« Les mères ne sont pas bonnes »

Martine JACQUEMIER
« Tu vois, à mon travail, Il y a une technicienne de surface. Eh bien, je mets un point d’honneur à jeter le rouleau usé à la poubelle et à le remplacer. Je laisse les toilettes propres, moi ! C’est ma manière de respecter son travail et sa PERSONNE. Tu comprends ? — Toi, tu vas encore avoir tes règles. » Maman devient mutique, entre en résistance, fomente des plans. Elle lavera seulement ses vêtements, la moitié des nôtres, et le linge de maison. Elle achète des boîtes à slips, des boîtes à chaussettes. À chacun de regrouper ces dernières par deux. Plutôt que de fournir cet effort, papa se réapprovisionne au marché. Il refuse de participer davantage aux tâches ménagères. Il concède quelques contributions financières : achat d’un lave-vaisselle, d’un sèche-linge. « Pas question pour moi de perdre mon temps avec ces corvées. — Et mon temps à moi ? — Tu veux quoi à la fin ? Que ce soit fait, ou m’ennuyer avec tes besognes de bonne femme ? » Une semaine plus tard il embauche une femme de ménage pour quatre heures de travail par semaine. — Le plus long ce n’est pas de nettoyer, c’est de ranger, proteste maman. » La femme de ménage lui donne raison. Elle réclame des corbeilles pour ramasser ce qui traîne. Et maman d’en ranger le contenu. La vue de nos chambres la déprime profondément. Elle essaye : des couettes pour nos lits, des bocaux pour nos billes, des caisses pour nos légos, nos B.D. Elle tente même des valets de nuits ! On les vend au pucier du village. Quant aux poubelles choisies à Ikea, elles trônent au milieu de Kleenex, boulettes de papier, trognons de pomme… Je me rappelle le jour où nous avions invité nos grands-parents. Maman avait balayé nos chambres, enfourné nos jouets dans des sacs plastiques de cent litres. « Si ce soir, ce n’est pas rangé, les sacs partiront à la poubelle. — Tant mieux ! avait dit mon petit frère, comme ça tu nous en rachèteras des neufs. » Les sacs sont restés longtemps sur nos armoires, puis maman a tout remis en place. Au retour d’un stage à Alès, elle doit enjamber des cartables, des chaussures, des sacs de sport pour entrer. La table de la salle à manger est entièrement couverte de cahiers, de courrier, de tasses, de verres, de clés, de cadenas, de chaussettes déjà portées… Elle ne dit rien. Elle nous distribue ses cadeaux. Le lendemain, pendant les deux heures d’équitation de papa, elle redonne un aspect civilisé à la maison. Sur sa table de la salle à manger débarrassée et cirée, elle pose en son milieu, sur un napperon, un hibiscus. En langage des fleurs : — S’il vous plaît, ne posez plus rien. Elle part acheter le pain. Quand elle revient, elle doit à nouveau, franchir des obstacles, bottes, cravache, bombe… Sur la table de la salle à manger, Papa déverse le contenu de ses poches, celui de la corbeille de courrier, celui de la boîte à clefs de la cheminée, celui de sa pochette. Il cherche quelque chose. Il n’aime pas chercher. Ça le met de mauvaise humeur. — « Où as-tu mis ma Carte Vitale ? Maman est au bord des larmes. — Je n’en peux plus de votre désordre ! — Le désordre ne gêne que toi, alors si t’es pas contente… » Maman fait demi-tour, repousse du pied bottes et cravache. Elle s’en va. Maman n’est jamais revenue. Elle s’est jetée du huitième étage de l’immeuble où elle travaillait. Depuis, elle dort dans une chambre blanche. Le ménage et le lit sont faits chaque jour. Sur sa table de nuit, une unique orchidée en plastique. Les tuyaux sont regroupés, fixés par des collants coupés aux ciseaux. Ce matin papa nous réunit. — « J’ai parlé à Papi et Mamie. Ils sont d’accord. Je vais autoriser le médecin-chef de service à débrancher maman. Je pense que c’est ce qu’elle voudrait. Je lève la main. — Oui ? demande papa — Je ne suis pas d’accord. Maman n’a pas mal, elle sourit. Je crois qu’elle est heureuse d’être dans un endroit propre, rangé où elle peut enfin se reposer. »

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