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Texte de notre correspondant : Amorce

« Projectionniste, montre-nous une histoire »

Il était une fois, au fin fond des forêts françaises, mais aussi à Lugdunum, Massilia, Lutèce, un grand chambardement.

— Tu as entendu ?
— Quoi ?
— Ils n’auront bientôt plus besoin de nous !
— Ben, qu’est-ce qu’on va faire ?
— Sais pas, couper du foin ?
— Tu n’as pas une petite Heineken en fond de frigo ?
— Attends-voir… Si ! Il m’en reste un pack.
— Pack pour oublier qu’on ne tripotera plus jamais la pellicule.
— Comme les usines Kodak.
— On pourra plus travailler en CDI, ni en CDD, ni en temps partiel, ni en annualisation.
— À quoi ça servirait, c’est les boutons qui marchent à notre place !
— Une deux ! une deux !
— Pourtant on s’y mettait bien au garde à vous !
— Et avec votre esprit…
— Non… la projection, c’est terminé… Fin du métier…

Tu ne pourras plus attendre longuement le déroulement de la pellicule. Tu ne pourras plus te précipiter d’une cabine à l’autre pour décrocher les premières parties.
Tu regarderas tel un musée, les colleuses, les croix de Malte, les sécurités anti-seize.
Tu te souviendras des hommes, des femmes restés sur place pour valider le passage au numérique et puis… l’adieu.
Alice au pays des merveilles (en deux D) (sans relief aucun).

Ne vous retournez pas, il n’y aura bientôt plus personne derrière la petite lucarne.

La nostalgie n’aura pas le temps : cherche un boulot là où tu ne sais rien faire.
Cette année, tu ne connais ni le titre du film, ni celui qui a gagné à Cannes.
Tu connais l’hypnose du temps des cerises.
Tu seras bientôt, l’an prochain acculé au nouveau sablier.

« Qu’est-ce qui vous intéresse dans la vie ?
— …….
— Vous voulez faire quoi ?
— …….
— Bien, je vous propose un petit stage de motivation.
— ……. »

Tu voudrais projeter des films en plein air, découvrir la taïga, donner à manger aux rennes, faire le tour du monde avec une tranquillité financière, Tu refuses de rencontrer la crise existentielle… Tu voudrais te reposer, travailler chez Mc Donald, donner à manger aux tortues, éplucher des magazines, pirater les films qui ont piraté du personnel. De Saraband à Avatar.

— Ils vont tout balancer à la benne, chez les ferrailleurs.
— Quoi ?
— Les projecteurs ! Y’en a des milliers, qu’est-ce que tu veux qu’ils en fassent !
— Et les films ?
— Vont tout brûler. Terminé la pellicule, terminé, depuis le temps que je te le dis !
— Qu’est-ce qu’on va devenir ?
— Pelle, pioche, rat, couteau…
— Je préférerais colleuse, lampe au xénon, dépoussiéreur…
— Rassure-toi, les lampes au xénon, ça va rester. Ah bon ! Tant mieux. j’ai plus trop envie d’aller au spectacle. — C’est bon ! On n’a jamais projeté du miracle à l’italienne non plus, faut arrêter ! Au mieux « Indiana Jones s’est fait plaqué ». C’est terminé, voilà. C’est terminé, faudra faire autre chose.
— Oui, mais bon… Et pompier, c’est dur pompier ?
— Je fume pas, c’est foutu !
— C’est peut-être possible de continuer… d’abord passer à travers les grêlons, ensuite s’agripper, et puis dénicher une île qui propose la place restante de l’homme qui fera les quinze métiers, la polyvalence, l’avenir et l’espoir, pas celui d’André Malraux, celui qui nous reste.

À toutes les mains qui se sont brûlées sur des kilomètres de pellicule avant de s’enfouir au fond des poches, aux épaules démobilisées, aux violentes lueurs dans les sombres cabines et à la légèreté insoutenable du numérique, : retrouvez la poésie de l’origine !
Projectionnistes, montrez-nous une histoire : Ali baba, les ombres chinoises, Guignol… Qu’est-ce qui vous ferait plaisir ? « La belle équipe » de Duvivier ou une bière ?

Et « Satantango » de Béla Tarr, tu l’as vu ?

Nouvelle de Didier Bazin, projectionniste à l’Ambiance (Lyon), de 1992 à 2006


MONSIEUR BRUNO ET MADAME JEANNE

Il y a longtemps que Monsieur Bruno travaille ici.
Avec Madame Jeanne.
Monsieur Bruno habite au premier. Il regarde Madame Jeanne par la fenêtre du bureau.
Ils vivent souvent tous les deux. Ils ont des instants de silence.
Madame Jeanne compte les billets, elle fait entrer les clients. Elle vérifie son sourire et les grosses coupures.
Madame Jeanne va à la banque. Monsieur Bruno s’achète un sandwich.
Ils écoutent le téléphone sonner.

 xxx

 Monsieur Bruno n’est pas content. Sa feuille de paye. Il crie sur un mur écho et il charge.
C’est son métier chargeur. Machin. Truc. Il charge. Son élégance consiste à éviter la poussière omniprésente.
Il a bien incorporé le système des couloirs étriqués. Il adore faire visiter les lieux interdits aux gens de grande réputation. Il suffit de ne point plier le front au moment opportun, pour se cogner la tête. Il rit beaucoup à l’intérieur, et tout de suite dehors, si c’est des amis.
La plupart du temps, Monsieur Bruno se promène seul dans les couloirs vides sans soleil.
Il crie « ta mère ! » à une marche d’escalier ou n’importe quoi lorsqu’il se prend lui-même aux couloirs étroits.
Il y a beaucoup de bruit. Il travaille pour des machines répétitives, des inondations sonores, il travaille pour des gens qu’il ne connaît pas, pour des yeux fatigués. La nuit ou le matin, il se promène seul dans les grandes salles où les gens sont assis durant la journée. Parfois, ils sont très nombreux, parfois, il n’y a personne.
Pour Monsieur Bruno, rien ne change.
Si. La serrure devient de plus en plus difficile à fermer.

 xxx

 
Madame Jeanne travaille en caisse. Elle a du mal à réfléchir sur sa monnaie. Son compagnon lui a foutu un gnon. Les yeux en écailles, elle a déclaré à Monsieur Bruno qu’elle était tombée du lit.
Madame Jeanne compte ses billets. Elle n’a pas envie de revenir à son chez-soi. Elle n’a pas envie d’être là. Elle n’a pas envie de pleurer aux femmes battues. Elle regarde l’air du soir.

xxx

 
Monsieur Bruno et Madame Jeanne ont vu la même classe passer devant la vitre incassable du cinéma. Une classe de Maternelle avec pleins de poupons et de pouponnes. Gesticulation de moufles. Ça rappelle à Monsieur Bruno les glissades de l’école du mercredi sur les boutasses de février et à Madame Jeanne, son doudou, le manège aux petits chevaux, la vogue.
Ils ont attrapé leurs mines du soir avec le sourcil en souci. Fatigues communes, ils comptent.
Monsieur Bruno sur une chaise centrale étudie la blancheur de Madame Jeanne épluchant la monnaie.
Monsieur Bruno hésite. Il y va. Il sent son visage tout rond s’empourprer. Il actionne le ventilateur. De sa peau émane une sueur de folie intérieure, il interroge les rideaux :
« Veux-tu que nous fermions pour te sentir plus en sécurité ? »
Madame Jeanne a ses lassitudes. Elle exprime clairement à Monsieur Bruno plusieurs choses.
Elle lève d’abord un œil :
« T’es pas fini de cuire, toi »
Elle continue de compter.
« Arrête de me gonfler ou j’appelle mon copain CRS. »
Elle continue en bombant tout.
« Faut que tu niques toi ! Bon allez, je me casse. »
Monsieur Bruno reste rêveur. Il a parlé avec Madame Jeanne sur des sujets très importants.
Monsieur Bruno Madame Jeanne Monsieur Bruno Madame Jeanne
Les portes claquent, Monsieur Bruno regarde par la petite fenêtre carrée un couple en pleine embrassade.
Il fait tourner son jeu de clés autour de ses doigts. Les gens partent. Il est seul. Il ferme les deux grilles. Il vérifie la mort des lumières. Il s’en va. Il possède des clefs bruyantes.

 xxx

 « Salut Monsieur Bruno
— Bonjour Madame Jeanne ! Vous avez une nouvelle robe ?
— Non, ça fait deux ans que je l’ai, je l’avais hier, t’as pas fait gaffe.
— Non Madame Jeanne, elle est très transparente.
— Je l’ai achetée à « Voyageur du monde », dans la galerie marchande de Carrefour.
— Oh ! Ah ! Votre vibreur, votre téléphone sur votre sein gauche, il vibre, vous avez un appel.
— Merci Monsieur Bruno. Oui, allo ?
Monsieur Bruno est très content de partager avec Madame Jeanne les intimités des nouvelles technologies de la communication.

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Monsieur Bruno est tout excité.
Il y a des intermittents devant le cinéma. Ils portent de grosses pancartes et des grandes voix. Ils sont très cérémonieux. Monsieur Bruno est solidaire. Il leur donne un crayon pour participer à la pétition puis le récupère pour commencer l’affichage.
Son affichage est permanent. Il change chaque semaine. Monsieur Bruno fait très attention à respecter le plan de travail. Quand il tourne la tête, les intermittents sont partis prendre un café. Il y en a une qui en a profité pour rentrer gratuitement en tant qu’artiste figurante. Monsieur Bruno est tout chose, il frictionne de sa brosse à dents le débiteur intermittent du cinémecanicca permanent. Il est très fier d’entretenir ainsi le principe fondamental du cinéma, du déroulement du projecteur.

xxx

 
Madame Jeanne nettoie son maquillage. Un client a postillonné sur la vitre. Il a dit que ce n’était pas normal, que les tarifs, qu’il se plaindrait, qu’avant c’était le lundi ou le mercredi, il ne sait pas, nous non plus. Madame Jeanne s’est tenue bien droite, puis quand le morceau de méchanceté a disparu derrière les portes, elle a versé ses trois larmes dans un cendrier. Elle a remis sa coiffure en place. Elle a voulu un autre boulot, un autre mari, un autre dodo.
Monsieur Bruno lui a parlé des vacances à la plage. Il a bafouillé deux, trois billets doux, puis il est monté en cabine.
« Un jour, je referai ce cinéma, ce sera un cinéma en plein air !!! »
Là, il connaît par cœur les bousculades du couloir. Il reconnaît un chewing-gum sous cette rampe. Il a triomphé de constater l’absence de luminosité dans les toilettes hommes à son retour de vacances. Rien n’a changé, il joue aux cartes.
Dehors, par la luminosité, il s’aperçoit que la nuit prend. Pas vu le soleil.
Il joue aux cartes.
Sur ordinateur.

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Monsieur Bruno a égaré son espoir sur un strapontin. Il regarde défiler les journalistes. Il regarde une femme tomber dans les pommes. Il regarde les pompiers draguer Madame Jeanne. Monsieur Bruno essaye d’oublier Madame Jeanne. Madame Jeanne lui doit des sous. Madame Jeanne aime bien jouer au Casino. Une fois, Monsieur Bruno est allé faire ses courses à Carrefour avec Madame Jeanne pour l’aider, elle, la pauvre et ses petits. Il n’a jamais retrouvé son portefeuille. Monsieur Bruno soupçonne fortement Madame Jeanne. Madame Jeanne lui assure sur la tête de sa mère, de sa fille et de sa grand-mère qu’elle ne ferait jamais une chose pareille.
Une autre fois, Madame Jeanne, en peignoir bleu, a confié à Monsieur Bruno qu’elle était très pauvre et dans le besoin, elle a dit, je te rembourse demain sur la tête de mes arrière-grands-parents, elle a demandé de la tune à Monsieur Bruno le vertueux. Ça a chamboulé Monsieur Bruno, de voir son argent papillonner ailleurs, loin des yeux loin du cœur, dans un grand Casino des dames de pauvreté.
Monsieur Bruno est un idéaliste, il attend le jour du grand remboursement, avec files d’attentes à volonté et fête annuelle de la cinématographie, des places assises sur le trottoir.

… en midinette, pomponnée rose de flasque quarantaine, Madame Jeanne, arrivant des deux fessiers à la mollesse bien marquée, Madame Jeanne au parfum de vulgarité établie, en compagnie de son doberman de compagnon « C’est où qu’on tape, c’est où qu’on tape ? »…

Madame Jeanne arrive. Elle est seule. Monsieur Bruno est déçu. Il l’accompagne au bureau. Il ne sera pas transpercé de part en part, par un coup de poing américain.
« Passe- moi les rouleaux de deux »
Madame Jeanne a repris le pouvoir du bureau. Elle a éteint la lampe, pris le monopole du téléphone.

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Madame Jeanne est très expressive. Elle fait de grandes grimaces pour dire de descendre ou de monter. Monsieur Bruno aime beaucoup jouer aux héros lorsqu’un client ennuie Madame Jeanne. Il descend très vite, il parle très vite au client ou à Madame Jeanne, il hausse le ton. Il se tient les bras croisés. Il est prêt à mourir. Ensuite Madame Jeanne est très gentille et le complimente de son arrivée. Monsieur Bruno et Madame Jeanne boivent un coca. Ils sont contents d’avoir régler la situation.
Ils regardent autour d’eux et remarquent le délabrement. Ça fait quatre ans que la porte ne s’ouvre plus. Le plafond tombe, y’a plus de moquette, y’a plus de billets, y’a plus de banque, ils vont construire un magasin de vêtements à la place. Madame Jeanne lance un regard à France Loisirs, à côté il y a un autre cinéma. Monsieur Bruno va aux nouvelles.
Il paraît qu’ils vont fermer ? Avec les nouveaux complexes.
Madame Jeanne enfile une cigarette ou un café.
Ils entament une grande journée, mains jointes sur le projecteur et la caisse.

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Monsieur Bruno a reçu une lettre de haine de la direction du cinéma, une lettre de rupture. Monsieur Bruno s’est renseigné, sa direction, ce sont des gens méchants, Monsieur Bruno veut travailler dans un nouveau cinéma où ils projettent des films magnifiques.
Il se renseigne encore. Monsieur Bruno est déçu. Le directeur de ses alléchantes programmations parle avec de belles phrases et des salaires serpillières, la culture a bon dos grommelle Monsieur Bruno qui visite des machines, des plannings et du personnel dévasté.
Monsieur Bruno avale son idéal et s’en va visiter les grosses machines brillantes de confiserie. Il reste admiratif devant la mécanique et le budget.
Il a le scrupule culturiste de la VO
Il repense surtout à Madame Jeanne.
Il traverse la rue, revient vite, s’enfonce dans un fauteuil, passe l’hiver au chaud et attend.
Monsieur Bruno attend que la direction se refasse des sous et oublie son excédent d’employés due à sa négligence comptable. Les patrons sont riches.

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Monsieur Bruno a pris une suée. Un film s’est décomposé dans ses bras. Il a vu ses bras fondre, il a retenu la pellicule. Il a réfléchi tout en même temps, aux mouvements de manipulation, à la procédure d’urgence à respecter. Il a, au milieu de la nuit, tiré une planche brancard avec son pied, il a déposé en friction minimum, le film sur cette planche. Il s’est autorisé le tremblement de la panique, une flaque dégoulinant le long des bras. Il a recomposé le puzzle du film éparpillé. Il a pris le temps. Il a laissé deux cicatrices à la bobine. Dans une dernière suée, il a réinstallé la pellicule oscillant dangereusement sur son emplacement d’origine. Il a regardé le film mou, lascif, effrayant, sain et sauf sur le plateau. Il a vérifié la correction de sa chirurgie puis est reparti l’aube naissante et la fierté dans la patrie de ses doigts récupérateurs.
Il a sauvé le film.
Il s’est sauvé aussi.
Monsieur Bruno a dépassé le cadran solaire de son contrat de travail.
En rentrant chez lui, il a croisé de nouvelles personnes, des pigeons sédentaires, des éclabousseurs de trottoirs, des croissants chauds, des haleines esseulées.
Sous son pont journalier, il a descendu pour une fois l’escalier jusqu’au fleuve.
Il a regardé une voiture démarrer, s’éloigner, disparaître. Les jambes pendantes, le long du quai, il a regardé l’eau du fleuve, la noirâtre crasse, les canettes, les papiers, les billets de cinéma. Il a vu les statues empigeonnées. Il a eu un coup de pleurs derrière la nuque.
Monsieur Bruno a eu pitié pour la pellicule.
Maintenant, il n’a pas le temps de se reposer. Il travaille tout à l’heure. Il est du matin. On lui demande souvent ce qu’il fait dans son travail. Il ne sait pas trop quoi répondre.
« Je lance des films. »
Monsieur Bruno intercale une sieste entre deux séances et récupère son sommeil dynamité dans un cagibi d’affichage.
Sur ses paupières allongées, il sursaute, corps corné par les cabines.
Il voit des drames professionnels, passionnels, des catastrophes, des manipulations de personnel, des coups de becs, de coq. Il voit sa tête ballotter d’une direction à l’autre, son ventre apprendre la guerre civilisée, les coups de cravate.
Cravache ! Bosse ! Bon Dieu ! Qu’est-ce que tu fous ! Bruno ma truelle ! Bruno ma voiture ! Bruno mon cinéma ! Qu’est-ce que tu fous !?!
Monsieur Bruno a entendu le rappel du déclic. Il se lève. Il charge un projecteur. Il lance une séance. Il n’entend plus si le son est correct. Il lance en journée continue.
Il a attrapé le virus de la cinématographie sentimentale.
Il a accompagné d’une valse la pellicule du générique de fin, il a vu défilé les numéros et la lumière blanche.

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Monsieur Bruno n’a pas retrouvé son espérance au pied d’un strapontin.
Il sait que la direction s’en fout, que la seule chose qui l’intéresse, c’est l’argent, il travaille pour une direction oui oui qui répond non non quand ça coûte cher. Il est rompu à la bricole, au bout de scotch, au fil mal dénudé, à la lettre recommandée. Il sait qu’ils sont hors normes, au cinéma, que tout peut brûler, sans autorisation. Ils prennent le droit, la Direction de ne pas entreprendre de travaux « Tant que ça tient » électriques obsolètes bien coûteux.

xxx

 
Monsieur Bruno et Madame Jeanne ont englouti une énorme quantité de numéros de visas, absorbé des kilomètres, un tour du monde de pellicules. Leurs oreilles bourdonnent des premières paroles de films oubliés, sursautant aux musiques lancinantes des interminables génériques de fin. Ils ne savent plus quand ils sont arrivés, ignorent la date de sortie, la semaine cinématographique qui les verra partir en dépôt.
Si on leur ouvre la porte, ils rejoindront le grand cimetière de la pellicule argentique.
Ils rêvent de côtoyer un dinosaure ou un Chaplin.
Ils redoutent les clients.

Ils souhaitent pour cette occasion un grand film inoubliable et bouleversant.

Pour l’instant Monsieur Bruno et Madame Jeanne attendent.
Ils sont là, au cinéma, ils attendent.
Le prochain mercredi. La prochaine journée de répit.


Atelier cinéma
Lagrasse (11)
Banquet du Livre


Article écrit par Marie-Agnès Chavent-Morel et Christian Comard

Nous retiendrons, mais pas que, de ce dernier Banquet à Lagrasse (Le thème du Banquet : « Ici et maintenant Au-delà du tout politique ») la projection du film de Claire Simon, « Les bureaux de Dieu », en la présence de la réalisatrice.
Imaginez, la Boulangerie d’une ancienne abbaye, pièce voûtée, de pierre dans la pénombre, des chaises droites et rouges, des fauteuils en plastique blanc,
Imaginez chaque jour à 11H, non, 11h20, on attend les « Grecs », les personnes qui suivent l’atelier de civilisation grecque à l’horaire débordant, un atelier cinéma, animé de mains de maître par Jean-Michel Mariou et Jacques Comets.
Imaginez un public de têtes chenues, mais pas que
Et nous voilà face à des extraits de films, choisis en amont par les deux compères sus-nommés.
Nous prenons l’atelier en route, c’est-à-dire après déjà deux jours de projections diverses. Nous arrivons au moment de la dissolution du « Nous » : Cessez de parler au nom des autres, parlez en votre propre nom.
Le sens politique de la représentation coïncide avec le sens esthétique de la représentation.
La représentation du subjectif n’est pas forcément la représentation du nombrilisme
Nous visionnons un extrait de « L’insoumis » de Alain Cavalier, 1964. Lumière naturelle. Petite caméra.
Puis un autre de « Journal intime » de Moretti.
Double mise en abyme.
Travelling de 5’ de Moretti roulant en scooter vers la plage où Pasolini a été tué. Musique de Keith Jarrett.
Moretti invente la posture d’artiste. Il crée une grande distance entre la caméra et le personnage.
C’est maintenant « Rue Santa Fé » de Carmen Castillo, chilienne, responsable du MIR, compagne de Miguel Enriquez. Elle se met en scène. On aime, on n’aime pas… Cependant, elle prend le risque du Réel.

Nous sommes au début des années 80 avec la présence du « je », des films à la première personne.
Pensons à Christine Pascal, Nicole Garcia, Juliette Berthault…

L’atelier ce jour-là se termine par un extrait « d’Août » de Avi Mograbi.

Le lendemain, avec comme propos « Fiction de gauche et formes télévisuelles », nous visionnons un extrait de « Masculin, féminin » de J.L. Godard, 1965-1966. Grande surprise ! Chantal Goya elle-même dans un marivaudage extra avec J.P. Léaud. Magnifique actrice… Nous ne savions pas ! Serait-elle passée à côté d’une carrière ?
Forme et politique de la forme où l’ambition narrative rejoint l’ambition formelle.
Puis c’est au tour de « Dupont la joie » d’Yves Boisset 1975 où les personnages représentent chacun une manière de penser, très typée, le raciste, le maghrébin victime, le défenseur de ce dernier, l’entrepreneur italien qui sait que ce qu’il construit est de « la merde ».
On passe de l’idée globale du « Tout politique » à celle du sociologique. On glisse vers une esthétique du téléfilm où en amont, chaque personnage a une existence de papier, (ce que les scénaristes appellent la Bible), le personnage devient porte-parole. On se dirige vers un cinéma d’intention où le personnage ne dépasse pas son écriture.
Et l’on arrive à « Plus belle la vie » le feuilleton tant suivi à la télé.
La télé reprend l’idée d’intention. Intentions de sociologie, de soutien psychologique etc… et ça marche !
On enchaîne avec la séquence du conseil de discipline de « Entre les murs » de Laurent Cantet, réaliste, scène sauvée par la présence de la mère du collégien, par le temps que donne le réalisateur à ce personnage et là on accède à une autre dimension.
Jacques Comets dit « Le temps donné au personnage est l’une des conditions pour faire advenir la pensée, au cinéma »… Nous partageons grandement cet avis.
Et enfin, un extrait de « Valse avec Bachir », ce magnifique film de Forman sur la guerre du Liban de 1982. Distance créée grâce au genre film d’animation.
Le dernier jour est consacré au film de Claire Simon « Les bureaux de Dieu », film sur le planning familial où des acteurs et actrices professionnelles (Isabelle Carré, Nicole Garcia, Marie Laforêt, Nathalie Baye, Béatrice Dalle, Michel Boujenah…) jouent avec des acteurs et actrices d’un jour.
La réalisatrice filme surtout l’écoute sur les visages, de la parole proférée. C’est merveilleux d’humanité. La dernière scène, cette femme bulgare, prostituée, enceinte trois fois de suite du même homme, 40 ans, amoureuse, son visage… Un « poème ». Cette scène se déroule sur une musique de Bach.
Claire Simon dit : « Avec Bach, on peut pardonner au monde d’être ce qu’il est »
Claire Simon et Jacques Comets sont enseignants à la Fémis.

Jacques Comets et Claire Simon


Chaque année à Foix, début juillet, se tient le festival « Résistances »

festival-resistances


TENTATIVE POUR ABORDER LE CINEMA


Récemment, lors d’une réunion de courtoisie :
« Le cinéma n’est pas un art »
Je n’ai pas su rétorquer au musicien qui accroche son instrument 3 ou 4 heures par jour :
« Qu’est-ce que l’art ? »
« Qu’est-ce que le cinéma ? », livre, non lu, d’André Bazin.

Par ailleurs, le cinéma est une industrie (André Malraux).
Je travaille depuis quinze ans pour ce commerce, à la projection.

L’art du cinéma est-il de regarder les films ? De les faire ?
Je crois que chacun se construit une propre cinéphilie avec une exigence pouvant se rapprocher de l’art selon la pratique (on marche sur les dents, là, quand même).

C’est un art forain.
De la démonstration, du protocole d’accord tacite d’une durée connue à l’avance.
C’est un endroit noir, factice, où des mouvements imprimés sur pellicule nous sont proposés.
C’est un endroit public, reconnaissable à ses rangées de fauteuils disposés en un seul sens : vers l’écran.
C’est l’endroit du feutre de la lumière.
Il est possible comme sur un champ de course, d’assister à la victoire d’un outsider, l’effet surprise, le merveilleux moment, attendu, incroyable.
Il faut, comme au tiercé, enfiler de nombreuses combinaisons avant de découvrir la perle.
Les dispositions étincelles parvenant au plaisir goujat goûté ou à l’élégance partagée.

Il est commode d’apprécier un film.
Les films commodes sont très nombreux et constituent la majorité de la distribution actuelle.
Il est des films qui n’existent que pour des expos, comme si le cinéma avait terminé son rôle d’aventurier.
Il y a l’avantage du souvenir.
L’apogée du cinéma dans les années 40/60.
Le cinéma intéressant est-il celui autorisé ?
Qu’est-ce qui fait qu’on attribue plus de couleurs à certains, de gravité, de variations, sur le panel des humeurs ?
Des hommes, des femmes au tempérament extrêmement fort.
Tenir une idée à la longueur de geste.

Savoir se battre pour garder une direction, savoir manipuler, ou utiliser plutôt le bâtiment, avantager la banque, connaître les limites, composer un entourage globalement positif.
Essayer, tenter et réussir. Venir à bout.

Il y a trop de corps de métier que je ne connais pas dans l’aboutissement d’un film.
C’est penser toute une quantité.


QUESTION D’ALMANACH


Combien de films avons-nous vu chacun plus de dix fois ?