Claude VUARCHEX
Vue de l’extérieur, la maison est gaie, calme, paisible, deux fillettes joupillent sur le gazon fraîchement tondu, de temps en temps la plus jeune vient à la fenêtre et interpelle sa mère en tapotant sur le carreau, la maison est calme, paisible et l’entrée de la Bentley noire jusque dans la cour ne trouble guère la tranquillité du voisinage, le père va au-devant du visiteur de stature imposante, en complet gris, la conversation qui s’engage, d’apparence cordiale au début, s’anime singulièrement, la mère, visiblement inquiète, arrive, en chaussons, à pas mesurés, s’approche, reste en retrait de son mari et, légèrement courbée, colle son épaule contre lui, attentive aux paroles du visiteur, le père se retourne vers elle, pose ses deux mains sur les coudes de son épouse, lui dit quelque chose comme pour la rassurer, celle-ci fait volte-face, et repart lentement à l’intérieur tandis que lui, après une profonde inspiration, reprend le dialogue avec l’homme au complet gris, passe ses doigts en peigne dans ses cheveux, se retourne, montre la maison, écarte les bras dans une gestuelle d’impuissance, l’homme en gris qui paraît maître du jeu, inflexible, sourit, puis impose le silence d’un simple geste de la main, et prend la parole, posément mais fermement, le front haut, presque avec un dédain amusé, et sans serrer la main du père remonte dans la Bentley, repart tranquillement, le père reste prostré, le regard longtemps tourné vers la voiture déjà disparue, puis, tête basse, rentre calmement chez lui, dans sa maison silencieuse, les jours passent et vue de l’extérieur, la maison reste calme, paisible, si ce n’est que la pelouse n’est plus depuis longtemps une pelouse mais a fait place à une friche, la bâche -sans doute destinée à protéger le salon de jardin- a chu, misérablement en vrac, et cela ne date pas d’hier car elle est recouverte d’une pellicule verdâtre, si ce n’est que les chaises du salon de jardin sont renversées, éparses, la porte qui apparemment donne sur un couloir d’entrée laissant entrevoir une clarté, une vie tranquille derrière des stores clos, une maison calme, paisible, qui abrite une famille paisible, sans histoire, si ce n’est que tous les jours, quelle que soit la position du soleil, les stores restent systématiquement clos malgré une vie qui semble se dérouler à l’intérieur, si ce n’est que les fillettes ne jouent plus jamais dans le jardin gagné par la broussaille, si ce n’est que chaque matin, la mère, très tôt, emmène furtivement les fillettes, si ce n’est que le père ne rentre plus que rarement, certaines nuits, dans cette maison aux volets toujours clos qui, vue de l’extérieur est calme, paisible. Sombre histoire…