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Conte de Noël

Claude VUARCHEX

Silence ouaté. Le sol blanc arrivait à ses chevilles. La neige tombait sur son chapeau noir cabossé. La neige tombait. Le balai tenait bon, la pipe avait fière allure, l’écharpe blanchissait. La neige tombait. Ses yeux anthracite grand ouverts fixaient horrifiés la carotte gisant à ses pieds. Pourquoi avait-il fallu qu’il éternuât ? Comment pourrait-il dorénavant humer les arômes délicats venant d’en face ? Ces arômes qui lui parvenaient lorsque Ninette ouvrait sa porte ? Par bonheur, la fillette sortit. Aussitôt elle courut vers lui. Mais qu’as-tu donc fait de ton nez ? Et de venir en aide à Bonhomme. Alors ? C’est pas mieux comme ça ? La neige tombait, la petite rentra. De la fenêtre, elle lui fit un coucou, tristounette de le laisser seul sur cette place battue par le vent. Les lumières s’éteignirent, seule demeura allumée celle du lampadaire devant laquelle les flocons cessèrent de danser. Le froid se fit plus mordant. Lui, guettait la fenêtre où avait disparu la dernière lueur. Ninette était sur le point de s’endormir. Une pensée occupait son esprit. Elle se leva sans éclairer sa lampe de chevet. Guidée par la blancheur extérieure, elle se dirigea en chemise de nuit, vers la fenêtre. De son index, elle gratta le givre de la vitre. Elle souffla et la petite auréole s’élargit. De là, elle apercevait Bonhomme. Tout de suite, il se rendit compte qu’elle l’observait et agita légèrement son balai. Oh ! d’un rien. Mais elle le remarqua aussitôt et couverte d’une grande pèlerine, elle sortit et le rejoignit. Le vent balayait la place. Sa main prit la sienne. Bonhomme ne pouvait rester de glace, son cœur bien enfoui battait la chamade. Sans un mot, ils quittèrent la place dans le silence de la blanche nuit. Ne laissant aucune trace dans l’étendue blanche, tous deux l’effleurèrent. Ils parvinrent à un champ immense, blanc. Les reliefs étaient endormis. Au-delà de cette blancheur survolée, la forêt. Des arbres qui étiraient leurs hautes branches manchonnées de neige. L’air se radoucit. La neige s’invita de nouveau, non plus dans l’obscurité, mais dans un décor lumineux. Les flocons tantôt s’affairaient tantôt flânaient, jouant avec le jour, se cajolant dans leurs jeux, enjolivant le paysage. Ils étaient autant d’étoiles qui scintillaient encore après avoir touché le sol. Ninette ouvrait grands ses yeux. Bonhomme s’enfonça dans la forêt. Il connaissait le chemin. Des murmures, des gazouillis et de petits rires aigus dans le lointain. Ils arrivèrent à une clairière. Là, en un grand cercle, une multitude de bonshommes de neige -aucun aussi beau que Bonhomme- accompagnés de bambins. Bonhomme savait qu’ils étaient déjà là car les bonshommes de neige ne laissent aucune trace de leur passage et il n’y en avait pas une seule. Ils étaient venus, les uns coiffés de chapeaux de couleurs variées, les autres de bérets ou de casquettes, mais tous étaient couverts. Dans leurs yeux, tous noirs, on lisait le plaisir. Chacun se différenciait par son balai, soit qu’il était de jardin ou d’intérieur, soit dans la longueur ou le matériau du manche ou encore sa couleur. Il apparut tout de suite à Ninette que Bonhomme avait une audience certaine auprès de cette troupe. Les enfants, tout comme elle, ouvraient des quinquets émerveillés. Ils se tenaient tout proches de leur bonhomme. Bonhomme fit un clin d’œil à Ninette, lâcha sa main et vint seul au centre du cercle. Son balai devenu soudain plus court fut pour lui une baguette qui lui permit d’entonner un concert somptueux. Elle s’anima, l’air s’emplit de notes muettes, légères, à la fois douces, langoureuses et rythmées, porteuses de songeries et d’énergie. Au diapason, les flocons, lucioles virevoltantes, tournoyèrent, exécutèrent une danse suave, voluptueuse et folle, un ballet endiablé et harmonieux. Les arbres agitant leurs manchons blancs participaient à la fête. Bonshommes et bambins, suspendus à cette silencieuse mélodie, étaient subjugués par un tel spectacle. Bonhomme arrêta progressivement la fougue de son balai, les flocons calmèrent leur allégresse, la magie du moment se dissipa peu à peu. Les enfants émerveillés, larmes aux yeux, se rapprochèrent de leur bonhomme respectif. Tous finirent par se rassembler, pétales blancs auprès de Bonhomme. Une ronde sereine, puis des murmures, des paroles à voix basse, des rires étouffés, des embrassades furent échangés. Pour savoir ce qu’ils se dirent, il eût fallu le demander à Ninette ou Bonhomme. Il était l’heure de se disperser et de rentrer. La brise se radoucit. Chacun prit le chemin du retour. Ninette, fatiguée de ces émotions ne se souvint plus du retour. Avait-t-elle cheminé comme à l’aller ? Bonhomme l’avait-il portée ? Elle se souvint juste que pendant le trajet, Bonhomme lui souffla Regarde en étendant son balai vers l’angle du grand champ. A peine eut-elle le temps d’apercevoir un vieil homme à barbe blanche porteur d’une hotte qui partait au loin. Elle se réveilla dans son lit, au petit matin. Elle se souvenait juste du clin d’œil de Bonhomme et du balai agité au moment de la séparation. La pluie avait succédé à la neige, le foehn s’était chargé du reste. Contre le mur, dans une flaque, Papa ou Maman avaient déposé un balai. Sur la chaise, près de l’entrée, un vieux chapeau noir détrempé.                         

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