« Mai 68. »

Jean CHAYLARD

Lui, vaque à ses occupations selon la routine quotidienne. Il accompagne ses enfants à l’école en partant travailler. Il n’imagine pas ce qui va se passer en un mois.
La radio, ce matin-là, annonce une manifestation d’étudiants à Paris. Rien de grave, cela est fréquent et Paris, c’est loin. Le lendemain, l’information prend plus de place dans le bulletin de treize heures. On apprend que les CRS sont sortis de leur caserne. La protestation se communique aux entreprises. Les grèves s’étendent. Les usines et les bureaux sont occupés par les grévistes, jour et nuit.
Lui, est insouciant, en province les troubles ne l’atteignent pas. Les propos des étudiants sont accueillis avec sympathie. Dans l’euphorie générale, il a l’impression de vivre un rêve éveillé, plus de contraintes. Le monde va changer. Il prend la parole, dans la rue, s’adresse à un voisin ou à un inconnu comme si c’était un ami. Il a l’impression de revivre la liesse de la libération en 44. Ce climat va durer quelques jours.
La radio annonce que les manifestations s’amplifient, le mouvement se transforme en grève générale, plus de trains, plus de transports en commun, la poste et les journaux emboîtent le pas. Les écoles ferment, faute de cantines et de transports scolaires. Les camions-citernes sont bloqués dans les dépôts. Les pompistes, après avoir vidé leurs cuves, affichent : « Plus d’essence ». À Paris, la manifestation tourne à l’émeute, on a dressé des barricades, coupé des arbres, arraché des pavés.
Lui, a du temps de libre pour vivre avec sa femme et ses enfants, sans travail, sans école, sans obligation, sans inquiétude, comme en vacances. Il prend son temps et fait la queue devant l’épicerie. Des ménagères paniquées se surchargent de sucre, de café, d’huile, de peur d’en manquer. Elles participent à créer la peur et la pénurie. Bientôt le réapprovisionnement des petits commerces ne se fera plus, l’épicier s’inquiète et baisse sa grille.
La radio confirme que ce climat s’installe dans la durée et s’étend à toute la France, il y a même quelques remous à l’étranger. Il n’y a plus d’État, plus de services publics. Les policiers et les gendarmes sont invisibles. Le gouvernement est impuissant, il ne fait rien ou s’il fait quelque chose, cela échoue ou reste invisible. Le pouvoir est vacant. Qui va le prendre ? Toutes les rumeurs circulent. Personne ne sait ni quand ni comment se sortir de l’impasse.
Lui, sort dans la rue, en quête de nouvelles sur la ville et la région ; pas de voitures, des piétons, quelques cyclistes qui ont sorti leurs machines rouillées des remises. Tout à coup, dans un grand crissement de pneus, une traction-avant noire, occupée par quatre hommes, passe en trombe sur le quai du Rhône. Sur la portière, trois grandes lettres peintes hâtivement au blanc d’Espagne : CGT. Il ne peut s’empêcher de sourire en voyant ces quatre jeunes qui rejouent la scène qu’ont vécue leurs aînés en 44 avec la même voiture symbolique et les lettres FFI. La lassitude le gagne peu à peu, comme sa famille et ses voisins d’ailleurs. Il est convaincu que cette situation ne peut pas durer éternellement.
La radio annonce que le gouvernement et le premier ministre ignorent où est le Président de la République. Stupéfaction ! Il n’y a plus personne au gouvernail. Bientôt tout s’accélère : Retour, discours, contre-manifestations. On annonce une grande concertation. La vie reprend. Le nom de « Grenelle » va entrer dans l’Histoire, ce nom d’un quartier de Paris deviendra le symbole des grandes remises en question. On dira le « Grenelle de ceci », le « Grenelle de cela », chaque fois qu’on voudra donner de l’importance à l’annonce d’un événement.
Lui, vaque à ses occupations selon la routine quotidienne. Il accompagne ses enfants à l’école en partant pour travailler.

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