« Sœurs de cœur »

Geneviève BORREL

— Ta roue est dégonflée Gisèle, tu ne peux plus rouler !
Je freine des quatre fers, arrête l’engin, le mets à l’envers, saisis la pompe. J’aime mon vélo de couleur rouge, il a trois vitesses et va vite. Clara attend, elle regarde les voitures qui passent, me dit qu’en fin de matinée elle ira chercher sa mère à la sortie de l’usine. Il est dix heures.
— Arrête de jouer avec ma pompe, bientôt on n’aura plus d’air !
— Mais enfin, ça ne risque rien, de l’air il y en a partout !
Accroupie à ses côtés sur le bord de la route, j’observe une fourmi qui porte une miette de pain ou le contraire, je vois Jean-Yves qui conduit un Fenwick rempli de citernes jaunes avec des pancartes de tête de mort. Cet après midi, on fait un match avec lui dans la cour de devant.
Le foot, c’est notre passion, Clara est ailier droit, Jean Yves entraîne, joue, se fait aider par Jorrique, un homme seul qui habite en haut de l’immeuble sous les toits. Quand il fait chaud, Jorrique nous regarde de sa fenêtre, torse nu, (j’ai toujours vu mon père porter un maillot de corps), il donne des conseils d’en haut.
Clara et moi? Je me demande si petites nous n’étions pas ensemble dans un landau pour jumelles. En attendant midi, nous enfourchons nos vélos et direction la rivière.
Midi moins le quart, elle part pour l’usine, je plie le linge de la lessive accroché dehors, dans la cour de derrière, sans toucher la terre noire d’ardoise.
Mes parents sont les épiciers de l’usine, à midi, la porte du magasin sonne  pour les achats de pain, de vin, de matefaims, de bricolin.
Une déflagration percute la rue. Silence. Puis des cris.
— Gisèle, ne bouge pas ! Garde le magasin, je vais voir ce qui se passe.
J’ouvre la fenêtre de la cuisine, me penche, mes pieds ne touchent pas le carrelage, j’aperçois Clara debout, sa mère allongée sur le goudron au bord de la chaussée.
Je laisse la fenêtre ouverte, m’élance, j’ai les jambes en coton. Le personnel de l’usine accourt, forme un cercle. Une ambulance suivie d’une voiture de police arrive, l’assistance s’écarte. Clara reste debout, dans sa jupe plissée, deux larmes coulent le long du visage, elle observe toujours la route et dit :
— C’est un pneu qui a éclaté, plein de gravillons nous sont arrivés dessus.
Maman la prend dans ses bras. Trajet retour à la maison, ma sœur de cœur a les yeux gris.
Maman demande que nous fermions les volets, elle baisse le rideau de fer du magasin.
— La déflagration vient de l’immeuble, on dit que Jorrique a tiré de sa chambre avec son fusil de chasse, il a atteint le ventre de ta maman, c’est un miracle que tu  ne sois pas blessée, les gendarmes encerclent l’immeuble.
— Pourquoi il a fait ça ? demande Clara.
— Coup de folie de cet homme, ta maman va s’en sortir, répond ma mère en la prenant sur ses genoux. »
Nous avons passé l’après-midi toutes les deux, Clara et moi, enfermées dans l’appartement clair obscur à avaler des séries télévisées.
Ma sœur de peau était déjà ailleurs, elle regardait sans cesse le téléphone accroché au mur de notre cuisine. Elle guettait les pas en espérant que ces pas-là apporteraient de bonnes nouvelles. En fin de soirée, son père est venu accompagné de sa grande sœur. L’opération s’était bien déroulée.
Intuitivement, je savais que les jours qui suivraient ne seraient plus chargés de jeux, de fous-rires, de balades.
Plus tard, ma mère m’a prise à part, la mère de Clara était décédée, je ne devais rien laisser transparaître.
Pour la première fois des adultes étaient entrés dans le monde de l’enfance.
— Gisèle, tu viens avec moi, on descend au collège en vélo !
— Non je ne peux pas, mon père me l’interdit, c’est trop dangereux.
— Allez c’est le dernier jour de classe, les parents ne verront rien.
— Non, mon vélo est dégonflé.
— C’est toi qui te dégonfles, je pars sans toi. »

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