Atelier « Myrelingues »

Le 5 novembre 2011, dans les hauts du Gourguillon, au clos Vendôme, ils étaient douze à rapporter l’événement. Voici par-delà le temps, quelques témoignages :


Témoignage 1

Je viens de la ville de Myrelingues. Je me nomme Gersande de Nevors.

Le désastre de novembre 1305 a blessé mon épaule pour longtemps. J’étais en prière lorsque le mur a croulé, ses pierres, ses lierres, ses vipères, sa misère et tout son temps de gloire plongé de poussières aux pieds du Pape Clément V.

Les cloches sonnaient dans le vent du cortège, le fracas lourd a entrechoqué leur son, tout est devenu bruit de colline en cavale. Ma robe en pans de velours vermillon sillonnée de filaments de sang abritait les larmes des enfants égarés. Mes bras ne suffisaient pas à les encercler tous. Une pierre a brisé mon épaule évitant la tête brune d’un poupin qui pleurait la bouche grande ouverte. J’ai regardé ma main pantelante qui l’instant d’avant relevait les boucles de l’enfant brun. Assise de douleur, j’ai vu les morts piétinés, la tiare du Pape sur le sol du Gourguillon. Je n’entendais plus rien comme si la vision des morts m’ôtait les sons de l’horr‎eur. J’ai balbutié une prière dans l’éther des douleurs, nul écho ne franchissait mes lèvres. C’est alors que j’ai vu ma ville de naissance dans les yeux de l’enfant brun, j’ai vu son âge vieillir et sourire, j’ai entendu son chagrin sans son à l’intérieur de mes pupilles. J’étais sourde. L’enfant a cessé de pleurer, ses yeux sombres s’étonnaient de tant de visages en cris. Ses mains potelées serraient un cœur en bois de buis.
Avant de perdre conscience, j’ai guidé ma chute sur mon côté le plus doux. J’ai rêvé sans douleurs. Au milieu du fracas des hommes et des femmes perdus, j’ai soulevé mes paupières. Les enfants éloignés dans des chemins méconnaissables se donnaient la main et formait une frontière de vie.

J’ai cherché les boucles brunes, rien alentour, rien dans le lointain. En me hissant sur les éboulis le cœur en buis a glissé. Il logeait dans le pli de ma robe.

Pascale CHARCOSSET

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Témoignage 2

Ce samedi 14 novembre 1305, il est marqué dans ma tête. La veille, le vendredi 13 novembre à 3 heures du matin, j’arrivais chez Monsieur Patissoire, boulanger
dans le village de Sainte Foy la Lyon.

Je commençais le travail d’apprenti, mon père m’avait prévenu :

« Honore ce travail ! C’est Monsieur Merlingue qui te recommande et Monsieur Merlingue, ce n’est pas n’importe qui, c’est le propriétaire des poiriers de Chasselay et mon père c’est le métayer. »

Le jeudi, j’avais été prêt à 11 h car je partais avec le propriétaire, il devait faire réparer son horloge  dans le village de Vaise. Mon père avait revêtu sa veste de chasse, réservée aux jours importants, ma mère m’avait remis l’écharpe du grand père Auguste contre la froidure de la ville, mais moi j ’étais pas bien, je laissais Élise avec ses cheveux bouclés, mon Élise à moi, toute à moi.

La samedi, à 2 heures du matin, Joseph est monté à l’échelle.

« Monsieur Bertrand ! C’est l’heure, debout! Aujourd’hui, on doit livrer dans la grande salle Rameau, le pain pour le repas de Monsieur le Pape Clément et ce pain c’est toute la réputation de Monsieur Patissoire.»

Dans le fournil, il y a beaucoup de monde, beaucoup trop pour moi, t’es où mon Élise? Ils sont où mes poiriers ?

— Bertrand passe moi la farine, surveille le lait, ne reste pas en travers du chemin, ne range pas ça là !

— Bertrand tu vas aller aider Joseph, il faut être au moins deux pour livrer tout ce pain !

— Joseph attends moi, ne cours pas si vite !

— Bertrand, fais attention aux chevaux ! Regarde avant de traverser, ne réponds pas aux badauds, garde le pain bien serré contre toi, les miséreux peuvent te le voler ! Regarde où on va, après t’iras tout seul, viens vite, on va courir dans la descente de la montée du Gourguillon.

Je suis estourbi, je suis chancelant, j’ai les quinquets grands ouverts,  j’ai la gorge sèche, j’ai…
« Stop ! Arrêtez vous, pas le droit de passer, le cortège du pape va arriver, mettez-vous sur le côté. »

Le gendarme me serre trop fort le bras.

— Joseph, t’es où ?
— Pousse-toi gamin,  je veux voir le pape, je veux qu’il bénisse ma bru qui est malade, pousse-toi,  j’ai dit. »

Je ne vois plus rien mais je tiens le pain serré contre moi, après cela, j’entends des hurlements. Des agissements.

— Le pape est tombé ! Les chevaux se sont emballés, le carrosse a rué dans les gens !

La foule recule, s’invective, et moi, Bertrand je bredouille le nom de Joseph, j’ai les jambes qui flanchent, j’ai le ventre qui crie famine,  je vois des milliers d’étoiles,  j’entr’aperçois Élise et…  je tombe.

Geneviève TAVARDON

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Témoignage 3

 

 Myrelingues la brumeuse, le 14 novembre de l’an de grâce 1305,

Ma mie,

     D’abord, rassurez-vous, si vous avez ouï dire des évènements du jour, je suis en bonne santé, juste un peu fatigué. Je m’en tire avec quelques bleus et un méchant accroc à mon meilleur pourpoint. J’ai, pour quelques jours, élu domicile à l’auberge du sanglier, et c’est de là que je vous écris, un pot de ce petit vin des côteaux que nous aimons tant, posé devant moi. J’espère que la vie va reprendre son cours habituel et que je pourrai bientôt vous rejoindre, toutes affaires réglées à ma plus grande satisfaction.

Donc, je disais, rassurez-vous, car je suppose que moult bruits doivent déjà courir à propos du terrible accident qui s’est produit ce jour sur le coup de midi montée du Gourguillon. Les cloches sonnaient à la volée,  tandis que le pape nouvellement couronné sortait de l’église Saint-Just, notre bon roi Philippe à ses côtés. Je vous laisse imaginer le cortège. En tête marchait un détachement de gardes sonnant trompes ou portant bannières et oriflammes aux couleurs jaune et blanche de la papauté, ouvrant à grands coups de hallebardes un passage dans la foule des badauds qui se pressaient montée du Gourguillon. Le pape Clément suivait, tiare en tête, surplis doré sur les épaules, monté sur une mule harnachée de velours grenat guidée par deux pages portant bérets grenat et pourpoints du même. Le roi Philippe suivait, à pied pour ne pas porter ombrage au nouveau pape, et aussi parce que le chemin fort pentu et plein de trous ne se prête guère aux cavalcades. Derrière se pressaient les seigneurs et les prélats, rivalisant d’élégance. Enguerrand, le frère du roi et Célestin, le frère du pape, marchaient côte à côte. La bannière jaune et blanche du pape claquait au vent, le cortège avançait très lentement,
car, comme je vous le disais, une foule énorme se pressait sur le passage de Bertrand de Got, évêque de Bordeaux, premier pape français, couronné sous le nom de Clément V, grâce à notre bon roi. Espérons que ceci mettra fin aux ruineuses guerres que nous entretenions avec la papauté.

Je me tenais un peu à l’écart, car bon nombre de ces gens puent tellement que c’en est difficilement supportable, à croire qu’ils n’ont jamais vu l’eau. Je me méfie aussi des tire-laine, prompts à couper le cordon qui rattache la bourse au pourpoint, et qui font florès dans ces foules. Il y avait aussi des marchands ambulants proposant vin et gâteaux. Leurs cris et leurs gueulantes couvraient presque le bruit des trompes. Tout n’était que joie.

Le cortège avançait donc avec lenteur et majesté, quand un mouvement de la foule pressa un grand nombre de gens contre un échafaudage. Sous le poids, celui-ci s’effondra, et, n’étant plus soutenu, c’est tout un pan de mur qui s’écroula. Les moellons et les pierres dévalaient la pente, l’un d’eux passa si près que, si je ne m’étais écarté à temps, il m’aurait broyé les côtes. Je m’en suis tiré avec un bleu et un accroc à mon pourpoint. Quand j’ai relevé les yeux, le cortège papal était en pleine déconfiture. La mule du pape ayant buté, celui-ci gisait à terre, sa tiare a presque roulé jusqu’à moi. Notre bon roi, lui aussi, avait chu, les mains dans le ruisseau merdeux qui coule au milieu de la voie. Des cris et des gémissements s’élevaient des décombres du mur, des corps désarticulés gisaient immobiles. Les mouvements de la foule en panique empêchaient les gardes de
s’approcher, il fallut la plus grande énergie au capitaine de la garde pour libérer un chemin pour accéder aux blessés.

De mon promontoire, vous ai-je dit que j’avais trouvé refuge sur un pan de mur bien stable ? De mon promontoire donc, j’entendais les plaintes des blessés. Des civières furent
improvisées avec les hallebardes et plus de deux douzaines de blessés purent ainsi être évacuées vers les hospices des frères, mais, hélas, il y avait aussiune douzaine de morts, dont les propres frères du pape et du roi qui conversaient si tranquillement une demi-heure au paravent. Que les chemins de la providence sont mystérieux, quelle grâce a protégé le pape et le roi mais n’a su protéger leurs frères ?

Après toutes ces émotions, je suis retourné à l’auberge panser mes plaies et changer de pourpoint. Vous vous doutez bien que l’on ne cause plus que de cela dans la ville. Les rumeurs les plus folles courent, certains parlent même d’un attentat perpétré par le pape noir, car il paraît que des cultes étranges se tiennent parfois dans les grottes de la colline. Une autre rumeur veut qu’une escarboucle valant plus de 10.000 pièces d’or se soit détachée de la tiare papale, et que, malgré la nuit, certains seraient déjà à l’œuvre pour retourner les pierres !

L’aubergiste me fait signe que le repas va être servi, je termine donc cette lettre en vous rassurant encore une fois sur ma santé, et en vous disant que, pour la première fois, je me suis trouvé plus élégant que le pape et le roi réunis.

Je vous baise les mains,

Votre dévoué Anselme

Alain NÉROT

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