« La fileuse de chanvre »

Ana SURET

-Ah ! dit-elle, je n’y arriverai pas, je crois que je n’y arriverai pas.
Sous ses doigts, les brins de chanvre, nerveux, refusaient de se tordre et de former ce fil régulier qui lui valait la réputation d’être la plus habile fileuse du canton.
Lasse d’avoir recommencé en vain à tordre la fibre crémeuse si fine, elle abandonna le rouet, préférant jouir de la clarté de cette journée d’automne dans le jardin créé par son grand-père. Accolé au côté ouest de la maison, il était ceint d’un muret lui arrivant à la taille. Son grand-père en avait charrié les pierres, les avait savamment agencées afin que ni le vent, ni la neige, ni la pluie ne puissent le ruiner. Le jardin n’était pas grand, comme c’était la coutume dans cette région de montagne. Les jardins n’occupaient guère plus d’espace que les maisons.
Son père avait pris soin de l’œuvre de son propre père, ne laissant pas les herbes s’installer dans les interstices des pierres, redressant celles qui étaient déplacées. Pour rendre le jardin plus fécond, il était allé chercher de la terre dans le fond du vallon, là où à l’automne s’amassent les feuilles des saules et des bouleaux que le temps transforme en terreau. Il l’avait transportée dans une hotte en osier et l’avait versée en tas dans le jardin. Le monticule devenu haut dépassait le mur. Aux voisins qui lui demandaient s’il avait bâti une montagne à côté de sa maison, il avait répondu oui, il inviterait les citadins à la gravir ! Son initiative avait été imitée, des monticules avaient émergé par-dessus les murs de presque tous les jardins, puis une affluence de pelles, râteaux et autres outils avaient mis à bas ces montagnes miniatures. En moins d’une semaine un terreau bien noir recouvrait les jardins, des brassées de feuilles étalées par-dessus ; les jardins étaient prêts au sommeil hivernal.
Emilienne, prénom dérivé de celui de son grand-père, se rappelait ces moments avec plaisir. Elle avait 8 ou 9 ans ; c’était loin maintenant qu’elle abordait ses 60 ans, elle avait l’impression que c’était hier. Souvent ces images s’imposaient, quand elle ramassait quelques légumes ou enlevait les mauvaises herbes ou retournait la terre avant de semer.
Son jardin, précieux tel un coffret, abritait ses souvenirs d’enfance. Les murs aux pierres rudes habillées de vert-de-gris et de rouille par les lichens, donnaient un cadre aux visages de ses parents. Elle les revoyait, debout, leurs mains enlacées enserrant le tronc frêle du poirier qu’ils venaient de planter. Jeune fille, elle aimait s’asseoir à son pied, le dos contre le tronc lisse ; le regard levé, elle observait le soleil jouant à cache-cache à travers les feuilles, cernant d’un halo doré la silhouette des fruits charnus dont la saveur se révélait après quelques semaines de repos sur les claies du grenier.
Avec les mêmes gestes que ceux de sa mère – son père avait trop à faire ailleurs pour se soucier de ce mouchoir de poche – dans le même rythme imposé par les saisons, elle semait, arrosait, repiquait, puis semait autre chose et arrosait encore. Selon l’ardeur du soleil, la première récolte de salade repiquée le long du mur face au sud avait lieu courant mai ; une salade savoureuse et délicate au goût. Vite devenue vigoureuse, elle supportait la saveur relevée de l’huile de choux. Mi-juin, les radis roses et blancs apparaissaient et si le ciel n’avait pas été trop capricieux, on pouvait manger une « sautée » de pommes de terre au tout début de l’été. Dès lors, Emilienne passait du temps dans le jardin, le matin à la fraîche et le soir sous le soleil moins ardent.
Elle trouvait de l’apaisement dans ces moments de connivence avec la terre, comme en cette fin de journée où elle a senti que le chanvre ne se plierait pas à sa volonté.
Dans la soirée, à la lueur de la lampe à pétrole, elle avait repris son ouvrage, le chanvre s’était laissé faire. Le tisserand était venu chercher le fil et lui avait ramené de l’ouvrage.
La bise sifflait le long du mur du jardin, dans le hameau on disait que l’hiver serait long, il venait de commencer.

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