Claude VUARCHEX
Jean, attention à ta vareuse blanche, le coquelicot ça tache.
Le gamin observe le bouquet qu’il a cueilli. Son chapeau de toile, blanc également, rejeté en arrière, il fait une moue étonnée, il n’avait pas pensé à cela. De part et d’autre du sentier, les herbes lui arrivent à la taille. Sa maman marche devant, une ombrelle bleu-pâle sur l’épaule, assortie à sa robe. Un peu plus loin, son ami Etienne le suit, lui-aussi avec sa mère. Ce ne sont pas ces quelques nuages qui parcourent le ciel qui vont lui gâcher cette belle journée. Tout à coup, il revient sur ses pas, remonte la pente inondée de coquelicots, et rejoint Etienne. Mots échangés, éclats de rires, course effrénée au travers des taches rouges. Sans pitié pour les habits. Le pinceau de l’artiste leur barre alors le passage. On ne part pas d’un tableau sans l’autorisation du peintre.
Monsieur Monet, ce sont des enfants, laissez-les s’amuser.
Le peintre, interpellé par la mère, la dévisage, réfléchit un instant, le pinceau en alerte. Ce n’était pas prévu ainsi. Certes, il lui est difficile de la contredire. Mais… ce n’était pas prévu comme cela. C’est sa peinture. Les personnages qui figurent à l’intérieur doivent y rester. Que deviendrait son tableau si ses créatures venaient à le déserter ?
Les enfants, profitant de cet instant de diversion, se dirigent à toutes jambes en direction du bord de toile. Plus loin, le bois d’Argenteuil recèle mille cachettes ou occasions de s’amuser.
Holà, les mômes ! Restez ici, vous n’avez pas le droit de quitter votre place, les gens ne comprendraient plus.
Ebahis, apeurés, ils s’arrêtent. Ils ont senti sur leur tête l’haleine chaude de Monsieur Claude.
Monsieur, on fait rien de mal, on va juste à côté, dans le bois.
Vous ne pouvez pas, le bois est un petit peu trop loin, il n’est pas peint.
Jeannot, ne t’éloigne pas, Monsieur Monet a raison et ça ne serait pas prudent.
Les gamins ne pipent pas mot, échangent un coup d’œil et sans crier gare, s’enfuient prestement. Ils franchissent la limite de la toile, s’accrochent à la bordure effrangée, enjambent le feston et contournent le tableau, côté verso. Ils reçoivent de plein fouet un grand coup d’air frais et vivifiant. Les deux mères courent l’une vers l’autre, désemparées et mortes d’inquiétude. Le peintre, incrédule, pose son pinceau sur le chevalet, attend. Jean et Etienne gambadent sur le châssis, parcourent le bois. Ils perçoivent dans le lointain la quinte de toux de l’artiste. Les cris de leurs deux mères au paroxysme de l’angoisse leur parviennent. Ils hésitent. L’appel du large est plus fort. Un monde étrange aux contours indéfinis s’offre à eux. Un univers qui n’est pas cadré, cela fait peur et attire en même temps. Redoutable et ô combien tentant. L’entreprise n’est pas facile. Pour prendre du champ au-delà de celui qu’ils viennent de quitter au recto, il leur faut suivre le bois en surplomb. En plaçant leurs pieds et mains en opposition entre bois et toile, ils parviennent à descendre jusqu’à mi-tableau. Un bruit de frottement doux. Des poils dépassent de la toile. Le pinceau les poursuit. Soucieux de réparer. De l’autre côté, parmi les coquelicots, les mères en détresse ont regagné leur place. Figées. Peut-être dans l’espoir que les enfants les retrouvent plus aisément. Dans le champ de coquelicots, deux espaces vides, silhouettes blanches, se découpent, se détachent. L’une près de la dame à l’ombrelle bleu-pâle et l’autre, un peu plus haut sur le sentier près de la dame en noir. Le pinceau se fait plus pressant. Il se rapproche. Les enfants se méfient de son air soyeux. Poils lissés, bien rangés. Ils le trouvent collet monté. Surtout, celui-ci n’accepte pas la discussion, il est capable de leur en faire voir de toutes les couleurs. Oint d’un bleu de cyan, une couleur d’un autre âge pour eux. Le pinceau, lui, s’est donné comme mission de rendre aux silhouettes blanches leur aspect précédent parmi les petites taches rouges. Comme c’était prévu. Les enfants sont maintenant proches du chevalet. Plus qu’un saut… Etienne se lance le premier. Au lieu de parvenir au bois, son atterrissage est plus doux, amorti par une matière souple. Les poils du pinceau. Intercepté en plein vol, reconduit penicillu militari dans le haut du sentier dans un des deux espaces vides. Au grand soulagement de la dame en noir. Jean n’a rien pu faire pour son ami. Désemparé, il n’abdique pas, arpentant un autre bois. Celui du Chevalet. Univers plus vaste mais selon ses plans, loin d’être un aboutissement. Un papillon – dit de réglage – s’envole à son approche, peut-être attiré par les coquelicots.
Mon enfant dit une voix qui se veut douce, ton sort est-il si détestable que tu veuilles te séparer de ta maman anxieuse de ta disparition ? Ton camarade t’attend pour cueillir des coquelicots et jouer.
Jean pris de remords ne sait que faire.