Atelier « Fragments »

À partir du « démembrement » d’un poème de Baudelaire : « Enivrez-vous »


Ivresse étoilée
Françoise Sauzet

Temps à vous enivrer, tout enivrer de verte poésie. L’oiseau gémit, ivre de vent. De votre chambre, vous demandez
Tout. Dans ce palais, les esclaves, épaules martyrisées, répondront à votre guise, morne vertu, horrible fossé, quelquefois l’heure brise
De ne pas enivrer.
Temps du « toujours », ce vin qui est là penche l’horloge, il chante la question sans trêve de quelle solitude il faut à la vertu ?
Mais quoi ! Enivrez vos pas et marches
Pour sentir la vague qui roule de l’oiseau à l’étoile, de l’étoile au vers.
Pour ce qui est sur vous, qui est sur tout ;
Mais tout ce qui est cesse, fardeau, heure ou horloge, sans votre guise
Et si déjà la verte poésie diminuée fuit, ivresse disparue, réveillez-vous, enivrez-vous de terre, vin ou vent ou vague, demandez tout, être tout unique
Il parle
Il le faut !
De vous et du tout un.


À partir d’une ébréchure


La poussée
Françoise Sauzet

Il a d’abord soupiré. Longuement. Je le vois de dos. Il se voûte sous son propre souffle. La tête suit l’inclinaison vaincue et naturelle de la colonne vertébrale tandis que le regard prend les pieds pour repère. Le pied droit précisément fourrage dans les débris avec une apparence de nonchalance qui laisse penser que Marc ne s’attend pas à trouver ce qu’il cherche ou qu’il est sûr de le dénicher. À moins que le geste ne soit machinal, une sorte d’accommodement à l’étrangeté de ce que son esprit ne peut concevoir. Nous sommes là depuis plus d’une heure. Je l’observe. La veille, nous avons été avertis des dégâts par son frère qui n’a pas jugé nécessaire de venir pour nous ouvrir la porte. Il est vrai que la porte ne ferme plus, c’eût été de ce point de vue, inutile. Je crois que Marc aurait été soulagé peut-être par la présence de Jean. Il ne semble plus sentir la mienne.
Chaque fois que je me déplace, sans intention précise mais par réflexe, toute mon existence se ramasse dans le bruit de craquement et de grincement que je provoque.
Nous semblons réduits au choc de la découverte, saisis dans le silence vibrant qui suit un bruit terrible, comme par le miroitement de l’eau entre deux ronds de houle, par l’immobilité oppressante de l’air juste avant un orage. Nous ne prenons aucune décision parce qu’aucune décision ou ce qui peut y ressembler ne nous est accessible. Nous sommes là, dans nos corps, sans cœur et sans esprit, au milieu des gravats, sidérés, attendant qu’une déferlante emporte l’instant qui dure vers un dénouement libérateur, une remise en mouvement de notre humanité, la survenue de ce qui la sauve ou du moins le retour d’une sensibilité à laquelle nous nous sommes identifiés et par laquelle nous nous sentons vivre d’habitude.
Le soleil est haut dans le ciel bleu. Je le vois tout de suite lorsque la voix de Jean nous appelle. Juste avant sa voix, le claquement d’une portière. Je n’ai pas entendu la voiture arriver. J’étais ailleurs, j’étais ici. Marc se retourne, s’approche, me touche, front à front, sans un mot, nous revenons ensemble de quelque part dont nous ignorons tout, ensemble et séparément. Il paraît rompu, je me sens alourdie, à peine capable de desserrer les lèvres, notre baiser n’est qu’effleurement.
Le bois de l’escalier sonne mat, et vite, Jean apparaît. Il nous regarde du seuil, la tête inclinée à gauche comme souvent lorsqu’il est immobile et qu’il va bientôt parler.
- On vous dirait revenant d’une nuit noire, « revenants » tout court, auriez-vous aperçu des fantômes ?
Il est sans sourire. Nos embrassades sont sans matière et sans façon. Alors, sur une musique silencieuse et tel un ballet de lune, nos visages ensemble se lèvent vers le plafond détruit, la charpente dont l’échancrure laisse voir le ciel magnifique, ils balayent les murs, puis nos corps de même vont et viennent, les jambes, puis les bras, c’est une danse de trois étoiles muettes, secrètes, blessées, en connivence, de pièce en pièce. Une fine poussière nappe nos chaussures, talque nos pantalons, monte doucement à nos hanches, se dissout dans les gris des plâtres et retombe sans témoin.
Nous sommes revenus dans la cour. Là, nous reprenons mémoire d’hommes, à la mesure de nos propres vies, nous nous rassemblons, nous nous ressemblons, nous nous retrouvons, choqués et pudiques. La raison questionne pour éluder l’émoi. C’est cela.
- Qu’est-ce qui s’est-passé ? _ – Aucune idée, Marc. Le temps était clément depuis plusieurs semaines, il n’y a pas eu de secousse sismique que je sache, pas de foudre, pas d’orage, pas de vandalisme, pas même de traces de capricornes ou de termites. Aucune idée. Ni idée, ni indice.
Jean émet ces mots d’une voix atone, je le sens agité sous la retenue de ses mouvements. Je dis :
- C’est comme un bol heurté sans casse apparente. Un jour, une fente apparait que personne ne voit, suit une ébréchure. La douleur nue et sa marque dans le même temps. Personne n’a rien vu venir. Personne ne s’est douté que ça arriverait. Un coup sans bosse.
Un chien aboie. Je continue, je ne devrais peut-être pas mais je continue. Je m’entends continuer.
- Un coup sans bosse, c’est comme un secret qui s’insinue dans les êtres et les façonne à son ombre. À sa botte. Dix ans, cent ans passent et soudain le secret sort de gestation. On ignore la cause, mais on en voit l’effet. Pourquoi maintenant, nul ne sait. On se doutait qu’il y avait quelque chose derrière la pesanteur des vies, les dissonances, les désertions, les heurts, les ratages, les demi-pas, les demi-mots, certains silences bien sûr qu’on ne s’explique pas, depuis longtemps…
- Oui, me coupe brutalement Marc. On a compris.
Il se détourne. Jean baisse la tête. Il l’incline à droite comme lorsqu’il est mal à l’aise.
J’achève pourtant, neutre :
- Alors, un jour, une maison s’écroule sans bruit et sans raison.
Je me referme.
Nous sommes sans plus de connivence plantés au milieu de la cour pavée. Ce qui nous sépare n’a pas de mots parce que nous en ignorons tout, du moins consciemment nous ne savons pas, du moins, pas vraiment.
- Ce n’est pas possible.
- Qu’est-ce qui n’est pas possible, Marc ? murmure Jean.
- Je ne sais pas, ça ! hurle Marc le bras tendu vers le bâtiment.
Affolée, je dis :
- C’est marrant, d’ici on ne devine rien, hein !
Ils me fixent tous les deux, tendus tous les deux. Marc regarde la façade, il la regarde vraiment.
- C’est vrai, d’ici, on ne devine rien.
Un chien aboie. Le même que tout à l’heure. ÀÀ même distance.
- Jean, comment as-tu su ce qui se passait à l’intérieur ? demande Marc.
Jean hausse les épaules. On dirait un sarment de vigne, écorché et noueux. On cherche la grappe, on ne trouve que le bois. Il est de ces êtres qui paraissent se dérober alors même qu’ils répondent de façon précise à votre question. Un soir, je revenais tardivement lorsque je l’ai vu, assis en retrait de la terrasse du Café Mare Nostrum entrain d’éclater de rire avec des inconnus. Marc et moi, n’avons pas souvenir de l’avoir une seule fois entendu rire de la sorte, ni même soupçonné cet éclat possible. Ces inconnus lui étaient familiers, je percevais leur aisance à être ensemble. J’étais gênée. J’avais l’impression de lire un courrier qui ne m’était pas destiné. Les journées suivantes et bien qu’il ne cherche pas à être en ma présence comme souvent, je ne sais pour quelle raison, je suis passée de l’agacement à la curiosité, de la négligence à l’observation. Une brèche était ouverte qui mettait à bas un certain regard. Désormais, mon regard avait des yeux. Il s’en aperçut mais ne dit mot à ce propos. L’été passa. Ce fut un faux changement dans notre relation laquelle se maintient toujours dans cet entre-deux inqualifiable. Entre Jean et moi, Marc n’est pas même un trait d’union. Mon agacement persiste. J’ai peur de me mettre vraiment à détester mon beau-frère ou alors j’ai peur de le comprendre. Je lutte.
- Jean, je te pose une question, insiste Marc
- Ce n’est pas une question parce qu’il n’y a pas de réponse, répond Jean avec un sourire.
- Comment ça, ce n’est pas une question et il n’y a pas de réponse. Tu peux être simple une fois dans ta vie ? gronde Marc.
- Non.
- Tu me caches quoi au juste ?
- Je ne te cache rien, cesse de ramener tout à toi.
Le ton est monté, le mien plus encore :
- Ça suffit ! Marc ce n’est pas parce qu’un évènement nous dérange qu’il y a un coupable à trouver. Jean, tu peux…
- Etre différent ? Non. Je ne peux pas.
- Je te pose juste une question simple, insiste Marc.
- Il n’y a pas de réponse simple. Que cela t’aille ou pas, Marc. Je n’étais pas venu ici depuis des mois et j’ai senti qu’il me fallait venir. Il fallait que je vienne. C’est tout. J’ai vu et je vous ai appelés. Il y a sans doute quelque chose à comprendre, je ne sais pas ce que c’est.
Et me regardant :
- Je ne sais pas si c’est un secret qui a dévasté cette maison. Il n’y aura pas de réponse simple autant nous faire à cette idée et au chagrin qui viendra.
- Au chagrin ? je balbutie.
Jean hoche la tête.
Nous sommes tous les trois adossés à sa voiture côte à côte. Le silence bruisse.
Un chien gémit tout proche.
C’est le bruit métallique et tintinnabulant d’une bicyclette montée hardiment sur le chemin caillouteux qui longe le mur d’enceinte de la maison à l’Ouest, qui nous fait décoller de la carrosserie. Marc dans une crispation des épaules, Jean dans un balancement de la tête et moi dans un souffle. Un bout de corps complet à nous trois ou presque. Du cycliste, je n’ai vu que la casquette de tweed brun affleurer le faîte du mur tel un gros hanneton avant l’envol. Je n’ai pas reconnu l’homme lorsqu’il est passé, entier, devant l’ouverture du portail. Il n’a pas tourné la tête, personne ne doit s’attendre à trouver âme qui vive à la maison Sanguel. De toute façon, ce n’est pas mon fief ici, je n’y connais pas grand monde. Ça aurait pu, la région est belle et le village charmant, objectivement charmant. Il fait un ciel d’automne ordinaire, gris, bleu, blanc. Je pense les couleurs dans cet ordre et je ne sais pas pourquoi mais cet ordre est important pour moi, je le sens. Ni froid, ni chaud, le temps sur le chemin, moelleux aux pas comme une brioche dorée dont j’ai l’appétit tout de suite. Je le dis. Les deux garçons opinent du chef et nous nous retrouvons peu après dans l’un des deux bars du village. Une odeur mêlée de viande en sauce, de café, d’anisette, de fumée accrochée aux murs, de bois brûlé et de détergent marquent ce lieu sans soin, résonnant des voix masculines qui disent le temps qu’il va faire, le match de dimanche dernier, le tiercé à jouer et les dernières couillonnades d’un politique de droite ou plutôt de gauche ou bien on ne sait plus vraiment tant tout change là-bas, autrement dit en France. Comme si on était à l’étranger à La Bastide de Vigour ! Le thé en sachet me révulse, j’ai opté pour un double expresso bien mousseux. Jean a rapporté de l’épicerie-boulangerie ce qu’il a pu trouver de tentant a dit-il commenté, des sablés pur beurre. On s’en contente sans peine. De toute façon, les plats du jour sont épuisés, la cuisine n’émet plus aucun fumet mais des bruits de gamelles qu’on lave à la main parce que trop grosses pour le lave-vaisselle.
Lorsque nous sommes entrés, les visages se sont tournés vers nous puis quelques francs bonjour adressés à Jean ont fusé de-ci de-là laissant Marc et moi dans son sillage, discrets. À l’évidence, hormis Mare Nostrum, le bar de la Sauvade est un de ses repères. Par la vitre, au-delà du pot de géranium mort, j’aperçois sur la place un jeune chiot au museau à barbiche et au pelage rêche brun roux qui furète, solitaire, au milieu des feuilles de platanes tombées. Tout occupé, il ne voit pas un gros matou bedonnant vaquer près de lui sans se presser. De la poste, dont la façade de pierres que l’on devine par endroit est recouverte de ciment gris, sort un grand gaillard à forte voix, la casquette posée telle une auréole à l’arrière de la tête, la mèche noire au front, la cravate à l’épaule. Je l’entends de l’intérieur du café appeler le chiot. Un pick-up avec une remorque à canoës vide se gare. Je lape mon expresso avec une distraction soignée, c’est une forme de concentration rêveuse mais qui voit et qui entend, savoure et dort un peu. La chaleur m’a détendue. J’ai oublié Marc et Jean. Ils sont tous deux bras croisés appuyés à la table, les yeux mobiles comme des lampes de phare qui tenteraient de ne pas signaler les mêmes embûches. Le grand gaillard est au bar, sa voix rapproche les murs, elle chante comme celles du sud, elle est faite pour raconter, il est facteur et il raconte un peu mais avec une belle réserve. Il nous salue d’un signe. Il a l’habitude des gens, de tous les gens, à chacun un signe et ses enveloppes, ses paquets, sans discrimination. Son bonjour s’adresse à nous trois, nous lâchons un sourire collégial et nous nous regardons enfin.
- Vous remontez à Lyon ce soir ? demande Jean.
Marc se tourne vers moi. Je n’ai pas envie de bouger d’ici, entendu, de ce siège près de la fenêtre. Je m’y sens à l’abri ce que je n’ose pas dire.
- On ne sait pas encore, avance Marc. Et toi ?
- Pas d’idée, pas d’envie, soupire Jean.
- Nîmes, ce n’est pas si loin, lançai-je.
- Je n’y suis plus.
Marc tressaille.
- Comment ça … Tu aurais pu nous le dire quand même !
- Ce n’est pas si important, réplique Jean.
- Bon sang, qu’est-ce qui est important pour toi alors ?! lance Marc.
- D’être joignable. Vous avez mon portable. J’ai les vôtres.
- Si on voulait te dire bonjour en passant on trouverait porte close, pire même, on découvrirait que tu n’habites plus à l’adresse que l’on connait ! On fait ça à des inconnus mais pas à sa famille, conjecture Marc avec âcreté.
- La famille, il y en a de plusieurs types et on peut la vivre de différentes manières !
- On connait la tienne ! insinue Marc.
- Je ne crois pas, non, siffle Jean.
- Bon, ça suffit, on bouge, je souffle. Vous êtes impossibles.
Le facteur qui se prénomme Josselin, me tient la porte, sa mine tannée, ses yeux futés, son désordre vestimentaire malgré l’uniforme porté avec aisance invite à prendre la vie comme un apéritif entre copains.
Une petite brise s’est levée qui suinte au sol avant que de lever la poussière par bourrasques, de rabattre les feuilles contre mes jambes. Le soleil décline, le village ancre ses ombres pour la nuit. L’image de la maison me revient dans un malaise diffus dont je ne peux ni me saisir ni me débarrasser. C’est soudain. Je n’ai rien éprouvé de semblable sur place. Marc et Jean me rejoignent, ils sont beaux et sans lumière. C’est ce qui me frappe, c’est aussi ce qui me blesse. Ce que nous sommes me blesse ce soir, à La Bastide de Vigour.
Josselin me salue d’un signe de main, il rentre chez lui à pieds. J’aurais bien passé la soirée assise à ses côtés, à grignoter du pain dans l’éclat de son rire. Il n’est pas beau au sens commun du terme mais il est vivant. Il est au rendez-vous que la vie lui propose sans barguigner. C’est ce que je devine et qui m’attire si fort. Avec lui, je supporterais mieux « l’ébréchure invraisemblable de la maison » comme dit Jean. Cette plaie sans explication est un rendez-vous qui nous est donné à Marc, à Jean et à moi, je le pressens. Je le redoute. Si je pouvais revenir sur mes pas, ne fusse que jusqu’au café de la Sauvade, je m’y accrocherais à la patère comme une vieille fringue pour me délester de cette servitude et invisible, je prendrais la tangente. Il est clair que cette journée me pèse pour le moins, j’en souris presque.
- Qu’est-ce qui t’amuse ? demande Marc
Je hausse les épaules. Rien ne m’amuse.
Il est dix-huit heures passée. Embrassades machinales, humeur de gamins maussades à l’idée de devoir se retrouver à la prochaine colle de samedi matin.


À partir d’une sculpture de Rodin « La cathédrale »


Sur le thème des mains
Françoise Sauzet

La chambre est silencieuse,
Il fait nuit,
Elles font mal
Mes mains.
Aux jointures, étreint dans cette étroitesse, un gros cœur pulse.
Auriculaire
Annulaire
Majeur
Index
Pouce
Gros cœur dans l’étroitesse de cinq doigts.
Il fait nuit,
Elles me font mal
Ces mains
Que je ne vois pas.

La porte se referme et dans le coin dévoilé, se tient un vieil homme assis sur la banquette de cuir vert. Je le remarque mais ce sont ses mains que je vois. De grosses pattes aux doigts gourds qui paraissent râpées et rayées par l’usure des années de labeur manuel et de grand air. Les ongles sont épais, cernés de cornes. Le jaune entre l’index et le majeur de la main gauche indique un tabagisme coutumier, insensible à la brûlure du mégot. Ce petit feu porté aux lèvres lui a peut-être servi de maigre substitut à la chaleur diffuse d’une bouillotte, au vin chaud ou au corps de lait tiède d’une femme les nuits de froide solitude. J’ai entendu son nom prononcé de loin tout à l’heure, Séverin. Il a l’air d’un berger. Ses grosses pattes aux doigts gourds se tapotent l’une l’autre dans un geste sans but qui dit le chapelet du silence apprivoisé, la réserve et la ténacité, qui dit l’homme sans doute gêné par l’exigüité du lieu et de sa veste de gros velours noir à peine portée, qui dit l’effort d’être venu là, en ville, chez le notaire, qui dit que pour un mot parlé il lui faut des heures à se taire et à regarder au loin. Il porte l’une de ses mains en un geste machinal pour balayer une ankylose ou une impatience d’une drôle de caresse qui démarre à son front en un frottement, glisse sur ses yeux et son nez, masse sa moustache, atteint sa bouche presqu’invisible et s’achève par une douce prise du menton, une prise d’habitude, presque absente à elle-même comme on rêvasse. Il racle la gorge à la manière d’une excuse et puis ses doigts se tapotent de nouveau, tranquilles dans le mouvement. J’aperçois de temps à autre le creux sombre et fissuré de ses paumes charnues ; par intermittence, je vois leur dessus dépourvu de veines, tavelés par les soleils de sa vie que je devine longue et je me perds dans les tâches brunes comme on se confie à un ciel d’été étoilé.

Ça m’ennuie mais je cède. Ces conventions ordinaires supposées louer la vie si sacrée d’être temporaire, nous amènes Jules et moi, à aller visiter la jeune mère qu’est devenue Armelle depuis hier au soir. J’ai la pensée rebiffée qui me siffle à l’oreille de toutes mes bassesses : elle écarte les cuisses et hop, elle pond avec une inconséquence de batracienne !
Elle qui se voyait aventurière bédouine, geisha à Kyoto ou ténor femelle du barreau de Marseille pourfendant les malotrus, la voilà reproduite à l’identique ou presque par l’une de ses béances naturelles. Inepte vraiment ! J’ai à peine dix sept ans et la maternité me gonfle. Celle d’Armelle attise toutes mes colères.
Quand nous atteignons sa chambre, Jules et moi, nous la trouvons, mamelle au vent, la mine bouffie, et contente. Un rien penaude quand elle nous voit. Plane dans ses alentours tel un rapace en dentelle chamarrée, sa mère qui me déteste, son père que je fuis, son frère névropathe consommé que je soupçonne de penser à sa prochaine cigarette, plus des bouquets de fleurs diverses parmi les plus coûteuses cet hiver, à couleur uniforme de pucelle, ce qui est un comble, un comble des convenances dans un parfum entêtant ! Je l’ai mauvaise, Jules aussi. Nous devions nous évader pour sortir des rails que nous alignaient nos familles respectives et voilà qu’Armelle se fait engrosser. Plus de trio ! Nous nous sommes retrouvés à bougonner, Jules et moi, assis côte à côte sur le trottoir en bas de chez elle il y a neuf mois, puis à nous toiser du coin de l’œil avec perplexité. Qu’allions-nous faire, chacun, de l’autre qu’est l’autre ?
Bref, j’embrasse Armelle. Le bébé fait un rot flûté à l’odeur rance qui me fait retrousser les lèvres de nausée. Je transforme la grimace en sourire proche de l’amabilité et elle en profite pour me filer sa création en me murmurant quelque chose que je ne saisis pas vraiment. Penchée sur elle, figée toute entière, les mains pleine des bruits, odeurs, chaleur d’un petit autre, je ne sais que faire, que dire. La situation dépasse mon expérience. Je m’assoie, l’enfant sur les genoux, sans y penser, je regarde la traitresse quand je sens mon index pris dans une étreinte troublante. L’enfant glougloute et gigote doucement les yeux refermés sur le début d’un sommeil, sa main menue enserre mon doigt inerte si fort que je me rends. Le sens des mots balbutiés par l’amie s’éclaire soudain auquel je réponds en connivence émue : oui, bien sûr que je suis la marraine.


Hors champ ou Les oiseaux de notre père


Cette aventure de mon père avec les oiseaux fut la dernière mais éclatante contre-offensive lancée par cet incorrigible improvisateur, ce stratège de l’imagination, contre les remparts d’un hiver stérile et vide. Voici comment cette aventure se passa. Paolino me la raconta avec force détails juste après le décès de mon père. Paolino fut son témoin si ce n’est son complice. Comme l’on sait, mon père a toujours été un rebelle au cœur même des empires, que ce soient ceux de l’amour ou ceux du pouvoir. Ma sœur et moi l’avons maintes fois observé, impressionnés, quittant les bras d’une femme nouvelle, sortant d’une voiture puissante et rutilante, affairé sans se presser, net sans raideur, incroyablement sociable et profondément secret. Il s’inventait, nous semblait-il, une vie féconde dont nous étions deux des bourgeons de la partie domestique, probablement pas sa plus grande réussite depuis son divorce d’avec notre mère, mais il nous gardait des moments rares qui valaient adoubement.
Au fil des années, suivant une fatalité de l’espèce, ses gestes sont devenus plus incertains, ses amis plus rares, les femmes plus amicales qu’amoureuses, jusqu’à ce que le temps rattrape vraiment cet homme vigoureux, que sa raison défaille au-delà de ses originalités impénitentes qui lui valurent tant de succès et tant de reproches !
Sa chienne Tirma venait de mourir et quelque chose en lui plia, toucha au sol, franchit un seuil qui mène où le monde ne comprend plus celui qui s’y aventure. C’est là que ce dont il est question se développe en hors champ, hors sentes, en dehors des mots, au-delà des maux dont il se mit à souffrir.
Interné, il parut se tenir dans une somnolence, propice à notre tranquillité, alternant avec des moments de volubilité presque plaisants, cadrés par l’institution et sans conséquence. Puis arriva une période plus sombre d’inertie et de dégénérescence, il se débilitait et nous étions impuissants à le stimuler.
J’ai dû voyager pour affaires durant quelques mois, ma sœur de même, qui est avocate. Lorsque nous sommes passés le voir ensemble au sortir du printemps, nous avons bien senti à l’attitude du personnel qu’il se passait quelque chose de nouveau pour le moins, voire d’insolite si ce n’est de répréhensible. M’enquérant de la santé de notre père, il nous fut répondu avec une certaine acidité qu’il allait « bien, vraiment ». Et j’ai perçu que ce diagnostic heureux en tous points ne l’était pas pour tout le monde.
En sortant dans le parc pour aller à la rencontre de notre père, nous avons pu parler avec un jardinier qui semblait proche de lui. Quand il a dit que notre père allait très bien, rien dans le ton ne contrait le mot, ni même ne le pondèrait. C’était entier et sympathique.
-  » Alors, que se passe-t-il exactement avec lui ? interrogea ma sœur Violette.
- Il aime les oiseaux répondit le jardinier, mais il les aime à sa manière. Il en attrape, les teinte de couleurs éclatantes à faire passer un pinson pour un perroquet, un moineau pour un canari et il a une inclinaison certaine pour les pigeons qui passent du gris au rouge, au bleu azur, au pourpre papal. Une fois ainsi parés, il leur attache un message à la patte, une poésie verte si vous voyez ce que je veux dire, verte et belle, de la poésie libre et rebelle parfois illustrée avec virtuosité, à rebrousse plumes et il les lâche. J’oublie de dire qu’il en a dressé quelques-uns avec mon aide. J’ignorai qu’il déploierait son talent à écrire également des petits messages piquants et militants qu’il enverrait hors de nos frontières à quelques complicités. Ces messages informent et nourrissent des revendications, colportent des dénonciations diverses. Ils atterrissent dans des journaux tout à fait connus, des chancelleries et autres ministères. Votre père prêche suffisamment le vrai pour que le faux fasse frémir, fasse enquête et que nous ayons vécu ici même il y a trois semaines une descente de sbires de la DGSE. Ca n’a pas amusé tout le monde. Les psychologues et autres psychiatres sont très partagés quant à votre papa, certains sont convaincus de sa lucidité d’autres penchent pour une innocence partielle, un jeu de l’inconscient. Vous voyez ! Les locataires de l’institution s’amusent bien de ce désordre, je dirais même que nombre d’entre eux vont bien mieux, réveillés de leur léthargie par l’odeur des petites révolutions ! Le directeur a dû vous parler de tout cela.
- Pas le moins du monde !
-Ah ! Alors c’est plus sérieux que je ne croyais, cette histoire. »
C’est ainsi qu’était Oscar, notre père.
Étrangement, mais c’est une autre histoire, il est parti avant-hier. Violette m’a demandé de faire son oraison funèbre. C’était un homme connu et reconnu, il était notre père « à tous vents » comme nous le nommions avec ma sœur et j’ai à cœur de parler de lui aussi fidèlement que je le peux. Mais je m’efforcerai d’exposer avec toute la prudence nécessaire, et en évitant le scandale, la doctrine plus qu’hétérodoxe qui posséda mon père et domina tous ses actes pendant de longs mois.