« Une lettre d’amour »

Christian ZIMMERMANN

Chère Inconnue,

Longtemps, je t’ai observée du coin de l’œil, derrière mes lunettes fumées et dans l’instant même où j’ai posé mon regard sur toi, je t’ai aimée. Je feignais des absences, un détachement trop appuyé pour ne pas te paraître suspect. Je me plongeais dans un livre dont les lignes se brouillaient tant mon attention, ma pensée, étaient tendues vers toi. Pour faire bonne mesure, je laissais dériver mon regard dans le paysage qui défilait, ses collines qui étiraient leurs courbes avec leurs champs de blé  moissonnés, les balles de foin allumées par le soleil, les bois, les bouquets d’arbres, les haies dévalant les pentes ou bornant des prés où paissaient des troupeaux immobiles, le paysage avec ses villages de pierres grises sommeillant déjà dans ses plis secrets. Pendant que le train nous emportait, je m’efforçais de capter la moindre de tes mimiques, tes gestes que je devinais posés, comme réfléchis. Je gravais dans ma mémoire les traits de ton visage, j’imprimais dans mon corps le mouvement de ta respiration, je vibrais aux émotions qui te traversaient et affleuraient puis disparaissaient comme fondues dans l’attention que tu portais à ce petit diable de feu follet blond dont je percevais les sautes d’humeur, ton fils. Mais rien ne semblait pouvoir troubler ton calme intérieur. De ma banquette, je ne pouvais qu’admirer ton beau visage, ton port de tête, tes cheveux auburn encadrant ton grand front, serrés par tes lunettes de soleil juchées en diadème sur ta tête. Ton visage m’évoquait celui de ces Madones peintes par les primitifs italiens, la douceur qui s’en dégageait, leur caractère terrien. Parfois, je m’abandonnais et je voyais bien que ton regard avait cette mobilité féline qui me ravissait. Voyageur voyeur j’étais, et bientôt j’eus l’impression délicieuse que ton regard sombre cherchait le mien, le temps d’un éclair. Ce moment, je le prolongeais, je le savourais, attendant le prochain, furtif, fulgurant, qui allait me surprendre. Puis je te voyais mordre à belles dents un sandwich et revenir à ce qui occupait le cercle étroit de ton attention, ton enfant, partageant ce soin avec celui que je devinais être ton mari. Un gars solide, au visage buriné, à l’allure juvénile, avec ses cheveux courts curieusement coiffés d’une houppette comme les portent les adolescents d’aujourd’hui. Vous sembliez solidement amarrés l’un à l’autre. Cet homme, tu l’avais choisi comme savent le faire, avec un instinct juste, certaines femmes. Cet homme, sa stature, son caractère droit, équilibré avaient dû te rassurer. Non, je n’étais pas jaloux de cet homme, justement parce que tu en avais fait ton compagnon de vie et que bientôt notre conversation muette allait s’interrompre, rester en suspens dans l’infini du temps. Un seul petit regret, chère inconnue : ne pas avoir entendu le son de ta voix. Les bruits épars des conversations, les trémulations du train m’en ont privé. Le son de ta voix, qu’il me reste aujourd’hui le loisir d’imaginer, de former dans ma tête comme une musique, avant d’en écrire la partition. Quelques minutes me séparaient de mon arrivée dans la petite gare perdue de C.         Tu poursuivrais ton voyage, ton destin, avec dans ton regard, je me plais à le croire, la vision fugitive de ce voyageur au panama disparaissant au détour du quai et avec lequel tu avais vécu quelques moments rares d’intense complicité.

Merci chère inconnue de m’avoir livré cette part précieuse de ton intimité, l’efflorescence dans tes yeux d’une belle âme et toutes les belles choses que je pouvais y capter.

 

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