« Amnésie »

Anne Currie

Près de la côte de granit rose, Julie se promène dans la forêt, attentive au clapotis du ruisseau, aux multiples pépiements. Elle s’assoit tout près sur un rocher et laisse vaguer son regard dans la lumière dorée qui filtre au travers des frondaisons. Calme du lieu. Douce somnolence.
Subitement, les oiseaux se taisent. Un étrange silence envahit la forêt. Du ruisseau tout proche monte un froid violent. Julie frissonne, se lève rapidement, quitte le lieu, anxieuse.
Tandis qu’elle avance sur le chemin de terre qui la reconduit chez ses amis, une force l’oblige à se retourner : furtive, une silhouette qu’elle croit reconnaître – lui ?– glisse à la lisière de la forêt. Julie accélère le pas. Paniquée, plusieurs fois elle se retourne. Personne. Aucune ombre. Elle court. Bientôt, elle arrivera chez ses amis. Tout à coup devant elle, sur un bloc de rochers sculpté par l’érosion, apparaît une énorme tête de chien, dont les yeux luisent d’une inquiétante lumière. Saisie d’angoisse, elle court, ses jambes tremblent, elle trébuche, elle tombe. Un cri. Elle perd connaissance.
Le lendemain, elle se réveille dans un lit qu’elle ne reconnaît pas. Son amie Claire, assise à son chevet, l’entoure de ses bras.

— Claire, où suis-je, que s’est-il passé hier soir ? Aide-moi… Je ne me souviens pas…
— Nous avons entendu un cri. Avec Tom, nous sommes sortis très vite et nous t’avons trouvée étendue par terre sur notre chemin. Comment te sens-tu ? tu es chez nous.
Julie tente de se souvenir Elle caresse ses cheveux de manière compulsive. Elle soupire, répétant plusieurs fois :  »
— Je ne me souviens de rien… Je ne me souviens de rien
Claire regarde Julie avec perplexité, Julie semble saisie d’une telle frayeur !. Tom propose alors une promenade jusqu’au village. Julie marche comme une automate, triturant de la main gauche son collier d’ambre.
— Tu te souviens pourquoi tu es tombée ? demande Claire.
— … Dans la forêt, tout s’est suspendu… il y a eu une drôle d’ombre humaine…puis j’ai aperçu une lueur étrange dans les yeux d’un chien sur un rocher… puis j’ai entendu un cri… puis… plus rien… marmonne Julie. Plus rien.
— C’était ton cri. Nous l’avons entendu… Tu gisais à terre, sans connaissance.
— L’esprit de la forêt t’aurait-il envoûté ? tente de plaisanter Tom.
— J’ai peur… bredouille Julie.
Claire observe son amie à la dérobée. Cette dernière a le visage fermé, le regard triste et inquiet, hagard, comme elle l’avait eu plusieurs années auparavant.

Dans son esprit meurtri, Julie ressasse à l’infini trois scènes.
D’abord éblouie par le soleil, elle entre dans la pénombre de l’église, vêtue d’une robe de dentelle blanche. Elle avance jusqu’à l’autel au bras de son père. Là, elle attend, elle se retourne, elle attend longtemps.
Puis son fiancé apparaît, parcourt l’allée jusqu’à elle, la regarde de ses yeux à la lueur étrange et lui glisse à l’oreille :
— Ne m’attends pas, ne m’attends plus. Oublie-moi.
Dernière image : son fiancé vu de dos, sur le parvis de l’église, baigné de soleil.
Et la rumeur de l’assemblée.

Claire lui pose la main sur l’épaule. Julie sursaute, comme si elle revenait de loin. Elle dit à son amie inquiète:
— Comment s’appelait mon fiancé ? Dis, quel était son visage ? Je ne m’en souviens pas… Je ne m’en souviens plus…
C’est du passé, Julie. Oublie.

Ils arrivent tous trois sur la place du village. Tom achète le quotidien au tabac-presse. A la Une :
« Règlement de compte à Marseille. Hier après-midi, un dealer ainsi qu’un passant ont été tués par un tir de Kalachnikov provenant de deux hommes à moto ».
Julie blêmit à la vue des photos. Le passant… c’est Lui. Pierre Martin.

Silence soudain des oiseaux dans la forêt.

Les commentaires sont fermŽs !