A vos marques ! ». Quelques pulsations en plus. Fred souffle à fond, secoue ses bras, ses jambes, se place derrière ses starting-blocks. Chaque athlète s’installe. Un long couloir se déroule devant lui. Silence total. Profondes expirations. Tête relâchée. Derrière ses pieds, il teste une forte pression sur les sabots, prêt à les repousser violemment, prêt à bondir. Arc-bouté, tête relâchée, doigts posés derrière la ligne. Muscles frémissants. « Prêts ! ». Ce n’est pas une question, c’est un ordre. Le bassin se soulève, haut sur ses bras tendus, dos plat. Déséquilibre à l’extrême. Son être, bandé, est sous tension. Immobilité totale nécessaire. Chaque fibre figée, en attente. Toute explosivité contenue. Tout en restant relâché. Le sang bat à ses tempes. A l’affût de la fraction de seconde fatidique. Coup de feu libérateur. Huit concurrents se ruent dans leur couloir, expulsant avec force l’air de leurs poumons. Pour les premières foulées, ne pas se relever trop vite, profiter de la poussée oblique. En même temps qu’il se propulse sur ses jambes, Fred jette violemment son coude droit vers l’avant donnant ainsi plus de dynamisme à la montée de la jambe gauche et la première foulée. Il s’élance, alliant vélocité et puissance. Il se sent bien. Souffle souffle souffle. Sur trois temps rapides. Dès les premières foulées, il gagne un demi-mètre, un mètre sur Drevon. Le décalage ? Mais aussi son départ. Rapide. Attaque de la première haie. Il a lancé la jambe bien droite, la deuxième passe sur le côté, genou et jambe relevés à l’équerre. « Allez Fred ! » C’est son frère venu sur le bord de piste. Il a amorcé le franchissement avant Drevon qui est encore au-dessus de la haie alors que lui-même touche le sol. A peine l’obstacle franchi, ne pas s’écraser, rester haut, ramener vivement la jambe d’esquive pour dynamiser la réception et reprendre le rythme. Ligne opposée. Ses pieds vont chercher la piste loin devant, la repoussent derrière avec le maximum de puissance. Le torse maintenu sans trop se désaxer. Les épaules roulent, les coudes partent en propulsion puis en traction, avant-bras relâchés. Epaules, coudes, poignets, mains, tout en cherchant le maximum de relâchement, puisent l’espace loin devant pour le repousser loin derrière. Ne pas se crisper. Même le visage. Les joues participent à l’expulsion violente de l’air. Les yeux exorbités fixés sur son couloir, devant. Drevon le précède encore, passe la haie suivante, aérien. Il sent son poursuivant qui se rapproche et résiste, le souffle rauque. Fred repousse la piste loin derrière. Rester relâché. A l’amorce du virage un martèlement saccadé, des expirations rapides, comme incontrôlées, presque affolées sur la gauche de Fred. Dudu, le petit Dudu produit son effort maintenant, il le sent juste derrière lui, tout proche. Avec son gabarit, à l’aise dans les courbes. Ah non, Dudu, tu n’as jamais devancé Fred, ce n’est quand même pas pour aujourd’hui. Depuis quelques secondes, Fred souffle souffle sur deux temps. Ses jambes sont plus lourdes. Mais elles n’ont pas encore livré tout leur potentiel. Ne pas se crisper. Il souffle, souffle à fond, les yeux grand ouverts, avides de ce tartan rouge. Tire sur ses bras, rame davantage dans l’air, ne se désunit pas. Il a avalé Drevon. Sortie de virage. Des cris, des encouragements se mêlent. Souvent Fred se dit que pour lui, le 400 est fini à ce moment car il n’a plus à cogiter pour la dernière ligne droite, il sait qu’il doit donner tout ce qui lui reste. A fond. Dudu est à sa hauteur, les autres plus loin derrière. Fred arrive trop près de l’avant-dernière haie, piétine et doit relancer. Quelques fractions de secondes pour recoordonner bras et jambes et Dudu est passé. Comme dans un brouillard, les cris des spectateurs qui exultent bourdonnent à ses oreilles. S’il gagne, Fred apporte les points nécessaires à son club pour distancer l’ASC. Fred, souffle court, poitrine en feu, revient. Tous deux franchissent la dernière haie ensemble. La vitesse de pointe devrait parler sur les derniers quarante mètres. Mais la fluidité des premiers mètres a disparu. Fred essaie d’allonger sa foulée. Les jambes sont lourdes. Oublient toute docilité. Les genoux rechignent à monter. Il ne contrôle plus sa respiration. Fini le souffle sur deux temps. Fini, le relâchement. Il serre les dents. Son corps ne lui appartient plus, il a cessé d’être soumis. Quelque chose en lui le porte encore. Il dodeline de la tête, pioche, yeux hagards, bouche grande ouverte pour avaler à la fois les derniers mètres, les chronométreurs sur les échelons de leur estrade, le public en face de la ligne. Dans un cassé du corps, il franchit la ligne d’arrivée le premier. Titube. Pantin désarticulé, démantibulé, dont on coupe le fil, il s’écroule sur le tartan qu’il mouille de sa sueur. Il s’abandonne. Ses tempes tambourinent. Gorge asséchée. Goût de sang dans la bouche. Souffle rugueux. Poitrine agitée de soubresauts. Sa respiration, après quelques secondes, peu à peu se calme, s’apaise, se modère, se régularise tandis qu’il reprend possession de son corps, tandis qu’il reprend conscience de ce qui l’entoure. Il se relève pour une étreinte amicale avec son rival.

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