Stage 2012 « Face à une oeuvre d’art, tenter l’écriture »

A Saint Martin d’Ardèche
Textes et photos


poussin2De Chouski MARICHAL
L’INSTANT DU PÊCHEUR

Je n’ai jamais oublié ce hurlement.
Cinquante ans après, son écho résonne dans la caverne de mon crâne.
Dans mes soirs de solitude, il fait trembler ma nuit.
Je l’entends dans le vent, je l’entends dans les cloches au loin, je l’entends quand migrent les oiseaux au-dessus de moi.
Chaque cri en est l’écho, depuis tout ce temps.
Chaque vibration de l’air le contient en gestation et je crains de l’entendre à nouveau.
Même dans la musique, même dans le chant des oiseaux, même dans le rire d’un enfant, je sens ma mémoire qui rejoue cet appel, et je l’entends partout où est la vie.
Ce cri a coupé ma vie en deux.
J’étais très jeune, alors.
La vie me semblait belle, simple, et facile, ignorant que j’étais des difficultés qu’elle nous propose, et des épreuves qu’elle nous impose.
Privilégié, insouciant amoureux léger depuis quelques semaines d’un joli minois parsemé de taches de rousseurs entrevu chez des amis de mon père.
L’étouffante chaleur de cette grésillante journée de juillet m’avait mené sur l’autre rive en face de la ville à la lisière de la sombre forêt.
À la recherche de la fraîcheur et de la tranquillité. Désireux de solitude, ces instants où je ne demande rien à personne et où personne ne me demande rien. Je pêche et mes pensées ont alors la nonchalance du bouchon au fil de l’eau.
C’est pourquoi j’ai été très contrarié lorsqu’un groupe de fêtards a envahi mon coin de paradis. La rivière est à tout le monde, mais je m’étais approprié ce lieu et son silence. Ils sont arrivés nombreux, joyeux, irrespectueux, bruyants, tout à la gaîté de la noce de la veille dont ils parlaient encore. Je compris que j’avais là les jeunes mariés et quelques invités qui avaient passé la nuit à boire et à chanter. Je n’écoutais pas mais j’entendais. Et j’entendais surtout le silence de la jeune épousée. Il contrastait avec la joie bruyante et vulgaire de ses amis. Un peu à l’écart, elle semblait fatiguée et mélancolique.
Soudain, un double cri. Un cri de surprise qui se mue en hurlement d’horreur. Deux cris séparés par un minuscule silence d’éternité durant lequel on croit à l’impossible espoir. Un minuscule silence durant lequel j’ai tout compris.
Juste avant de crier elle avait retenu sa respiration, sans doute en découvrant la terne et sinueuse lanière se glisser vers son pied. C’est son souffle suspendu qui m’avait fait tourner la tête et j’ai deviné – plus que je n’ai vu – le mouvement vif et sec du serpent qui instille son venin. C’est alors qu’elle a poussé un premier cri comme un cri de surprise.
Nous aurions eu le temps de la sauver.
Le temps. Le temps, qui parfois s’arrête, semble se traîner.
Moi, j’avais vu, entendu, et compris, mais j’attendais de celui auquel elle venait de lier sa vie qu’il volât à son secours.
Il ne bougeait pas, ne voyait rien, n’entendait rien, ne disait rien.
Et c’est ça, cette indifférence, qui l’a amenée à pousser ce hurlement d’horreur.
Elle avait placé sa confiance en lui, sa vie.
J’étais pétrifié… Le temps immobile. Je me disais, il va voler à son secours. Je me disais, s’il n’y va pas j’y vais.
Elle est morte sous mes yeux, devenue muette, le corps tordu de douleur.
La vie a continué. J’ai revu ma chérie, je l’ai épousée, nous avons eu une fille qui s’appelle Eurydice. La vie a continué, mais plus comme avant.
J’avais reçu une leçon, comme une claque. Une leçon sur la fragilité de nos vies, sur la confiance de l’amour, sur la responsabilité. Une leçon sur la peur et le courage. Sur l’égoïsme.
Elle est morte sous mes yeux et j’entends encore son cri.


De Christine CHARLOIS
« AMOUR EXCLUSIF »

Je m’appelle Pierre. J’ai 40 ans. Dix ans que je travaille au Louvre. Je m’appelle Pierre et, parfois, on m’appelle saint Pierre. Ça me fait rire et, ça me fait plaisir aussi. Comme lui, j’ai toujours un trousseau de clefs – cinq – accroché à ma ceinture. Saint Pierre est le gardien du Paradis, tout le monde le sait. Il ouvre les portes aux bonnes âmes qui, accèdent au Nirvana. Bon, Nirvana, ce n’est peut-être pas le bon terme mais, pour moi, Nirvana-Paradis, c’est du pareil au même. Les visiteurs du Louvre arrivent au Paradis. Ils ont fait des heures d’avion, des jours de bus, des heures d’attente. Ils ont changé de fuseau horaire. Ils ont passé des douanes, traversé des portiques. Ils ont évité les maladies, les prises d’otage, les guerres… Ils auraient pu être accueillis au Paradis des dizaines de fois avant d’arriver au musée du Louvre !
Ils arrivent. Je suis là, casquette bleue et trousseau de clefs – cinq – à la ceinture. J’utilise toutes mes clefs : La première, c’est pour le bâtiment, la seconde, c’est pour l’étage, la troisième, c’est pour la salle et la quatrième, c’est pour la vitrine de La Joconde, de Ma Joconde. Grâce à cette toute petite clef, je suis le seul à admirer sans écran le sourire de ma princesse. Je suis seul avec elle dans la pièce, sans Chinois Japonais. Je suis en compagnie de l’amour de ma vie.
J’ai tenté de trouver une femme qui lui ressemble. Je me suis même rendu en Italie, me disant que peut-être là-bas… Eh bien non, je n’ai pas découvert en Italie plus qu’en France une femme aux traits identiques. J’ai résolu le problème en épousant ma collègue. un peu forte, pas très jolie mais, la nuit, je ferme les yeux. J’ai de la chance, elle n’est pas jalouse ! Il faut dire que je passe mes journées avec Mona Lisa, je suis payé pour cela, je ne trompe personne.
Qui peut se vanter de passer toutes ses journées avec la femme qu’il aime ? Une femme qui ne vieillit pas, qui ne grossit pas, qui ne vous fait pas de marmots dans le dos. Pas marre, non, je n’en ai jamais marre. Je serais prêt à refuser les jours de congé. Que voulez-vous que je fasse sans elle ? Sans La Joconde, je ne suis plus rien ni personne, fini saint Pierre !
Chaque matin, avant que n’arrivent les visiteurs, je reste un moment devant le visage de ma bien-aimée. Elle sait que je suis là. Elle m’attend. Elle me guette. D’ailleurs où que j’aille dans la pièce, elle me suit du regard. Ma présence la rassure. Personne ne s’approche d’elle. Je chasse les photographes, les indisciplinés, les gamins qui chahutent et les groupes qui se croient tout permis. Je la préserve, vierge et pure derrière son écran de verre, vierge, pure et intouchée.
Parfois, je pense à Léonard. L’a-t-il connue, a-t-il su ce qu’elle faisait, ce qu’elle aimait ? A-t-elle eu des amis ? Étaient-ils amants, Léonard et elle ? Était-elle pieuse ? Allait-elle à l’église ? Questions que souvent je me pose, c’est vrai, elle a un visage de Madone, un port de reine, une pose de vierge, mais peut-être était-elle une dévergondée ? Je me torture avec ces questions qui resteront sans réponse. J’en aurais presque une crise de jalousie !
Aujourd’hui, il y a eu plus de monde que d’habitude. J’ai l’impression de ne plus voir que des Asiatiques aux yeux bridés et de n’entendre que leur voix nasillarde. Je ne supporte plus de voir leurs groupes envahir l’espace. En revanche, j’ai un faible pour les Italiens. C’est peut-être le seul moment, lorsqu’ils accèdent au tableau de La Joconde, où ils se taisent. Émus. Ils souhaiteraient tant qu’elle retourne en Italie. N’ont-ils pas raison ? Elle était Italienne après tout, Léonard aussi. Mais, vous imaginez si on me l’enlevait ? Je n’aurais plus de raison de vivre ou je partirais avec elle. À cause de cette éventualité, j’ai appris l’italien. On ne sait jamais.
Fatigué aujourd’hui plus que de coutume, j’ai besoin de ma pause. Je vais au vestiaire chercher mon repas, toujours le même : une boîte de sardines, une demi-baguette, une tomate et un fruit. Je m’assois sur un banc des Tuileries, seul, je vois défiler tant de monde pendant la journée. Je sors le pique-nique de mon sac et, la cinquième clef du trousseau me sert à ouvrir la boîte de sardines. Toujours.