Stage 2016 « Le rêve: de l’illusion à la réalité »


PRENDRE LE TEMPS DE FLANER
de Michèle O’NEILL
LE REVE EVEILLE
de Vivi BERNARD
REVEUSE
de Marie-Pierre STEVANT-LAUTIER
LE CHEVALIER
de François SALOMON
PHILIP MORRIS PHILTRE
de Chouski MARICHAL


 

PRENDRE LE TEMPS DE FLANER
de Michèle O’NEILL
D’abord, avant le départ, s’arrêter à la source, écouter le chant de l’eau, suivre des yeux les gouttelettes qui sautillent sur le feuillage.
Puis descendre le sous-bois inconnu. En silence.
Enfouir sa peur dans la poche, le mouchoir par-dessus.
Découvrir que le silence est plein. C’est un immense orchestre. Vacarme de bourdonnements d’insectes ponctué du croassement de trois corbeaux, du ronflement crépitant d’une motocyclette, d’une porte qui grince derrière soi, de pépiements d’oiseaux, du cliquetis des crickets.
Le bruit des pas qui reprennent.
En contrebas, un moutonnement de vaches blanches autour d’un abreuvoir en ferraille. La danse de leurs queues et de leurs oreilles, comme si elles battaient la mesure.
Le clapotis de la bouteille d’eau sous le bras, un toussotement tout près. La scierie qui grince.
Sous les pieds, le sol change, parfois pierreux, parfois herbeux, parfois sableux, comme la vie avec ses duretés et ses douceurs.
Le corps immobile palpite de joie. La vie y tourbillonne comme elle tourbillonne au-dehors.
Je regarde les nuages et je retrouve mon âme d’enfant.
Ballet silencieux de papillons multicolores au-dessus des vagues immobiles de foin coupé.
Un arbre tranché à demi veille à l’entrée du champ d’orties protégé par une barrière de bois. A-t-on compris que ce légume au goût d’amande, si riche en vitamines, est plus précieux que tout champ de pétrole ? Au-dessus de lui, juste au-dessus, galope un dragon blanc. Et maintenant, c’est le visage au long nez d’un vieil homme étendu.
Une masse informe. Rien ne bouge. C’est un chien accroupi aux pattes allongées devant lui. Il ouvre la gueule. Chante-t-il ?
Soudain le sous-bois pentu semble s’arrêter, clos d’une barrière au niveau du troupeau de vaches aperçu tout à l’heure. De longues branches cassées dessinent des formes sur le versant du chemin, un rocher sculpté apparaît. Pourquoi le troupeau s’éloigne-t-il lorsque je l’approche ? Il quitte l’ombre. Quelques bêtes tracent un arc d’urine derrière elles ou un autre… plus noir. Seul, un veau continue de me regarder. Léger meuglement puis il rejoint les autres – Je pense à ma mère terrifiée par les vaches. Qui terrifie l’autre ?
Il n’y a pas de barrière mais un autre sentier. N’est-ce pas ainsi dans ma vie ? Des illusions de barrières qui s’évanouissent quand je viens au plus près ?
Je fais silence en moi. J’écoute.
Bruissement d’un nuage de mouches.
Ronronnement d’un avion.
Chuintement d’un ruisseau.
Il m’attire. Tout au long, des buissons de mûres encore vertes, quelques-unes en fleurs, promesse d’un régal d’automne.
Des papillons voltigent, indiquent la route du retour. Chemin de droite ou chemin de gauche ? Comme dans les contes. Le soleil brûle la peau.
Une mosaïque de chatons séchés calligraphie quelque message secret. Est-ce pour me dire qu’il faut garder espoir ? Coquelicots et bleuets ont repoussé sur les champs de la Somme. Le gingko biloba a survécu au déferlement atomique. La passion destructrice de l’homme n’a pas été la plus forte. Ne pas oublier les fleurs sauvages entre les pavés des rues. Monsanto et consorts ne détruiront pas la terre des petits-enfants.
A nouveau le chant de la source dissimulée sous le feuillage m’accueille. Elle dit la douceur de vivre. Ce cadeau.

Ecoche 2016

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LE REVE EVEILLE
de Vivi BERNARD
Bruit d’eau ininterrompu, continuité de la vie. Concert de bourdonnements, vibration furtive dans la haie…Le vent dans les branches, un gazouillis d’oiseau. Une corneille craille au loin. Un papillon blanc se pose sur une ronce. Il a une tache noire sur l’aile. Des cadeaux de la nature.
Mes pas crissent sur les cailloux du chemin de terre, herbeux en son centre. Seule sur ce sentier, j’ai conscience de faire corps avec l’univers qui m’entoure. En même temps, mon identité prend forme.
Les bourdonnements s’intensifient. Une palette de verts maintenant en offrande : l’émeraude des conifères, le vert jauni des prairies que parsèment de vert moyen quelques bouquets d’arbres. Tant de beauté pour moi, tant d’harmonie et de quiétude…
Je choisis où je pose mes pieds, évite la jeune pousse de la ronce en travers du chemin. J’ai de la chance de suivre ce chemin bordé de fougères vigoureuses.
Entre deux frênes, un bout de ciel, des nuages blancs, cotonneux…
Un grillon ? Son grésillement me transporte devant la maison familiale du Tarn. C’est le soir, après le repas. Nous sommes assis sur le banc de fer. Papa est à côté de moi.
Les mûres se préparent pour l’automne, le houx pour Noël.
Dans le lointain, une scierie. Un bruit de tronçonneuse rompt la quiétude ambiante. Premières feuilles jaunies, éparses sur le sol. Cycle perpétuel des saisons.
Le tube d’Amir s’échappe d’une radio de voiture. Il dérange la paix des lieux.
Le papillon m’a retrouvée. Des oies cacardent dans la cour d’une ferme. Je ferme les yeux. Gamine, avec une gaule, je conduis mon troupeau d’oies dans la parcelle de blé fraîchement moissonnée.
Odeur d’un troupeau de vaches. De race blanche, elles paissent, paisibles.
Je suis libre sur ce chemin. Je marche sans trop savoir où il me conduit. Je ne suis qu’un élément dans cette nature généreuse.
De jeunes orties…Pour la soupe ? Pour une friction à l’endroit de ma douleur ?
L’odeur du foin coupé me renvoie à mon enfance. Sur la râteleuse tirée par deux vaches, mon anxiété est toujours là, avec la crainte de ne pas déclencher au bon moment, l’appréhension que la quantité de foin ramassée ne soit pas en alignement avec l’herbe déjà encordée…
Le papillon blanc avec sa tache noire se pose sur une gueule de loup sauvage.
Petit ruisseau, fraîcheur sous les noisetiers…La sensation est forte : sur un autre chemin creux, je conduis mes six vaches vers le pré de Daourel. Là, je construis des barrages sur le filet d’eau.
Un papillon, brun cette fois, me précède. Des gousses de genêts éclatent au soleil.
Je suis sans contrainte. Je ne marche pas sur le Chemin de Compostelle. Je n’ai pas une distance précise à parcourir avant d’arriver au gîte d’étape réservé. Le sac à dos, mon compagnon de route, ne tire pas sur mes épaules. Des chaussures de marche n’emprisonnent pas mes pieds endoloris.
Je suis libre dans mes mouvements, libre dans ma tête.
Une toile d’araignée tendue entre les branches des genêts…J’en ai beaucoup photographiées, couvertes de rosée et de givre en quittant très tôt la maison d’hôtes en direction de Cahors.
La voûte de verdure m’entraîne toujours plus loin, trouée vers l’Infini…
Là encore, des vaches paissent tranquillement entre les fleurs de chardons. E lles n’entravent pas le Chemin comme sur l’Aubrac.
Les bourdonnements s’épaississent autour d’une bouse de vache. Sur le Chemin, j’y avais trouvé quantité de petits papillons bleus. L’odeur des bouses envahit le lieu, c’est une odeur que je connais bien, qui adhère à mon enfance.
Des touffes de gui sur un peuplier : Noëls d’autrefois…
La nature m’englobe, je ne maîtrise plus les souvenirs.
Un bruit d’eau m’appelle. Je localise la source entre les pierres moussues. Cette fraîcheur encore…Ces vergnes… Je suis à la pêche avec Papa au bord de l’Assou, derrière la maison familiale. Papa m’a préparé une canne plus courte sans trop de fil et m’entoure de ses conseils.
J’ai la chance d’être là, maintenant…Tout y est paisible.
Mes pensées se calquent sur le rythme de ma marche. Dans cet aquarium de verdure, je suis en accord avec ma nature profonde et mes aspirations intimes. J’ai ma place en ce monde. Je me laisse porter. Une paix intérieure m’envahit. La mise en mouvement de mes jambes induit ma pensée. J’ai la sensation d’être là où je dois être. Je vis pleinement le moment présent. J’oublie tout. J’arrête un moment le tourbillon de la vie. Je peux faire face à moi-même. J’ai confiance. Je crois à la beauté du monde. J’ai trouvé le silence intérieur, la communion avec la nature. Je me sens légère, emportée dans ce cycle établi. Je n’ai pas de préoccupations. Je pourrais aller plus loin. Ma marche s’est adaptée à un rythme qui me convient.
Je n’ai pas envie de revenir sur mes pas. Mais envie d’aller de l’avant, encore et encore, pour mieux me connaître, évaluer ma dose de fatigue, apprendre l’humilité.
Le souffle du vent caresse mon visage. Deux papillons me raccompagnent. Un seul se détache devant moi. Des traces de pas imprégnées dans le sable conduisent au vieux portail de bois.

J 28 juillet 2016

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REVEUSE
de Marie-Pierre STEVANT-LAUTIER

Avec les rêves, on peut se surprendre.
Nuits opaques. Pas de souvenirs de rêves la plupart du temps.
Un aplat dont j’ignore la couleur. Bleu- nuit peut-être.
Souvent, les rêves ont pour moi la douceur d’une couverture, ou le moelleux d’un chandail. C’est encore le réveil qui crée le mieux cette sensation.
Rêver, comme on improvise une recette de cuisine avec les moyens du bord. On ne sait pas à l’avance la saveur dominante.
Avec les rêves, on peut pleurer.
Rêver, comme une manière de vivre vite, en court-métrage, et sans être interrompu.
Rêves de couloirs, de labyrinthes, portes fermées, couloirs encore, portes béantes. La sortie n’est pas prévue, ça ne pose aucun problème, je ne la cherche pas. Je déambule.
Deux termes d’un même champ, « rêve » et « onirique ».
« Onirique » est joyeusement dissident, « rêve » est un acte tendre .
Avec les rêves, on peut croire.
Rêves de pluie, d’orage. J’entends les flic flic ploc. J’entends le tonnerre, j’entends les feuillages soumis. J’entends les cliquetis, le ruissellement, la claque du volet. J’entends le fin rideau de la pluie. Pas de visuel.
Je ne m’attache pas à mes rêves. Ils me le reprocheront un jour.
Rêve d’album-photo dont je tourne les pages. L’album est à moi, mais ce n’est pas moi, c’est une main inconnue. Les photos sont floutées.
A chaque page, des odeurs de talc, de poudre de riz, des couleurs sépia.
C’est l’album de mes ancêtres, je le sais, mais je ne vois pas leurs visages.
Avec les rêves, on peut jouer à cache-cache.
Rêve de poursuite. Angoisse. Je cours, je ne respire plus, toujours le corbeau à me surveiller et la femme en noir me rattrape, par à coups, je la sème, elle est encore là, noir corbeau, angoisse.
Avec les rêves, on peut être étranger.

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LE CHEVALIER
de François SALOMON
chevalier
La chevalerie, la voie droite, le château perché ?
Le laurier courbe s’élance vers le ciel, pose la question.
L’amour galant, le chemin sinueux, la maison ?

L’adoubement. Mes ancêtres me précédent sur la route ouvrant la carrière.
Mon père m’a donné l’armure et l’épée.
Le laurier tremble aux premières lueurs de l’aube.
L’amour galant déroule au chevalier une autre voie.
La belle m’a offert un bouquet de fleurs. J’ai orné mon casque d’une tresse de ses cheveux.

Sous le casque, ma tête si forte, si fragile,
seule sur le chemin, avec mon casque et mon armure,
elle chevauche jour et nuit, aspirant de sa quête.
Le laurier se redresse, me coupe en deux.
Sous ma chemise, mon cœur si gonflé, si vibrant,
il est endormi, bercé du beau souvenir,
il attend le retour de la belle. Elle le mettra à nu.

Mon corps guidé par ma tête, poursuivant son chemin glorieux,
sera l’arme de la Justice, la mort de ses ennemis,
Il rendra coup pour coup, défendra les faibles et les orphelins.
Le laurier vibre, ses feuilles tremblent.
Mon corps, animé par mon cœur, couché au creux du corps de ma belle,
restituera sa chaleur, caressera ses cheveux.
Il se donnera tout entier, apportera le bonheur à la femme et à l’enfant.

La coupure vaine est mortelle. Que peut être un chevalier sans cœur ?
Mon cœur, ma tête et mon corps se chercheraient, sans répit, jusqu’à la mort.
Le laurier oscille de droite et de gauche sous le souffle du vent.
La belle unité est source de vie et de paix. Que ferait ma belle d’un cœur sans tête ?
Mon corps, ma tête et mon cœur chevaucheraient ensemble.

L’aube se lève. Le soleil ouvrira mes paupières.
Le laurier se redresse droit, solide.
En m’allongeant au pied de l’arbre, n’avais-je pas déjà choisi ?

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PHILIP MORRIS PHILTRE
de Chouski MARICHAL

La journée se termine, Claire se détend. Elle aime la vie qu’elle mène, qui ne l’oblige pas à planifier tout de suite son avenir. Elle se sent utile, elle se sent adulte, en prise avec le présent.
Elle s’assied sur son lit et se cale contre les oreillers, allume une cigarette.
Elle pousse un petit soupir en laissant glisser son regard, comme par habitude, sur les photos au pied de son lit. Au travers des volutes de fumée, les visages semblent bouger, les expressions changent.
Elle ferme les yeux à demi, par jeu, et se laisse prendre au mirage du visage de sa mère qui la regarde et semble prête à parler, on dirait que des mots se forment sur ses lèvres. Eugène, lui, reste immobile dans son cadre, en déguisement de soldat, il regarde vers la fenêtre, ne sourit pas.

Claire laisse ses yeux se fermer. Un peu de lassitude.
Elle sait. Elle sait ce que sa mère veut lui dire :
« Quand vas-tu épouser Eugène ? »
Sa mère jette un regard vers Eugène, comme pour voir s’il a entendu.
Mais Eugène est toujours immobile, il regarde dehors, ce qui lui est d’autant plus facile que le mur s’est effacé, une grande porte fenêtre s’ouvre vers l’extérieur, donne sur la place.
Tout en pensant qu’elle n’avait jamais remarqué que la fenêtre pouvait s’ouvrir si grande et tout en trouvant que c’était bien agréable, Claire répondit :
— Maman, je ne veux pas épouser une photo.
Claire regarde Eugène qui, en plus d’être immobile, devient flou puis se dédouble.
Elle se sent un peu gênée de se trouver seule dans sa chambre en présence de ces deux hommes, d’autant qu’elle s’était dévêtue pour être à l’aise.
Elle leur dit poliment :
— S’il vous plaît, messieurs, puis-je vous demander de sortir de ma vie.
Les deux jeunes soldats, d’un même mouvement, se lèvent et se dirigent vers la rue.
Claire s’aperçoit qu’elle n’est en fait pas sur son lit, mais sur le parking, debout à côté de la fourgonnette-ambulance.
La place est pleine de soldats, en uniforme.
Un frisson glacé court le long de ses vertèbres, parce qu’ils se ressemblent tous.
Petits ou grands, blonds ou brun, minces ou trapus, ils ressemblent terriblement à Eugène.
Elle l’aime bien, mais quand même…
— Trop d’Eugène tue le gène, dit-elle à Sandra, sa collègue qui fume à côté d’elle.
— Toi qui voulais des enfants, lui répond la fille avant d’embrasser un des soldats.

Claire voit les soldats se ranger en file devant elle. Ils sont des dizaines.
Elle comprend qu’ils font la queue pour monter dans son ambulance.
Un par un, les soldats passent devant elle. Avant de monter, chacun lui fait un compliment et lui donne une rose rouge.
— Vous êtes belle mademoiselle.
Une rose.
— Vous avez de beaux yeux.
Une deuxième rose.
— Vous avez de beaux cheveux
— Vous avez des belles pommettes
— Comme vous avez de belles dents.
— Comme vous avez une belle bouche, on en mangerait.
Celui qui dit ça a les dents un peu pointues.
Il ajoute :
— J’aime votre cou.
Les roses forment un bouquet dont elle ne sait que faire, qu’elle tient au creux du bras et dont elle sent les épines. Les fleurs veloutées sont belles mais totalement inodores. Elle ne s’en étonne qu’à peine.
— J’aime vos épaules.
— J’adore le lobe de votre oreille droite.
Claire se sent détaillée, vendue au détail.
— Quelles jambes !
— Vous avez des seins magnifiques.
Claire jette brusquement le bouquet qui s’éparpille, les fleurs sont piétinées et se fanent instantanément.
— Ça suffit ! hurle-t-elle. Elle voit tous ces jeunes hommes de l’âge de son petit frère lui aussi soldat et réalise qu’ils ne la voient pas vraiment, ils ne voient que la femme, la sœur, l’amante, la mère, qui leur manque en ces années de guerre et de promiscuité virile.
Elle se retourne vers l’ambulance. Surprise elle voit une voiture de mariage, carrosse moderne, c’est la couleur blanche qui l’a trompée.
— L’amour, la mort, la couleur, la douleur… Même combat. Murmure-t-elle.
Sa mère est au volant, prête à démarrer, et lui dit :
— Tu dois épouser l’un d’eux, sinon, comment veux-tu que la guerre finisse ? Dépêche-toi, lequel choisis-tu ? On rentre à la maison.
— Mais, Maman, c’est tous les mêmes ! Comment choisir ?!
— Comment ça, tous les mêmes ? Que veux-tu dire ?
Claire regarde autour d’elle, et constate qu’ils ne se ressemblent pas tant que ça, finalement.
Ils ont l’air un peu déboussolés, abandonnés. Claire ressent un petit élan de tendresse envers toute cette belle jeunesse. Mais de là à se marier.
Sur le siège passager du grand véhicule blanc, Claire aperçoit sa valise et elle se sent prête, prête à partir. A côté du sac, une cartouche de cigarettes.
— Philip Morris filtres, lit-elle à haute voix sur la boîte cartonnée.
L’envie d’en griller une lui monte dans la gorge, mais elle craint de fumer en présence des soldats.
— Philip Morris filtres. Ce sont des filtres d’amour, et je ne peux pas prendre le risque qu’ils tombent tous amoureux.
Un soldat s’approche, un peu plus âgé que les autres. Ses traits sont fins, très nets, son visage est bien dessiné. Elle se raidit, redoutant le compliment. Son cœur palpite.
Mais il garde le silence en tendant sa rose rouge.
Elle la prend, mais ce n’est pas une rose, plus exactement la rose se transforme en croix du même rouge vif.
La croix grandit entre ses mains et se transforme en une sorte de tampon de caoutchouc avec lequel elle imprime sur le carrosse des croix rouge sang. Le carrosse se retransforme en ambulance et le cœur de Claire s’apaise.
Le beau soldat lui tend une cartouche de fusil, comme un tribut, comme un hommage.
Ils se font face, yeux dans les yeux.
Claire tourne et retourne et retourne la cartouche dans ses doigts, et s’aperçoit que c’est en fait un fume-cigarette.
— C’est pour ça qu’on dit une cartouche de cigarette, lui dit sa mère en descendant de voiture et en lui tendant la boîte de Philip Morris filtre.

Claire prend la boîte et la trouve bien légère. Elle l’ouvre, il n’y a qu’une seule cigarette à l’intérieur, et le filtre est en effet un filtre d’amour. Comment le sait-elle, elle n’en avait jamais vu ? Elle le sait c’est tout.
Elle décide d’allumer cette cigarette. Elle anticipe les conséquences de son acte et les assume.
Claire sait qu’au moment où elle allumera cette cigarette, son destin sera lié à celui du beau lieutenant qui s’est maintenant assis au volant.
Sa mère la regarde intensément.
Elle est sereine, le sable est chaud sous ses pieds, elle ne porte plus sa blouse, mais une légère robe fleurie.
Le lieutenant sourit, Eugène s’en vont.
Claire, confiante, allume sa cigarette. L’impression de griller sa dernière cartouche.
Elle se brûle.
— Claire ! Claire, appelle sa mère en la secouant.

….
Claire se réveille, la cendre de sa cigarette est tombée sur sa main. Elle s’est assoupie quelques instants.
Sa logeuse la secoue.
— Claire ! Un télégramme pour vous. Et ne fumez pas au lit, vous allez me faire un trou dans l’édredon.

Claire se redresse et prend le télégramme.
Le caresse avec les deux doigts qui tiennent la cigarette encore allumée.
C’est peut-être son lieutenant.
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