« Oui, mon capitaine! »

Alain NÉROT

François avance lentement à travers le maquis, au milieu de sa section déployée en fer à cheval, soucieux de ne pas laisser voir la peur qui lui serre le ventre. Pourtant ce n’est pas la première fois que le capitaine lui confie la protection avancée de la compagnie, mais aujourd’hui, il se sent nerveux. La progression est difficile entre les buissons d’épineux, la pente est raide. La chaleur est déjà forte, même s’il n’est pas encore onze heures. François essuie la sueur qui lui coule le long du nez ; dans une heure il fera tellement chaud qu’elle s’évaporera aussitôt formée.
Soudain, sur la droite, une pierre roule et rebondit sur le sol desséché, François fait un signe de la main. Toute la section s’immobilise. Une courte rafale de PM, une dizaine de fellaghas sortent du couvert où ils étaient planqués, s’enfuient en courant sous les tirs croisés. L’un d’eux tombe, les autres disparaissent dans le maquis. Plus bas sur la piste, la compagnie s’est immobilisée avant de s’égailler sur les bas-côtés.
Le silence retombe, François s’approche de l’homme couché face contre terre. Trois balles dans le buffet, un beau carton ! s’exclame Gros Pierrot, satisfait. Ce soir, au bivouac, il ajoutera une encoche sur son PM, comme dans les westerns. François rend compte au capitaine. La protection avancée, dix fois ça ne sert à rien, mais la onzième ça évite des morts.
Dès son arrivée à la troisième compagnie, il y a six mois, son galon de sergent fraîchement cousu sur les manches, François est tombé sous le charme du capitaine. « T’arrives à point mon petit gars, tu vas prendre la section du sergent-chef Martin. Ne fais pas comme lui, ne va pas te balader seul le soir derrière les dunes, c’est comme ça que les fellouz l’ont eu, on l’a retrouvé la gorge tranchée et les couilles dans la bouche. Il avait pourtant fait l’Indochine ». Le capitaine se montre toujours clair et direct, décontracté, mais exigeant, et soucieux de la vie de ses hommes. Il correspond à l’image que François avait de l’armée, pas comme les gradés de l’école interarmes.
Quand tant d’autres s’accrochent aux études, pour avoir un sursis et ne pas partir en Algérie, lui a devancé l’appel. Avec son bac et un engagement pour trois ans, il pouvait intégrer directement un peloton de sous-officiers. Il est sorti troisième sur vingt-cinq et il est parti tout de suite en Algérie.
Les jours passent, alternant les opérations de nettoyage et les retours au cantonnement. Il aime bien les gars de sa section, surtout Gros Pierrot dit « Pine d’ours », un vrai boute-en-train, toujours des histoires incroyables à raconter. Il est le seul engagé, tous les autres sont des appelés qui comptent les jours restant à faire. Quand François lui a demandé pourquoi il s’était engagé, il a répondu « Tu sais ce que je faisais dans le civil ? Je poussais les chariots dans la mine pour moins cher qu’ici ! ». François a alors proposé au capitaine de le nommer caporal.
Tout serait bien s’il n’y avait pas Martial, l’universitaire, le prof de maths, le râleur au mauvais esprit. Il dit qu’on a rien à foutre ici, que l’Algérie Française c’est de la connerie, qu’il comprend les fellouz et qu’on finira par se tirer de cette terre qui ne nous appartient pas, et que le plus tôt sera le mieux. François ne sait pas comment lui répondre, c’est toujours Martial qui a le dernier mot. Un jour, Gros Pierrot est venu à son aide, « Toi le marxiste, tu nous fais chier avec tes boniments, alors tu la fermes ou tu vas avoir mon poing dans la gueule ! ». Martial est parti dans son coin en disant « Bravo la démocratie ». « Ici c’est l’armée, on est là pour défendre la France, pas pour la saboter ». François, heureux de sa réplique, a été applaudi par les autres gars.

Rentré trois semaines en perm’ après un an d’Algérie, il a eu du mal à se réadapter à la vie en France. L’ambiance fraternelle de la compagnie, le soleil, la beauté des paysages lui manquaient. Pour dire vrai, il s’est ennuyé. Son amie Jeannine, lui a dit en riant qu’il était amoureux de son capitaine tellement il en parlait et vivement que cette guerre finisse pour qu’il rentre définitivement. Il n’a pas dit pas à Jeannine qu’il avait l’intention de signer à nouveau pour cinq ans. Il n’a pas dit non plus que son capitaine le ferait bientôt passer sergent-chef.
François à peine rentré de permission, la compagnie part en opération. Martial est devenu encore plus agressif, maintenu sous les drapeaux après la durée légale. Il ne cesse de dire que c’est contraire à toutes les lois. Les accrochages se multiplient, la compagnie a déjà eu trois blessés, dont un grave – Jean a reçu une balle dans la colonne vertébrale, il sera à vie dans un fauteuil roulant – . La section s’est renouvelée, François s’est affirmé, il se sent bien dans sa peau.
Nouvel accrochage, ça canarde de tous les côtés. La compagnie fait un prisonnier, un homme blessé à la jambe. Le soir, au bivouac, après avoir interrogé le prisonnier, le capitaine appelle François. « On est encore en opération pour plusieurs jours, je ne peux pas avoir un prisonnier dans les pattes. Après la soupe, tu l’emmènes en corvée de bois avec Felstein et Boutard ». Felstein, c’est Martial, et Boutard c’est Gros Pierrot. Pour la première fois, François ose répondre à son capitaine :
« Ce ne serait pas mieux de ramener le prisonnier au cantonnement ?
— Sergent Bonneval, c’est un ordre, pas une proposition ». François claque des — Oui, mon capitaine. »
François claque des talons. Il appelle Martial et Gros Pierrot. « On emmène le fellouz en corvée de bois ». Martial proteste, « Ordre du capitaine » aboie François. Ils partent tous les trois avec le prisonnier que sa blessure fait boiter. À trois cent mètres du bivouac, François s’arrête, ça sera bien ici. Le prisonnier blême, se jette à genoux et supplie la tête levée vers le ciel qui s’assombrit. Comme souvent, la nuit est magnifique avec un vent léger levé après la tombée du jour, la température est douce. François s’écarte du prisonnier et se tourne vers Martial « Martial, à toi l’honneur ». « Je refuse, je ne suis pas un assassin, c’est contraire aux lois de la guerre de tuer un prisonnier, tu peux m’envoyer en cour martiale, je m’en fous, c’est plutôt toi et ton foutu capitaine qui seront condamnés » et d’un geste sec il enlève le chargeur de son PM. « On n’est pas en guerre, c’est un terroriste » dit Gros Pierrot. Sans un mot, François abat le prisonnier d’une balle dans la tête. Cette nuit-là, il ne peut dormir. Il revoie le regard du prisonnier, il entend Martial le traiter d’assassin, son geste lui fait horreur.

Le sergent chef François Bonneval a quitté l’armée à la fin de son temps. Il n’a jamais pu parler à Jeannine et à leurs enfants de la corvée de bois.

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