« L’île du bout du voyage »

Marie-Pierre KOHLHAAS-LAUTIER
Dans l’île qui me ressemble circule une énergie, offerte par la combustion de mes peaux mortes. Ceux qui accostent, pour peu qu’ils soient de bonne volonté, pensent : « elle a fait peau neuve », et visitent à loisir les alignements de mes vieux carcans. Les arbres de mon île sont de jeunes pousses, aux troncs fiers, prêts à en découdre, avec juste ce qu’il faut de greffe prise à l’écorce des anciens. Jusqu’à ma maison haute, celle où je vivrai en troisième âge, dont les murs sont enduits de frais, avec des motifs tout récents, pleins d’espoir et que la qualité de l’air n’est pas près de ternir. Oui, l’air est exceptionnel sur mon île, on peut y chanter particulièrement vert, s’époumoner, susurrer ou striduler, les voix sont belles, emplies de cicatrices. Vibrantes. Oui, sur mon île, on respire. Sur tout le tour de l’île qui me ressemble, point de phare. Mes amis plaisantent sur mon idée de remplacer les signes lumineux par du tricot. Des fils, des nœuds, du lié-moissonné-batté, du relié entre les autres et moi. Je voudrais tisser, tricoter, emmailloter tout ce que j’aime. Je voudrais tricoter même les orties après les avoir lavées à l’eau de pluie récupérée dans un tonneau, les tordre gentiment, les entortiller en un manteau et l’offrir aux passants. L’île qui me ressemble est pleine de traces de pas, dans tous les sens ; celles qui fuient, celles qui flânent, celles qui partent posément au travail, celles pas-perdus, celles pas-de-deux, celles pas-de-côté pour regarder la belle déferlante sans s’y fendre l’âme. En observant bien, vous verrez des traces qui tentent de revenir sur leurs pas. Oh ! On les aime bien, surtout ne levez pas la voix à leur approche, soyez indulgents, ces pas-là sont encore jeunes, chut ! Ils vont vite apprendre. Suivez plutôt les traces bien plantées qui conduisent à ma maison du bas. La dite « maison du bas » est celle de la sérénité. On y entre par un jardin couché entre les lattes d’un plancher de bois. Un jardin qui sonne le plaisir de vivre, et la lessive des jours verts, et le café de l’Italie, et les assiettes garnies de goémon. J’en ai toute une collection. Et après le repas on écoute son grillon intérieur, et il conseille d’aller brûler encore une peau ancienne ou deux, comme du papier d’Arménie. Je ressemble à une île amie reliée à d’autres îles par des fils de télégraphe, on peut se donner des impulsions d’amour, courte-longue-courte, et de temps en temps lancer la grande invitation, dans ma maison du centre, celle qui grandit au fur et à mesure que les amis arrivent, qui pousse ses murs, les allonge pour qu’ils portent les photos de plusieurs générations… Alors on peut grimper à l’arbre, y construire une cabane. L’île qui me ressemble aime bien quelquefois se cacher être rayé de la carte pour pleurer pour couler un peu dans l’abysse appeler la noyade de tous les ports de sa nouvelle peau trop belle. Et une fois la tempête passée, quand la plage est couverte de brisures de vieilles chimères, de ruines, de coupures de journaux intimes, de déchirures de drap-mouchoir, il n’y a plus qu’à ratisser, à réécrire « SOLEIL » avec un bout de bois sur le sable, à allumer des chansons, à laisser circuler l’énergie et à se promener sur l’île Il n’y a plus qu’à ratifier le droit d’être sur les petits chemins de l’enfance sur les chemins fous du désir sur les chemins glissants de l’étranger sur les chemins ombragés du soir qui veut bien de ma figure changeante dans l’île qui me ressemble.

Laisser un commentaire...