Claude VUARCHEX
Noirs et blancs. Les blancs jouent et gagnent. Phrase que répète souvent Auguste à l’entame d’une partie. Celui qui a les blancs commence. Il avance le premier d’une ribambelle de pions qui se tiennent à carreau, alignés sagement en quatre lignes de cinq, prêts à subir les incivilités des adversaires de couleur opposée qui attendent en face. Chacun campant sur les cases noires du quadrillage. Mon père a la réputation d’être redoutable au jeu de dames. Jamais il ne me laisse gagner. Mon but est de le battre un jour. Il feint d’être en difficulté, mais à peine ai-je pris, triomphant, un pion -je subodore une éventuelle négligence de sa part- qu’aussitôt sa main bondit de gauche et de droite, zigzague, traverse tout le damier, Dame ! Tu vois, ils ne te servent à rien, les pions que tu laisses au fond, il faut boucher les trous. Au fil des mois et des parties, ses chevauchées s’avèrent moins fantastiques, l’opposition prend corps, je serre les lignes. Je me teste un jour avec mon frère, mon aîné de six ans, mais celui-ci ne veut pas prendre mon pion alors qu’il est obligé. Il nie le piège tendu, refuse le combat, abandonnant la partie. Maintenant Auguste s’accorde davantage de temps avant de jouer, sa main est moins bondissante, il dit moins souvent Dame ! Chaque confrontation est dorénavant disputée, indécise, le plus ancien est moins souvent victorieux. Le « qui perd gagne », le « loup et l’agneau » n’ont plus de secret pour moi. Chaque moment de jeu de mon père est ponctué d’un soupir, d’une longue réflexion. Il repousse son béret sur l’arrière, passe la main devant son visage d’un air soucieux, lève la tête pour scruter une fois encore le damier par le bas de ses double-foyers, me regarde Oh ! Mais tu vois loin, toi… Ces paroles me gonflent de fierté.
Rouge. Ravissant. Chance pour nous, Maman sait cuisiner, faire des conserves, s’occuper du linge, tricoter, coudre, rapiécer entre autres choses. Elle m’a concocté un splendide maillot de bain. Cette année, nous sommes invités à la Mer. Rouge, le maillot. Rouge moucheté de blanc. Ravissant. Essayage. Ravissant. Oui, il me va parfaitement. A ra vir. Je m’imagine affrontant les vagues. Attention, tu n’iras pas trop loin, la mer peut t’emporter. Bien sûr que je serai prudent.
La Mer. A peine arrivé, je galope dans le sable vers la Grande Bleue, méconnaissant les règles élémentaires du plagiste. Attentiontuenvoiespleindesablesurlesgens ! Trop tard. L’eau est froide, les vagues m’impressionnent. Dis donc toi, le cachet d’aspirine, t’es taillé comme un athlète. T’es sûr que t’as pas des côtes en trop, me lance un bronzé qui se relève, éclaboussé par le sable collé sur sa crème. Une vague en profite pour m’asperger. Respiration coupée. Bouche ouverte. Yeux écarquillés. Sable fuyant entre mes orteils épatés. Maillot de bain alourdi qui bâille désespérément. L’élastique fait ce qu’il peut pour soutenir le poids de l’eau. J’ai une poche pleine d’eau qui pendouille entre mes jambes. Mon joli maillot de bain tricoté avec de la belle laine rouge mouchetée de blanc est mouillé. Logique. La ceinture, ça va, ça tient, même si elle me cisaille un peu la taille. Mais mon maillot est bigrement lourd, imprégné d’eau. Mon zigouigoui a soudainement plus de place qu’il ne lui en faut -surtout avec la fraîcheur de l’eau- car le maillot est irrésistiblement attiré vers le bas. Le retour vers le parasol se fait jambes plus écartées qu’à l’ordinaire. La laine mouillée, ça frotte. Après quelques allers et retours, mer-parasol jambes écartées, lèvres violettes, claquant des dents, je vois par un signe qu’il est temps de regagner le logis. Le trajet ne se fait pas aisément. La laine mouillée, ça frotte entre les cuisses. Le zigouigoui n’est pas en difficulté. Mais la laine mouillée, ça frotte vraiment entre les cuisses. La laine mouillée, ça racle les cuisses. La laine mouillée, ça irrite. Beaucoup. Surtout avec le sel de la mer. Ça irrite très beaucoup. La laine mouillée ça cuit entre les cuisses. Ah ben oui, en effet, tes petites cuisses de grenouille, elles sont toutes rouges, faudra mettre de la pommade à la maison. Il n’est pas aisé le retour au logis. Moi qui d’habitude marche facilement, je traîne derrière, je me fais houspiller. La laine mouillée, ça irrite beaucoup. Ça cuit. A l’arrivée, la pommade qu’on me met dessus, ça cuit encore plus.
Coude gauche fiché dans la table, poignet enfoncé dans la joue, la main droite reste inactive. Je n’entretiens aucune sympathie pour les assiettes creuses. Je sais bien qu’elles donnent asile à de vulgaires bouillons ou autres soupes. Liquides fumants généralement trop chauds pour hasarder son nez au-dessus, puis trop froids pour avoir attendu. Aujourd’hui, comble du raffinement, soupe aux vermicelles !
Soupe aux vermicelles. Cuillère. Bouche. Je ne suis pas bon en maths, j’ai entendu mon frère parler d’équation. Celle-ci me semble impossible. A se mouvoir ma main droite se résout. Elle remue lentement, sans complaisance, cette chose liquide de moins en moins chaudasse. J’en dirige un quart de cuillérée vers ma bouche. Je l’approche de mes lèvres avec toute la répugnance qu’elle mérite. J’imagine déjà les dégâts que peut provoquer la mini-becquée de cette mixture sur ma langue, contre mon palais. Le haut-le-cœur ne tarde pas, serviette en secours contre la bouche, cuillère relâchée prestement avec indignation. Alors, cette soupe ?! On s’impatiente dans mon dos. Nouvelle tentative, nouvel essai de trajet assiette-cuillère-bouche avec le même chargement que précédemment. La chose s’insinue entre mes lèvres pincées, peine à se diluer dans une salive guère compréhensive avant de faire effraction dans un malheureux gosier peu hospitalier. Cette minute écoulée vaut bien une grimace et un beurk de réprobation. Elle vaut également un bruit de chaise à côté de la mienne. L’apparition de ma mère près de moi. Tout près. Elle vaut également un passage intempestif de la cuillère dans une autre main. Changement de rythme. Visiblement plus énergique. Trajet assiette-cuillère-bouche plus direct, sans mathématique. Chaque cuillère bien pleine. La première est pour… Distribution à tous les personnages connus de près ou de loin. Membres de la famille. Voisins. Copains. Tout un petit monde est réquisitionné pendant que cette satanée cuillère vient entrechoquer mes incisives à une cadence effrénée. Non content, avant de déglutir, d’entendre énumérer, d’ingurgiter des gorgées adressées à des personnes pour lesquelles je n’ai parfois aucune empathie particulière, il me faut aussi filtrer les vermicelles et mâchouiller prestement ces intrus propulsés sans ménagement qui font irruption et bouchonnent contre ma luette. La gardienne de la soupe est inflexible. Si tu savais toutes les bonnes choses que j’ai mises dedans, Tu vas voir la lune au fond de l’assiette, Ça fait grandir sans parler du coup du train qui entre dans le tunnel, surtout contenant du vermicelle, cela me paraît de la grosse ficelle.