Stage 2015 « Le temps »

LE TEMPS

LE CADEAU
Chouski Marichal

Mon désespoir est immense, ma douleur intense, mon désarroi total.
La douleur physique n’est rien à côté de cette souffrance mentale.
Mon cerveau est pris dans un étau et mon cœur est broyé.
Je hurle en silence dans la nuit. Pas de larmes, la sidération est trop grande.
 
Plaie d’argent n’est pas mortelle, mais douleur d’amour l’est.
Hier soir, la veille de mes 17 ans, ma fiancée m’a signifié la fin de notre avenir.
Et j’ai mal. Tout n’est que bruit et douleur. Il n’y a plus d’air, plus de lumière.
Le temps s’est arrêté.
Puisqu’elle me quitte, je veux me quitter aussi.
La vie ne vaut pas la peine d’être vécue.
Mon amour est si grand que seule la mort rétablira l’équilibre.
C’est si beau, l’amour.
Je veux mourir.
 
Je veux mourir,  je veux que la douleur m’achève.
Que la mort vienne me chercher, qu’elle vienne ramasser cette insignifiance que je suis devenu à l’aube de ma vie d’homme. Je ne suis rien sans elle.
La douleur est trop vive, la vie trop dure.
Je n’ai plus le courage de vivre.
 
Une contrariété surgit : certes je n’ai plus le courage de vivre, mais hélas pas encore celui de mourir.
Zut, je me vivais comme un héros en train de mourir d’amour, et voilà que des problèmes techniques s’interposent entre mon glorieux projet et moi. Comment faire ? Quand ? J’ai si peu d’expérience de ce genre de situation ! Je n’ai jamais fait ça…
—  Ce serait si simple si je n’étais jamais venu au monde, pensai-je. Aïe ma mère, pourquoi m’as-tu fait ça ? Comment as-tu pu balancer ton fils dans ce monde si ingrat, si violent ?
Mon désespoir me fait du bien, me rend plus fort, plus déterminé, plus héroïque. Plus fou, aussi.
—  Comment as-tu osé me mettre au monde ? Me donner la vie ? De quel droit ? Dis-moi, réponds-moi !
La douleur et la colère explosent dans ma tête comme un orage. Tonnerre et éclairs torturent ma conscience. Je sombre dans la folie de la douleur d’amour.
La porte s’ouvre doucement, si naturellement que cela ne me surprend pas.
Auréolée de lune blanche, une jeune fille entre dans ma chambre, et vient s’asseoir sur le lit à côté de moi.
—  Tu m’as appelée, qu’y a-t-il ? Qui es-tu ?
Elle ne me reconnaît pas mais moi je la reconnais !
— Maman ! C’est moi !
Assise sur mon lit, ma mère ! Ma mère quand elle avait 17 ans ! Est-ce vraiment elle ? Que fait-elle ici ? Que se passe-t-il ?
Mince, mon pétage de plomb a provoqué une déchirure dans le tissu spatio-temporel. Je savais que ça existait, mais ça ne m’était jamais arrivé ! Cool !
Est-ce elle qui est venue me rejoindre en brûlant les étapes, ou bien est-ce moi qui suis tombé en arrière ?
Je ne saurais pas le dire, ma chambre est devenue bizarre, les objets ne sont plus eux-mêmes et moi-même, je me sens envahi d’un curieux sentiment d’irréalité. Où sommes-nous ? Quand-sommes-nous ?
—  Maman, tu me vois, tu m’entends ?
—  Oui, mais qui es-tu ?
Sans savoir qui je suis, elle me regarde avec tellement d’amour que ma douleur s’apaise un peu. Je lui rends son regard, et cela ne semble pas la surprendre.
Cet amour-là ne saurait être douloureux, ne saurait me blesser mortellement.
Quelques mots, et ce sentiment d’amour réciproque, nous suffisent à tous les deux pour comprendre ce qui se passe : nous flottons dans l’espace-temps !
Qu’à cela ne tienne, l’instant est merveilleux.
(Peut-on d’ailleurs parler d’instant ?)
—  Que t’arrive-t-il, mon bébé ?
Elle a mon âge, ça me fait sourire !
(Peut-on d’ailleurs parler d’âge ?)
Sa voix est empreinte d’intemporelle douceur.
—  Maman, je suis venue te demander de ne pas me mettre au monde. Mets quelqu’un d’autre, mais pas moi !
—  Pourquoi ? Que se passe-t-il ?
Sa discrète inquiétude maternelle, déjà…
—  Je veux mourir, je ne veux pas vivre.
Elle a 17 ans, et semble posséder une espiègle sagesse. Je sais qu’elle ne la perdra jamais.
—  Donner la vie, c’est donner la mort, dit-elle sur un ton de tranquille évidence.
—  Je ne veux ni de l’un ni de l’autre.
—  Qui es-tu pour dire ça ? D’où viens-tu ?
—  Je suis ton fils, je viens de ma vie, …là-bas, …ailleurs.
Je bredouille, les mots n’existent pas pour répondre à cette question.
—  Alors je dois te transmettre la vie pour que tu l’expérimentes et viennes me demander de ne pas te la transmettre. Sinon, qui me préviendra ?
Son regard est tendrement moqueur.
— Tu en verras d’autres… Tu sais, je crois qu’il faut une vie entière pour apprendre à vivre ajoute-t-elle.
Mes larmes coulent enfin.
Je convoque Aristote :
—  Le plus beau cadeau que l’on puisse faire à son enfant c’est de ne jamais le concevoir.
—  Je suis enceinte, mon amour.
La tête me tourne soudain. J’ai failli faire la connerie de ma vie ! Intensément présent à mon geste, je pose mes mains sur le ventre de ma mère.
Une immense sérénité s’installe en moi. Je me sens rempli de douce curiosité et de lumineuse gourmandise. Aspiré dans un vortex velouté, je pèse autant qu’une fleur de cerisier au printemps.
On est demain, les cloches sonnent à toute volée.
Mon dix-septième printemps tombe cette année le jour de Pâques.
 

NUIT LUCIDE (OU LA POMPONNETTE)
Yvonne SALOMON

          C’est la fin de l’automne. La nuit est tombée sur le village de Sainte Lucie. Catherine habite avec Martin dans une belle maison au toit rouge, à côté de l’église. Martin est médecin.  Il soigne un blessé là-haut dans les collines. Martin répare les maux des autres.
          Catherine prend un gros sac, y enfouit robes et jupons. Elle part. Elle n’en peut plus de ses soirées d’attente, de solitude. Si encore elle avait un ou deux enfants. Elle n’a que son mari à dorloter et cela ne lui suffit plus. Elle s’enfuit à pied, Martin a pris la carriole. Elle rejoint la ville voisine, prendra un train demain pour Lyon. À Lyon, elle n’a personne à attendre, elle n’a rien à n’attendre de personne. Le début de la liberté, le début de la vie ? Elle gravit un sentier escarpé  jusqu’au calvaire, elle sait que Martin ne passe jamais par là.
          Au sommet, elle se retourne avant de dépasser le cyprès. Elle regarde une dernière fois le village. Le ciel est clair, les constellations apparaissent. Il fait froid.  Toutes les fenêtres des maisons sont éclairées. Catherine pourrait nommer chacun de ceux  qui sont cachés derrière les murs. Elle pense soudain à la vieille Adèle à qui elle apporte les courses et qui confectionne si bien les tourtes. Elle pense au jeune Robin, elle l’aide à lire deux ou trois fois par semaine, elle pense à Léon, Clémentine et les autres. Elle pense à Martin.
          Elle se presse. Pourvu qu’il ne soit pas encore rentré.