Textes à la table d’écriture

J’ai toujours su qu’il existait plusieurs langues

   Je suis Bertine Ponguide, née en République Centrafricaine. Ce pays se situe au centre du continent africain ; on y parle couramment au moins trois langues. La langue administrative est le français, la langue nationale est le sangho et chaque tribu parle un dialecte. La République Centrafricaine dispose d’une plate-forme linguistique commune à tous ses citoyens.

  En effet, tout Centrafricain d’origine est d’emblée bilingue, puis trilingue au cours de sa scolarité primaire, enfin poly-linguiste au collège (avec l’introduction du latin et des langues vivantes : l’anglais, le russe, l’espagnol…) et par le contact avec d’autres ethnies.

Mon grand père, combattant de la seconde guerre mondiale a acquis sans démarches la nationalité française ; par ce biais, mes parents ont pu étudier en France et nous ont appris à parler le français  bien avant que nous soyons scolarisés ; nous possédions déjà le sangho et le yakoma, notre langue maternelle.

Après la décolonisation, la France met en place le dispositif de la centrafricanisation des cadres. Mes parents, de retour au pays après leurs études en France, sont intégrés grâce à ce dispositif.

Nous logeons alors dans le camp de la coopération, partageons une grande maison coloniale avec d’autres expatriés (Portugais, Américains, Français et Russes…). Nous bénéficions des avantages, autrefois réservés aux coopérants. Nous avons des employés de maison issus d’autres tribus, leurs enfants sont nos amis, certains deviennent les filleuls de  nos parents ; nous jouons et restons parfois dormir les uns chez les autres. Quelquefois, les employés de maisons nous offrent des contes, ponctués de chansons dans leurs patois. Cela nous facilite encore l’apprentissage d’autres dialectes.

Par ailleurs, des répétiteurs nous donnent des cours de soutien et de suivi scolaires. À la demande de mes parents, avec mes frères, nous  repérons à l’école les enfants des personnes aveugles et des lépreux afin qu’ils partagent avec nous ce temps de scolarité privé. Celui-ci se déroule dans la réserve (endroit de stockage des marchandises et des casiers de bouteilles vides, aménagé en salle de classe). Mon père, est souvent affecté dans d’autres préfectures et hormis le sangho et le français, pour jouer avec les enfants d’autres tribus, nous apprenons leur dialecte. Ils ne vont pas tous à l’école car on les envoie travailler dans les champs de coton afin d’améliorer le revenu de la famille.

Mes parents ont lutté pour l’accès à la scolarité de ces enfants, certains d’entre eux ont pris le risque de protéger ma famille pendant le génocide de la tribu yakoma.

Dès ma petite enfance, j’ai toujours su qu’il existait plusieurs langues, nos ascendants  nous y ont régulièrement sensibilisés.

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Rengas 2011

Droit devant

Bon…
Bien…
Je vais vous avouer quelque chose.
Je n’avais aucune raison de fuguer, aucune. Et pourtant, je l’ai fait. Quand la cloche a sonné à 16h25, j’ai rassemblé mes affaires, j’ai dit au revoir à la maîtresse, aux copains. Je suis sortie. Je suis sortie de ma vie. J’ai marché droit devant. J’imaginais… rigoles, champs, bois, granges, foin, lait-cru. J’imaginais… souliers sans lacets… et j’ai arpenté la longue ville, des images plein la tête, j’ai traversé les fleuves, dépassé les rails. J’ai ri au ciel à venir. J’ai rencontré la première sente au bout du trajet, alors j’ai relevé mes cheveux en chignon. J’ai lancé mon cartable dans le premier fossé. Quand la grange est apparue, une musique a chahuté mon âme. J’ai avancé et je l’ai vu. Il était là, il m’attendait assis sur une pierre. Alors, j’ai marché droit devant, je l’ai dépassé. La musique a diminué. Il n’a pas bougé. J’ai hésité, le temps d’une saute d’air et j’ai marché droit devant.


« The » femme

Sur la place, ils ont oublié de planter un arbre ! Comment ça ? Un espace, un creux, un gouffre s’ouvre qui ne convient ni à ton regard, ni à tes pas habitués. Sur la place, tu avances. Un chien, un de ces roquets empaquetés de celluloïd rose avec au bout de sa laisse télescopique, elle, the Femme, the canon comme tu n’en n’as plus vu depuis… Depuis quand ? À Noël l’an dernier, sur cette même place où tu avais rendez-vous, sous la grande roue, à guetter la femme, the Femme qui te donnerait un baiser, là sur ta joue râpeuse, un baiser comme ça, pour rien, pour toi qui n’en reçois plus depuis… Depuis quand ? Ne pas trop fouiller dans les souvenirs, la tendresse ce n’est plus de ton monde, c’est en toi que ça déborde si tu n’y prends garde et tu… Et tu… « Salauds, ils n’ont même pas planté l’arbre ! Elle viendra plus The femme, plus la peine. Allez ! Jeannot, passe-moi la bouteille ! ».

« La Tout’Belle »
La ville s’essoufflait entre les fleuves. En contrebas du pont, Jérôme rinçait à grandes eaux la coque de sa péniche, la Tout’ Belle, achetée avec l’argent de la Minon. Il en avait des tas de projets dans sa tête, d’abord réparer la péniche, ensuite cela devenait plus compliqué, il n’était pas vraiment sur la même longueur d’ondes avec Lucette. Lui voulait naviguer, des chambres d’hôtes sur la péniche, il emmènerait des couples friqués jusqu’à Amsterdam, il y aurait tout sur le bateau, sauna, jacuzzi… Lucette ne vouliat pas en entendre parler. Elle, elle voulait rester à quai, transformer la Tout’Belle en guinguette où le populo viendrait guincher et manger des moules-frites.
Comment lui faire changer d’avis ? Bien sûr, l’argent venait de la Minon, la sœur de Lucette, mais c’était quand même lui le patron. Convaincre la Minon que son projet était le bon peut-être. Il posa son seau. Convaincre Minon, c’était sans doute perdre Lucette. Perdre Lucette, c’était n’être plus patron de la Tout’Belle, c’était sûr, ça ! Il téta son mégot. Etre l’homme de Lucette, ça avait toujours été important. Il se demandait si aimer rimait toujours avec céder. Si céder, c’était encore être regardé comme un homme par Lucette. Il mordit son mégot. Il était tout chose et ça, c’était vraiment nouveau.

La Dame au chaton
La vieille dame, au manteau de fausse fourrure, se pencha vers les chats, je ne pouvais entendre ce qu’elle disait. Elle caressa la tête d’un chaton tout blanc, puis elle se mit à farfouiller dans son cabas, un cabas de ménagère à carreaux. Elle sortit ce qu’il contenait non sans précaution, non sans s’adresser au chaton, assis sur son petit cul, celui-ci posé sur la toile cirée à fleurs bleues et mauves de la table de la cuisine. Un poireau, une miche de pain aux olives – sa secrète gourmandise – un second poireau, une barre de nougat pour Joséphine, sa sœur invalide qu’elle irait visiter tantôt. Le chaton bailla. Attendre est un art difficile. La vieille dame lui sourit à belles dents. Faut-il préciser qu’à son âge, celles-ci bien sûr étaient fausses mais plutôt réussies. Et puis, elle sortit enfin un paquet blanc, froissé, dont coulait en un rouge goutte à goutte, du sang et quelques cheveux. Des cheveux ! observa le chaton troublé. Des cheveux et du sang, des cheveux bruns dépassaient du papier, longs filaments sur lesquels perlait, rouge et sombre, le sang. Bon sang ! La vieille dame émit un doux gloussement, d’une main maigre, elle déposa le contenu du sac dans une passoire. Le « splatch » effraya le chaton qui fila, queue dressée, au fond du couloir.
« Minou, minou, minou, minou… »
La vieille dame rinça la chose chevelue, la shampouina, la rinça encore avec soin. Un filet de vinaigre, voilà, elle était satisfaite.
« Minou, minou, reviens, minou, c’est juste une nouvelle pièce pour ma collection. »
Le Minou refusa de se montrer.
Dépitée, la vieille dame alla ranger avec les autres, le scalp qu’elle venait de prélever sur la sale voisine du 2ème.

Le cœur lâche
Soixante ans après, c’était toujours la même histoire. Il était toujours le même, enfin presque. Né à Vancouver, il était arrivé en Vendée un été, le nez en l’air, prêt à tout acheter de ce qui faisait palpiter son cœur. Et l’on m’a rapporté que c’est son cœur justement qui a lâché. La vie est coquine ou quoi ? Il avait patiemment reconstruit ce qu’il appelait « un semblant de vie ». Il évitait soigneusement les contraintes – surtout du style « aller au boulot ». Je m’étais laissé dire qu’avant de quitter son pays il avait reçu un énorme héritage, plus une maison – qu’il a bien vendue – et de toute façon, riche ou pas riche, il ne s’occupait pas de ce que valaient les choses. La seule valeur parlante à son cœur, plutôt qu’à ses yeux, c’était l’amour, l’amour, être en amour. Il avait le cœur prêt à apprendre le français, le Vendéen, pourvu qu’une blonde lui offre le monde dans un sourire.
Tout avait commencé au bal des Pompiers. Il y avait Marion, la fille des boulangers – l’aînée. Un beau brin de fille. Bien roulée. Il l’a épousée. Il a acheté la ch’tite bourine au bout de la rue. Ils ont longtemps tenu table. Et le Pinot coulait sec ! Il a trop bu, j’vous dis et la vie s’est vengée.
On l’a trouvé mort et nu dans le lit de la sacristaine, c’est pas chrétien tout ça !


Le monde est fou …

 
Contributions de l’atelier au long cours, 4 novembre 2008 :
Marie-Pierre Kohlhaas-Lautier :

 
Le monde est fou.
La ville est folle. La campagne et la vache sont folles.
Et moi aussi.
Je suis fou.
J’ai une nette prédilection pour le vide. J’entends… pour le plongeon dans le vide. Tête la première !
Je ne rate jamais une occasion de me saborder, de détruire la moindre réussite. De saper le plus élémentaire projet abouti.
Je suis fou. J’aime être fou.
Cependant, je cotoie tout le monde, sains d’esprit et équilibrés aussi. J’apprends beaucoup au contact du genre humain. Les animaux, eux, m’échappent. En général, ils ont trop de cohérence.
Moi, ce que j’aime, c’est rater. Louper. Manquer le coche. Retour à la case départ ! Je suis un rat de laboratoire. Un rat fou. Je ne sortirai jamais du labyrinthe, et c’est tant mieux. La folie est une expérience sans limites. En tout temps et en tout lieu, elle est supérieure à la raison.
Je sais que la plupart de mes congénères n’avouent pas leur penchant pour l’eau trouble, ils se targuent d’être forts.
Moi, je les connais. J’en croise au bout de ma rue.
Christian Comard :

 
Le monde est fou, plein de drôles d’oiseaux…
Ce matin en classe, M’sieur, j’ai une question à vous poser. Non, pas encore comment on fait les bébés ! Je crains… Oui Sabrina, pose ta question. Voilà, est-ce que vous croyez que je cours plus vite qu’une autruche ? Non bien sûr, c’est évident je pérore. Bien sûr que si, elle retourne, j’ai vu un documentaire à la télé et je crois bien que je cours plus vite qu’une autruche. On est mal on est mal, évitons l’enlisement, clic clic j’ai la solution, Wikipédia clic clic autruche. J’annonce fièrement, une autruche court à la vitesse de 70km/h. Je vous l’avais bien dit, se rengorge-t-elle. Mais enfin Sabrina, le champion olympique du 100 mètres court à la vitesse de… clic clic Wikipédia, solitude complète, le temps que je transforme des mètres/seconde en kilomètres/heure elle a décroché. Le lion me faisait peur mais il n’arrivait pas à rattraper l’autruche, atterrit-elle. Alors, il court à moins de 70 km/h je triomphe, oui, mais ça ne lui dit rien les kilomètres/heure.
C’est alors que Dame Expérience, Monsieur Sens pratique, Madame Pédagogie, magnifiés de leurs plumes respectives, entrent en scène, me drapent des ailes de Connaissance et… ding dong ! Un lion pourrait-il te rattraper Sabrina ? Oui, puisqu’il veut me manger. Ding dong bingo ! Eurêka j’ai la solution. Accroche-toi Sabrina, si le lion ne peut attraper l’autruche et si le même lion peut te manger, cela prouve que tu cours moins vite qu’une autruche. Ah M’sieur, j’aime bien comme vous expliquez, roucoule-t-elle.

Quelques heures plus tard, de retour à la maison, encore enfumé de ma journée à l’école, ma fille me saute à la gorge. Et tu sais quoi papa ? Tu crois que je cours plus vite qu’une autruche ? Noooooon, pas toi je crie pendant qu’elle m’attire vers la fenêtre de la cuisine. Regarde là-bas, fait-elle.
Un cirque et cinq autruches pomponnées comme dindes à Noël Si si, au bout de ma rue.

Françoise Sauzet :

 
Le monde est fou mais je me soigne.
Je me soigne ?
De n’être pas aussi folle que lui,
De l’être autrement,
De l’être encore,
De vouloir l’être toujours,
De le croire seulement fou parce qu’il déborde ma raison, trop immense ou trop infime, sa dimension m’échappe, glisse hors de ma prise.
N’être que soi et ne pouvoir le contenir tout entier, le contenir tout entier et ne pouvoir en jouir.
Angoissée, percevoir cet entre-deux, n’en trouver aucun cri qui le résume, l’exulte, l’exalte, l’exténue.
Je suis folle d’être venue. Folle d’être là, dans un monde sage, articulé à sa logique pleine, souterraine, d’incessantes impermanences et récurrences.
Je suis folle parce que je m’en suis exclue, convaincue d’illusions, parmi lesquelles, et non des moindres, celle du temps, celle du dehors, celle de l’étranger, celle de l’étrangeté, celle de l’ailleurs.
Le monde est. Et je suis folle.
Il n’y a pas de bout du monde. Pas même au bout de mes songes en vérité. Même pas au bout de ma rue. Le monde est fou…au bout de ma rue
Maurice Naigeon :

Le monde est fou. Ils jouaient toute la journée sans porter de bretelles. Poker menteur, ça rapporte de quoi faire la culbute. Mais ces gens -à voulaient gagner plus que les antiquaires. Ils misaient sur tout, sur le métal comme sur les chevaux, sur la nourriture, le blé, la bière, le prix des armes comme sur celui des médicaments.
Le mondes est fou ; la vie est folle et tout va comme sur des roulettes russes. Tout leur était dû, les gens du monde faisaient travailler l’usine du monde. Chaque Halloween, les fantômes s’agitaient de l’autre côté du globe, où les femmes du monde travaillaient une terre ingrate. Chaque révolte se dissolvait dans une guerre.
Le monde est fou. Je le vois dans tes yeux. Je le vois dans ma glace comme sur les écrans de télévision. Le monde est fou mais n’est-ce pas un nouveau monde qui se pointe au bout de ma rue ?