Stage 2008 « Trace(s) »

Sept stagiaires aux prises avec la (les) Trace(s).
Textes et photos


LE DÉSERT AVANCE

Loin des minarets, des boutiques panachées, des palmeraies juteuses, de la marée noire des souks saturés ; par la piste chaotique de l’Hamada obscur, poussiéreux et aride, les cailloux se chevauchent grossièrement sous le passage des 4X4. Tu t’impatientes ! Sol disloqué. Le rocher devient caillou, les cailloux deviennent poussière. Au fur et à mesure du désert, le noir charbonneux, dans un tourbillon se nuance.
Une mixité provisoire s’accentue. Au loin, le désert se dessine.
Tu perds ton regard dans ce chamboulement cosmique. Tu as soif de couleurs. Tu bois le désert. Tu l’absorbes. L’impasse t’oblige à marcher. Tu t’approches. Tu l’atteins. Brouillage des pistes dans ton dos. Plus de repères ! Pas de boussole dans ce labyrinthe de craies coloriées. Du sable, encore et toujours du sable. Rien que du sable farineux. Le vent fouette ton visage, se fraie un passage dans les plis de ta djellaba bleue indigo, irrite tes yeux, et gerce tes lèvres. Le simoun vorace cingle ta peau.
Tu t’abandonnes face aux puits de lumière, aux cuvettes de couleurs des profondeurs charnelles des dunes. Nudité de la terre. Le paysage se déhanche : le creux d’un ventre, l’arrondi d’un sein. Tu escalades les vides et les pleins d’une peau veloutée sous le soleil impérial.
Ton regard capture l’envol de l’oiseau du désert. Il plane, ailes déployées en quête de proie. Figée, tu savoures le magnétisme qui se mérite. Instant poétique d’un spectre lumineux. Pentes panachées, ondulées, lézardées par le vent, maître du site, qui fait puis défait les dunes. Les couleurs se dérobent sous le coucher du soleil : rouge flamboyant, orange sanguine, ambre, ocre jaune, safran, fuchsia, rosé beige, terre ombrée. Couleurs criardes, puis délavées, dans une étoffe aux reflets changeants. Tu te perds dans les contours et les arêtes. L’homme devient minéral, le minéral devient homme.
Le désert devient silence, temps suspendu, parenthèse, arrêt sur image. Un rien. Un tout.
Au loin, des silhouettes filiformes, effilées comme des I s’enfoncent, se brouillent, s’effacent dans la poussière d’étoiles. Tu t’assois sur ton nuage de ciel rouge. Tu suis des yeux la luminance qui devient monochrome. Le jour s’éteint comme la fragilité de la flamme d’une bougie dans le fracas de la nuit.
Le soleil tombe du ciel ! Sous ton regard d’enfant, la nuit se glace.
Ici c’est nulle part.

Martine Rivoire


TRACES D’IRLANDE (extrait)

1
Tu marches, tu marches gravissant la petite route qui serpente entre les collines pelées. Tu n’as pas cessé de marcher sous une pluie fine. Elle poisse tes vêtements pourtant recouverts d’une large pèlerine où s’engouffre parfois un vent coulis aqueux. Poisse jusqu’à ton âme. Tu ne sais pas où tes pas te conduiront. Juste une vague adresse. Un point perdu sur la carte, vers lequel tu crois te diriger. Quelques heures plus tôt, un bus t’a déposé à une croisée de routes. Depuis, le rythme lent de tes pas scande sa musique dans ta tête. Autour de toi, les formes molles des collines s’estompent dans l’humide, comme épongées. Chacune des averses brouille un peu plus les lignes. Tu marches dans le gris, dans d’infimes nuances de gris. Elles t’imposent leur douceur jusqu’à l’angoisse, jusqu’à ce que, de temps à autre, affleure une inquiétude sourde, lancinante. « Trouverai-je un gîte pour la nuit ? ». Alors, tu pousses ton pas, tes battements de cœur s’accélèrent. Tu voudrais voler pour atteindre ton but. Ce but perdu dans le brouillard, perdu dans cette moiteur qui te prend à la gorge. Au début, l’allégresse d’une liberté sans limites. Mais très vite cela te revient en leitmotiv.. Tu le sais, il y a dans ce moment comme un défi que tu te donnes. Surmonter ta peur en allant droit devant. Mais tes vieilles peurs, tu ne les as pas vraiment domestiquées. Elles surgissent là où tu ne les attends pas, du fond de ton être. Elles libèrent leur ménagerie folle. Tu as beau te raisonner, elles s’agrippent à tes basques. Ton sac pèse de plus en plus sur les épaules. Envie de stopper net. De laisser hurler ta solitude comme un loup cerné par une meute. Tu te mets à chanter à tue-tête. N’importe quoi. Et tu te souviens de la scène qui t’a saisie aux tripes par une nuit de St Sylvestre dans une salle d’attente avant le départ de ton train pour l’Italie. Une nuit glaciale où deux hommes à la dérive, deux amis, se sont mis à chanter tous les standards du rock qu’ils possédaient, pour se donner le courage qui leur manquait.
Tes pieds sont douloureux, chauffés à blanc dans tes chaussures mouillées, tes mollets durcis par l’effort dans ton pantalon détrempé. Tu en viens à maudire cet endroit qui a nom nulle part.
Pas après pas, tu hurles ta chanson, pour ne pas faiblir.

2
Fouetté par les embruns, bousculé par les embardées du bateau résistant aux fortes houles prenant d’assaut le bâbord, tu parviens au terme de ta traversée dans l’île. Tu remontes lentement l’unique rue qui part du port, ton guide à la main. Tu trouves la modeste maison de pêcheur de ton hôtesse. Elle t’accueille avec son regard bleu, d’un bleu transparent comme délavé, un sourire léger. Le sourire de la vieille dame est encadré de rides incrustées dans une peau tavelée. Elle t’accueille avec cette voix pleine de feutre que tu as peine à comprendre. Tu sais que tu seras ici chez toi, l’espace de ton court séjour dans l’île. Dans la petite chambre t’attend le lit avec son gros édredon.
Promesse d’un sommeil lourd et sans rêves.

Christian Zimmermann