« Lucien fait son cinéma »

Eliane MICHALON
Cette nouvelle a obtenu le premier prix du Concours Jean Lescure 2006, au cinéma d’Art et d’Essai Jeanne Mourguet de Sainte-Foy-lès-Lyon et a été reconnue par le jury national pour sa qualité littéraire. Son regard suit le gros câble tremblant. Dans quelques minutes, le wagon de la ficelle [1] va apparaître. La voilà ! Lucien attend sagement le funiculaire, il a envie de chanter. Enfin il l’a, il a lu son nom sur la liste, il vient d’obtenir son diplôme de projectionniste. Deux ans de cours du soir à la SEPR [2] rue Amédée Bonnet à Lyon. Il n’y croyait pas, pourtant il a réussi du premier coup. Le vieux va en faire une tête ! Lui qui a suffisamment répété, le cinéma c’est pas un métier, et si tu en as assez de la mécanique, tu n’as qu’à voir du côté de la SNCF, des PTT ou d’EDF. Là, c’est un boulot stable et puis il y a des syndicats pour se défendre. Le cinéma, quel avenir ? Et c’est même pas un travail à temps complet ! Qu’est-ce que tu crois ? Que tout va te tomber tout cuit dans la bouche ? Lucien s’en fiche bien du plein temps, ce qu’il sait c’est qu’il peut maintenant plaquer l’atelier du père Gambet. Terminé, les mains dans le cambouis à réparer les moteurs de mobylettes, encore si le singe lui laissait les grosses motos, non, les motos c’est l’affaire de l’autre ouvrier, l’OPHQ [3] le vieux compagnon, lui, l’arpette, le jeunot, il doit se contenter des petites cylindrées et des vélos. Bientôt, ce sera du passé, il le sait, après l’été, il sera projectionniste. Ce sera tout de même mieux. Le soir, quand il croise Colette et qu’il la raccompagne un bout de route, il n’ose pas lui prendre la main ni poser la sienne sur son épaule. Il a peur de tacher son corsage blanc. Même en se frottant les mains longtemps, il reste toujours de vilaines traces noires, surtout sous les ongles et cette odeur d’essence qui lui colle aux cheveux. Chaque jour, avant de quitter l’atelier, il reste un long moment aux toilettes devant le miroir ébréché à essayer de ressembler à Elvis. Parfois, il n’est pas trop mécontent de son image, il arrive de mieux en mieux à gominer ses cheveux pour se rouler une belle banane. Il a caché un flacon de brillantine dans son vestiaire, quelquefois il a la main lourde, l’odeur du travail est si tenace. Il sait qu’il obtiendra très certainement le poste de projectionniste au cinéma de quartier du Point du Jour qui ne fonctionne que le jeudi et le week-end. Il y va régulièrement avec ses copains, parfois il emmène sa petite sœur, sa mère veut toujours qu’il s’en occupe, mais elle est pénible la gamine, elle le suit partout, une vraie peste, en plus elle moucharde aux parents. La première fois qu’il l’a conduite au cinéma, c’était dans la salle paroissiale, le curé projetait le « Livre de la Jungle », la petite a pris peur. Elle s’est mise à hurler, il a dû sortir pour la calmer. Quand il sera aux manettes… il a maintes fois répété les gestes à la SEPR, prendre la bobine, la lever d’un geste au-dessus de son épaule, attention à ne pas rater l’arc électrique, fermer le clapet … Et l’image défile devant les yeux écarquillés de la frangine et des gamins du coin. Il leur apporte du rêve. À chaque séance, il y a toujours quelques adolescents qui embêtent les filles. Malgré l’obscurité, il a bien vu Georges, le fils du boucher de la place Saint-Irénée laisser furtivement traîner sa main sous la jupe vichy de Claudine. Lui, il n’oserait jamais. Il a fallu que Colette passe et repasse sur le trottoir où il répare les mobylettes, qu’elle lui adresse la parole la première. Il l’avait repérée – tous les soirs, elle descend du trolley vers 18h30, l’arrêt se trouve juste en face de l’atelier – Elle tournait toujours la tête dans sa direction, sans avoir l’air de rien, et puis d’un pas tranquille, elle rentrait chez elle, pas très loin du garage. Sa mère tient une librairie minuscule, son père travaille chez Berliet et ils vivent dans l’appartement au-dessus du magasin. C’est elle qui a fait les premiers pas, elle lui a demandé s’il pouvait réparer son solex. Prétexte ! Car ce vieux clou n’arriverait jamais à monter Choulans. Ils ont vite oublié le solex… Elle est belle Colette, toute blonde et toute pâle. Lui, il ne s’est jamais trouvé très beau, il aime à penser qu’il est le vilain Reggiani dans « Casque d’Or ». Mais il n’y a rien d’obscur dans la vie de Colette, tout est lisse comme elle. Elle est standardiste au central des PTT à Bellecour. Avec ses compagnes de labeur, elle passe ses journées à introduire des fiches dans des tableaux téléphoniques, casque sur les oreilles, son casque d’or. Elle met les êtres en relation pour le bonheur ou le malheur. Il sait que de temps à autre, elle ne peut s’empêcher d’écouter les conversations, c’est interdit mais elle est si curieuse, ensuite quand ils se retrouvent, elle lui raconte ce qu’elle a entendu. Ainsi passent les jours. Ils se rencontrent chaque fois qu’ils le peuvent, après le travail, et pour que dure l’enchantement, ils allongent le trajet qui la ramène chez elle. Ils tournent devant le cinéma de Trion, ensemble ils regardent les affiches. Alain Delon plaît beaucoup à Colette. Dernièrement, ils ont vu deux fois « Rocco et ses frères ». Lui, préfère le rêve américain. Personne ne détrônera Elvis, à la limite Brando dans « L’homme à la peau de serpent ». Peut-être qu’après le cinéma du Point du Jour, il pourra être projectionniste dans cette salle ? Il aimerait bien, il y a moins de chahut. La semaine dernière, on y jouait « La Parisienne » avec Brigitte Bardot. Fait très exceptionnel, son père est allé voir ce film. Il a beaucoup ri. C’est rare que le père passe un dimanche après-midi au cinéma. Il y est allé seul. Il faut dire qu’il s’était engueulé avec la mère. Ça leur arrive de temps en temps et ensuite le père a tendance à bouder quelques jours. Dimanche, il a claqué la porte sans dire où il allait et puis il est revenu tout sourire en fin d’après-midi. Au souper, il a raconté le film. La petite sœur était contente, la mère un peu moins, d’habitude le père ne veut jamais sortir. C’est vrai qu’il travaille dur, souvent le dimanche. Il est cheminot et quand il n’est pas dans son train, il a son jardin à désherber, sa vraie passion. Toujours un piochon ou un sécateur à la main. En été, avec les voisins, ils concourent aux plus grosses tomates, il a souvent gagné. Alors le cinéma, il n’a guère le temps ni l’envie, des couillonnades tout ça, des histoires à dormir debout pour endormir les travailleurs et leur donner à rêver pendant que les patrons les exploitent. Il fait tout de même quelques exceptions pour le cinéma soviétique, Renoir, Rossellini. « La vie est à nous », « la Grande illusion », « Rome ville ouverte », pour le père ce sont des œuvres qui veulent dire quelque chose. Lucien pense que projectionniste c’est un bon boulot, seul maître dans sa cabine, pas de compte à rendre, seulement respecter les horaires, bien sûr ne pas se tromper dans les bobines et faire attention à ne pas casser la pellicule. Quand même, ça l’angoisse un peu la solitude dans la cabine. Personne à qui demander de l’aide, pas de vieil ouvrier pour le conseiller et s’il se trompe de galette ? Et si il y a le feu ? Pendant les cours, les professeurs ont vraiment insisté sur les dangers d’incendie, pourtant lui n’a jamais entendu parler de cinéma qui brûle. À quoi bon se faire du souci ? Il verra bien le moment venu. Il pourra passer tout son temps au cinéma, visionner tous les films, plus besoin de faire la queue, de payer son entrée ! Aujourd’hui, la vie est belle, il a son CAP, il a trouvé une place assise dans la ficelle, avec un peu de chance, il aura tout de suite une correspondance avec le bus et il n’aura pas à marcher longtemps. Aujourd’hui, la vie lui sourit. Il redoute un peu l’arrivée à la maison, il sait que ses parents ne partageront pas son enthousiasme. Ils sont anxieux, les actualités avant les films montrent des images de guerre de l’autre côté de la Méditerranée. Les temps sont durs et l’avenir incertain. Il est bien décidé à ne pas se laisser dicter ses choix professionnels, il va abandonner la mécanique pour le cinéma même si pour commencer il doit décharger des cageots au marché gare pendant la semaine. Au début, ce sera dur, il aurait préféré un emploi dans un grand cinéma du centre ville mais ce poste au Point du Jour, c’est inespéré, même si c’est moins prestigieux. Il y a une ambiance familiale, des gens du quartier, chacun connaît chacun. Il n’aura pas intérêt à se rater ! Il entend déjà les quolibets : « Hé ! le gone ! Une pellicule ça ne se monte pas comme une chaîne à vélo ! » Plus que deux mois et demi à tirer avant de donner sa démission au patron et il partira quinze jours en vacances à la mer chez sa tante au Grau du Roi. Il aime bien ce petit port. Il guette le retour des pêcheurs, il espère toujours qu’ils rentreront avec des thons. L’an dernier, sa petite sœur jouait à enfoncer son index dans les yeux caoutchouteux de ces gros poissons. Cette année, il partira seul, sans la gamine, sans ses parents. Colette ne pourra pas venir avec lui. La tante n’accepterait jamais de les loger tous les deux, ils ne sont pas mariés, même pas fiancés. Il voudrait bien partir camper avec Colette en Bretagne, il ne connaît pas. Le père est cheminot, mais lui, Lucien, n’a pas beaucoup voyagé. L’odeur des gares, le bruit des trains, la voix nasillarde du haut-parleur il n’aime pas. Avec les parents, quand ils voyagent, c’est toujours en train. Il faut se lever tôt, porter les valises, manger l’éternel casse-croûte au saucisson, attendre sur les quais. La famille n’a jamais quitté l’hexagone. Lui, plus tard, il aura une voiture. Il ira jusqu’en Italie, à Rome, à Venise. En attendant, il est assis dans le funiculaire. Aura-t-il le courage d’annoncer dès ce soir au vieux qu’il va quitter son travail ? Il pourrait peut-être attendre le jour de son anniversaire, dans trois semaines. Il y aura tout le monde, l’autre sœur, celle qui est mariée, son beau-frère, le père hésitera à piquer sa grosse colère. Oui, c’est ça il le dira pour son anniversaire. Ce soir, il va juste annoncer qu’il a obtenu son diplôme. Seule sa sœur sera contente, elle sera fière de lui. Vous pensez ! Un frère qui travaille dans un cinéma, c’est la gloire assurée auprès des camarades de classe, elle va s’imaginer qu’elle pourra voir les films sans payer. Il la laissera entrer gratuitement parfois, mais toute seule, sans ses copines. Elle rêve la gamine ! Lui aussi… quand il sera dans sa cabine, peut-être que Colette pourrait travailler comme ouvreuse, avec une jupe noire et une lampe électrique ça arrondirait les fins de mois. Pour l’heure il n’en est pas question, la place est déjà prise par la plantureuse Yvette, une brune aux formes rebondies. Tous les garçons n’ont d’yeux que pour elle quand, à l’entracte, elle arrive haut perchée sur ses talons aiguilles, la panière en bandoulière, proposant « bonbons, caramels, esquimaux, chocolats glacés ». Elle a du succès Yvette, en un rien de temps elle vend sa marchandise et elle repart de sa démarche chaloupée. Finalement, Colette ouvreuse, ce n’est pas une bonne idée. Ces regards braqués sur elle, ces plaisanteries douteuses ! Il a honte rien qu’à l’idée d’avoir pu imaginer cela. Il veut la garder pour lui, rien que pour lui. Pas de trolleybus à l’horizon, il se décide à parcourir le trajet à pied jusqu’à la maison, ainsi il aura plus de temps pour préparer son discours. « Voilà. Papa je ne veux pas faire comme toi, je veux un métier qui me plaise, où je me réalise ». Non. Pas ça. Il entend déjà le vieux ricaner et il sait bien que son père n’a pas eu le choix. Et puis zut ! Il improvisera, il verra bien. Il marche à grandes enjambées en sifflotant. Pour fêter l’événement, il proposera à sa mère et à sa sœur de les emmener voir la « Prisonnière du désert » samedi soir. Son père travaille, il doit faire la ligne Lyon-Bardonecchia. C’est le seul trajet où il dépasse les frontières du pays. Le cœur battant, Lucien pousse le vieux portail. Son père est là, assis sur le muret du jardin, il a l’air bizarre. « Je t’attendais, fils. ». Il s’avance, lui caresse maladroitement la joue et pour finir lui tapote l’épaule. « Tiens, c’est pour toi. ». Il lui tend un courrier. « Les gendarmes l’ont apporté ce matin. Bon Dieu, les salauds ! ». Lucien parcourt le document, il doit rejoindre son régiment dans huit jours à Marseille, ensuite l’Algérie, Batna. Il aura vingt ans dans les Aurès.

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