« Ambre »

Pascale CHARCOSSET

Tu ne te souviens plus de l’heure de l’écluse et bien sûr c’est très contrariant. Le bateau « Craque Ma Poule » a du tracer loin dans l’horizon de ton cœur.
Tu bois depuis trois jours, tu as quatorze ans, ta mère ignore ta première cuite, c’est mieux ainsi. Ton père fume sur la terrasse, ce n’est pas son souci. Ton absence de sourire, ta mèche décolorée, ton rire nerveux, c’est ton énième chagrin et tout le monde s’en fout. Tu bousilles les tournesols, il fait trop chaud, personne ne sort avant le feu d’artifice. Ta rage cogne dans ta démarche solitaire. Tes yeux bridés ne pleurent pas.
Bien sûr, Ambre navigue mieux que toi. Tu ne sais pas qui lui a offert ce trois mâts et tu préfères ne pas savoir. Tu n’es même pas sûr qu’on le lui a donné. Ta seule préoccupation du moment est de la retrouver dans ton champ de rage et tu n’oses pas demander aux autres navigateurs qui attendent l’écluse si, ils l’ont vue. De toute façon, elle est devant, tu le pressens. Elle adore les vents d’est et la météo n’annonce aucun détournement de vent pour aujourd’hui : c’est râpé Ecluse et vent d’est, tu sors une bière et une autre que tu lances au skipper de « La volonté de Dieu » qui trimballe des touristes bizarres. Ça te distrait un peu, de regarder autour de toi.
Ambre n’est pas franchement jolie, son tee-shirt sent une sueur salée. Elle observe la lune à travers ses doigts. Elle préfère les vieux filets, c’est comme ça que vous vous êtes rencontrés, grâce à un vieux filet sur ton bateau. Tu photographies ses mains. Au dos des clichés, elle note : mains paysannes.
Tu as trois ans, tu éparpilles les coquillages cassés autour d’un château de sable. La mer montante emporte la moitié du château, les coquilles s’éloignent. Tes yeux bridés ne pleurent pas. Ta mère remet l’élastique de ton bob.
Elle s’appelle Ambre, un prénom non assorti aux phalanges de ses mains calleuses. Elle se prénomme Ambre ça ne lui va pas quand elle navigue loin, tu décides cela une bonne fois pour toute. Au début, vous vous entendiez bien. C’est elle qui a baptisé ton bateau « Y a Ka Yallé »
Tu as seize ans, tu traverses le pont d’Oléron et tu t’ennuies déjà. Tu veux être ailleurs avec ta bande de copains. Tes parents ne te donne pas le choix. Tu aurais choisi un été de concerts, tes parents t’offrent un vélo.-
Sur son bateau, Ambre a des gestes rapides et toi tu n’y vois que de la lenteur. Tu ne comprends pas ce qui se passe dans ta mémoire. Les trois mâts s’emmêlent. L’écluse s’ouvre, l’horizon devient suspicieux et tu t’en veux de ne pas avoir chercher tes jumelles pus tôt. « La Volonté De Dieu » passe devant, tu maudis tous ces touristes et ces vents d’est qui s’acharnent sur ta destinée.
… Août douleur. Ta petite sœur est dans sa chambre, le teint jaune, jaune le jour, jaune la nuit, jaune quand tu manges dans le silence des soirs, jaune dans tes rêves. Jaune le jour de sa mort. Tes yeux bridés ont pleuré loin du cercueil. Sur une dune andalouse tu as dessiné un indalo pour elle.
Elle trace où encore, tu en oublies que tu es photographe et que dans trois jours tu repars à Nantes. Tu sors une autre bière. Le bruit des cannettes vides accumulées dans la cambuse t’exaspère.
Ambre, il y a de la tristesse sur le sable, tu le sais.

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