Place du Change, quartier Renaissance. Lyon à pavés, immeubles classés, ruelles piétonnes où l’on déambule,et traboules secrètes à découvrir, cafés à terrasses et squares à crottes de chiens. Quais à dominicales expositions d’art en herbe, en friche, en verve. Bref, St Jean et St Paul ensemble confinés au pied de la colline qui prie sur des siècles de vies d’hommes. J’ai moins de vingt ans et des rêves.
Place du Change, j’y passe tous les jours ou presque. Je fréquente une école d’art dont une partie des salles se trouve à cent mètres de là. Les rues sont si étroites qu’on ne voit guère leurs façades et que je me prends souvent à guetter un pan de ciel pour débusquer un horizon. Si les maisons ont des façades, les rues en ont tout autant !
Place du Change, je vais d’un pas sans rythme. Il fait un temps sans froid. Et soudain, mon cœur bondit. Ce drap qui chute et emporte la façade au travers des échafaudages. J’en ai le souffle suspendu et le regard fixe. Combien de secondes pour revenir au lieu tel qu’il est ? ! Un pignon s’offre un leurre. Si vrai que l’illusion m’emporte, une fraction de ma vie a disparu. Lorsque je reviens, j’en suis sidérée. Se tromper si fort, si bien, tient du souhait d’être ailleurs. Ailleurs que là, débouchant de la place du Change sur l’échoppe de Nardone, le glacier, dont le mur de faussaire sert de décor à de vraies glaces.
Place du Change, à vingt pas, à contre-courant de la Saône, je file sur un trottoir dont les marches étroites mènent à des commerces en contrebas de la chaussée. Chausse-trappe. Combien ont manqué de choir ou bien d ‘entrer tout de go dans les boutiques à leur corps défendant, mûs par la gravité de leur déséquilibre ? Justement, je ne sais trop à quoi ressemblent les étages qui la dominent mais cette vitrine ceinte d’une boiserie vert sombre, sans mode et sans manière, je la remarque parmi l’alignement des autres. Elle est comme certains êtres. Elle a l’air d’avoir été là de tout temps, immuable, achevée, discrète et tenace. Je m’approche, l’ombre de ma tête permet à mes yeux de fouiller la pénombre du lieu. La porte sans poignée dit assez qu’il est une heure où la main ne se tend que vers la fourchette.
À deux pas de la place du Change, la librairie Blanc, Louis Blanc. L’oncle de mon père. Son parrain. Est-ce possible qu’une boutique appelle la descendance de celui qui la créa ? Une attirance inexplicable puis décryptée. Peut-être. Ainsi, c’était là ! J’imagine les rayonnages, l’encombrement, le foutoir de l’oncle revenu des Indes aussi distrait qu’il y était parti. En est-il revenu, y est-il bien allé, le sait-il tout à fait ? C’est donc ici que la voracité de lecteur de mon père naît en toute impunité, le cul rivé sur un escabeau, happé avant sa descente, par Romain Rolland, Molière, Céline. La fermeture quotidienne lui est prétexte à l’emprunt de l’ouvrage en cours. Il le remettra en place demain, sans faute. Pour l’instant, il marche en lisant, à moins qu’il ne lise en marchant, vers la rue Franklin où il loge chez ses grands-parents. Seul repère tangible de ce monde qu’il puisse partager. Les livres restent des alcôves. Il y fuit, s’y perd, s’y trouve, jamais ne dit un mot, se fait homme à grand peine. À peine a-t-il d’ailleurs choisi de devenir un homme mais un lecteur sans hésitation aucune. C’est la lecture qui l’a choisi et il ne s’est pas défendu. Ce monde offert et divers est plus aisé à fréquenter que celui du dehors à conquérir. Pour l’heure il ne conquiert qu’en rêve et il rêve beaucoup.










